Haïti-Réflexions : Parodier, esquiver et gazouiller, le modèle de dirigeant haïtien(II)

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 Par William Jean, Sociologue, Politologue, Professeur à l'UEH

 

Sur le plan diplomatique, des pays de la communauté internationale (USA, Canada, la France et autres) conseillèrent, exigèrent leurs ressortissants de ne pas prendre la destination d’Haïti, et pour ceux et celles qui y sont déjà, de se mettre en zone de sureté. Des organismes financiers comme la BID et FMI rompirent leur aide au développement à Haïti. Même sous les menaces de restriction économique des institutions financières internationales comme : BID, FMI ; et de coupure d’aide extérieurs des agences internationales de développement : USAID, ACDI  et AFD, le président Aristide, au lieu de prendre la voie de la raison, et d’entamer de vraies discussions avec l’opposition en vue de trouver un possible issu, préférait amadouer les grandes masses défavorisées, en cantonnant des adages comme :  wòch nan dlo pa konn doulè ròch nan solèy, yon sèl nou fèb, ansanm nou fò, ansanm ansanm nou se lavalas, ti mari pap monte, ti mari pap desann barik mayi a ap ret nan plas; et tant d’autres pour détourner l’attention des grandes catégories sociales défavorisées sur le problème fondamental provoquant la crise, à savoir les élections frauduleuses tenues à la fin des années 2000. L’usage de ces adages par Aristide au cours de ces différents meetings populaires durant la période de la crise pour mobiliser ses suiveurs et partisans, participe du mécanisme d’esquive habituellement mobilisé en évoquant des adages et locutions proverbiales impulsant l’imaginaire collectif par leur symbolisme et ancrage social, aux fins de s’échapper, de se déresponsabiliser, en concoctant des machinations communicatives.

 

 

Ce type de registre communicationnel de nos politiques et dirigeants, s’agissant de caricaturer les réalités socio-économico-politiques du pays atteste d’une grande supercherie. Leur mobilisation des adages et proverbes en situation de gouvernance participe du mécanisme de refus de leur déplorable bilan et de leur mauvaise gestion de l’Etat. L’utilisation contextuelle des locutions langagières, semble s’accorder, s’accommoder à une logique spécifique ayant rapport aux manières et modalités de synchronisation et d’usage des registres langagiers liés à un certain champ d’évocation, en termes d’espace social, correspondant à des logiques propres, fonctionnelles et distinctives, au sens bourdieusien de la logique discursive. Ainsi, cette réalité nous conduit à nous demander comment fait-on communauté en Haïti ?  Surtout comment fait-on communauté en politique ? Quel sens peut-elle épouser dans l’aggloméra de nos mœurs et valeurs rejoignant nos façons de dire, de communiquer ? Peut-elle impérativement s’aligner sous les représentations occidentales d’unité de sens, de valeurs et de raisons ? Y a-t-il une spécificité haïtienne anthropologiquement saisissable, repérable à travers une forme de controverse langagière, provenant de notre passé colonial, se réhabilitant à travers des expressions et/ou locutions comme nos adages, dictons et proverbes ?  L’investigation dont nous comptons mener sur les liens entretenus entre les modes expressifs spécifiques, contextuels en rapport aux velléités de construction d’un ensemble ou des ensembles, socialement situés, construits – rejoint des socles multidimensionnels rodés autour des intérêts qui unissent, qui engendrent des formes de solidarité donnant sens aux logiques de fonctionnement de groupe, de clan interpellant la dynamique du symbolisme usagé de nos adages et proverbes.  

 

Les formes consensuelles et controverses de nos adages

La logique d’unité de sens, de valeurs, de symboles, de croyances, de techniques et de pratiques soutenant les formes représentatives communes d’un groupe d’individus, partageant un même espace géographique, poursuivant des objectifs communs constitue le socle de toute communauté, selon l’ethnologue britannique Edward Burnett TAYLOR. Cette conception de la communauté au niveau des sciences humaines (sociologie, anthropologie) est amplement partagée entre les chercheurs anglo-saxons et aussi bien par une frange considérable de francophones. Le concept de communauté, déjà chez Tönnies évoquait un tout, correspondant à un ensemble de pratique, de technique, de croyance et mœurs insérés dans les rapports traditionnels, excluant la distinction des parties. L’enracinement communautaire des sociétés européennes et occidentales, selon Georges CORN, « se base sur une logique d’harmonisation des cultures et de leur spécificité, que l’on qualifierait d’anthropologique ; lequel schéma est cimenté par la croyance dans la permanence d’archétype immuables qui font de la culture, du peuple, de la langue ou de la race une essence ». Cette manière à l’occidentale de faire communauté, poursuit-il, répond à l’épineuse quête de paix, de progrès social et scientifique, de tolérance soutenue par la pensée judéo-chrétienne exclusivement, et en confrontation avec toute autre catégorisation représentationnelle possible.

 

Dans cette perspective, communauté dans le sens occidental désigne une vision du monde communément partagée, articulée par un ensemble de mécanisme lié à sa reproduction par l’écrit, traversant des siècles ou de longues périodes historiques. Dans le contexte haïtien, la communauté ou du moins faire communauté ne suit pas toujours cette logique linéaire, d’univocité des représentations socio-politico-culturelles, ancrées dans la judéo-christianité, articulant des principes et normes positifs, codés, appelé à être reproduit pour pérenniser l’harmonie, la paix entre les différents groupes. L’invention communautaire d’Haïti est consubstantielle à la formation sociale du pays. Autrement dit, l’exploration de notre passé colonial s’avère être incontournable, pour saisir les différentes logiques traversant les modes d’action des anciens esclaves et d’autres catégories sociales ayant survécu l’ère de l’esclavage. Contrairement au canevas occidental, la communauté dans le contexte haïtien et peut être pour bon nombre d’anciennes colonies a pris naissance dans la remontrance, le désaccord et la guerre.

 

 

L’espace colonial de Saint-Domingue, de par la violence et la maltraitance dont les captifs africains faisait l’objet n’offrait pas un cadre représentatif possible de la façon dont les occidentaux concevaient communauté entre blanc-dominant. Du coup, la première communauté de la part des noirs captifs construite à St Domingue peut être assimilée à une communauté de résistance, c’est-à-dire une catégorie de gens ayant fait montre d’une conscience inouïe des horreurs de l’esclavage. De cette conscience, un ensemble de changement allait s’opérer dans l’espace colonial. Les captifs, Bien qu’ils viennent d’horizons distincts d’Afrique, partageant ensemble le calvaire de l’esclavage s’organisaient, optaient pour la résistance dans le but de saboter l’ordre esclavagiste en inventant des mécanismes de résistance contre le système allant du contournement des milieux esclavagistes : marronnage, avortement, empoisonnement ; et de sa destruction totale avec la disparition de l’administration coloniale et la création d’un nouvel Etat par la guerre de l’indépendance. L’acquisition de l’indépendance engendrant l’Etat-nation en Haïti n’a pas tout réglé. L’urgence et la nécessité du traitement, de l’adresse et de mise sur l’agenda des revendications diversifiées des groupes d’anciens esclaves parvenant à la liberté ont été quelque peu négligées par les dirigeants. La notion de liberté, telle qu’elle a été articulée dans les anciennes colonies de St Domingue, était représentée de diverses manières par les catégories sociales sorties à peine de l’esclavage.

 

 

Les diverses représentations de vivre en liberté, allait non sans difficulté accoucher des communautés en fonction des symboles, moyens de communication, intérêts et croyances dans lesquelles chaque groupe ou catégorie sociale se retrouve, évolue et est insérée. Et d’autant plus que les différents acteurs sur l’échiquier politique nouvellement libéré de la domination coloniale : mulâtres, anciens libres et nouveaux libres cherchèrent à construire une certaine hégémonie catégorielle visant leur groupe d’appartenance immédiat. Ainsi, la formation des communautés en Haïti depuis l’acquisition de l’indépendance rejoint toujours une logique d’antagonisme, de controverse, n’articulant pas au premier abord la recherche de cohésion sociale. Les communautés constituant les diverses catégories sociales après l’indépendance, sont avant tout des groupes de rivalité en quête de prééminence, du contrôle et de la gestion de la jeune nation nègre – et non un projet collectivement discuté afin de parvenir à la cohésion sociale par concession et consentement amenant la paix et le progrès traversant toutes les couches sociales pour la promotion du bien-être de tous et de toutes.

             

            

Gérard BARTHELEMY évoque avec beaucoup de perspicace cette manière, cette tendance à faire communauté en Haïti par opposition à l’autrui ou du moins par rapport à une autre catégorie. Il décrit les formes représentationnelles conflictuelles toujours en gestation provoquant, engendrant l’invention d’ennemis, s’agissant de se maintenir en face de l’autre, de ses intérêts et opinions pour l’assise de l’intérêt de soi, de son groupe ou catégorie sociale par négation à l’autre. Il écrit: « Le regard de l’autre et celui porté sur autrui, le langage du rythme, le poids de la présence physique, la fixation sur la relation entre les individus à l’exclusion de tout intérêt réel pour l’individu lui-même, l’incapacité de s’imaginer à la place de l’autre, le refus de toute initiative individuelle dans ce qui relève du domaine du collectif, et le tout dans une dimension excluant toute idée de compétition ; voilà quelques-uns des traits intriguant qu’il faut essayer de voir, d’accepter et de prendre en compte, si l’on veut pénétrer un tant soit peu dans cet autre univers. »

 

 

 

Dès la construction du premier gouvernement de l’Etat haïtien sous la direction de Jean Jacques Dessalines, les frictions communautaires s’étalaient, se déballaient déjà sur la scène politique. Les lubies et fringales de toute sorte s’emparaient, délestaient déjà les diverses catégories et couches sociales qui y vivaient. Les nouveaux libres entendaient jouir et profiter pleinement de l’indépendance du pays s’agissant d’avoir accès à la propriété, de pratiquer librement leur tradition, mœurs, croyances, modes d’expression et de communication sans être intimidé par l’oligarchie mulâtresse et des anciens libres hauts gradés de l’armée constituant l’entourage de Dessalines. Toujours du côté des nouveaux libres, la fin des travaux forcés et de l’accès à la petite propriété constituait une revendication spécifique à ce groupe. Par-delà des revendications des nouveaux libres, viennent celle des hauts gradés de l’armée, majoritairement mulâtres, voulant perdurer la grande propriété et le travail agricole sous des formes et pratiques, rappelant le joug de l’esclavage et de tous ses méfaits. Voulant se mettre au-dessus de toutes ces frictions, par la mise en œuvre d’une politique de redistribution de propriété et de restitution de l’autorité de l’Etat, en vue de procurer sécurité et service à tous, dépassant l’ordre revendicatif sectaire, groupal, Dessalines a laissé sa peau, car les tendances partisanes et communautaristes subsumaient la quête d’une commune humanité.

 

 

Cet imaginaire ou cette tendance de procéder par la négation pour interpeller l’existence de l’autre, du fait de ne pas partager les mêmes origines sociales, les mêmes représentations, symboles et valeurs continue de s’imposer dans nos pratiques et coutumes. Le fait pour la majorité de la population de s’exprimer dans une même langue, de partager les mêmes symboles, de vivre les mêmes précarités et manques quotidiennement n’a jamais garanti aucune possibilité de conscientisation collective des défis et tracas dont le pays a toujours fait face. Dans le cosmos, dans l’univers social haïtien, les faits et événements, qu’ils nous surprennent ou pas, ne nous ramène guère à conjuguer énergie, conviction, position commune faisant de nous un peuple soudé et responsable dans les difficultés et l’adversité. L’on interpelle la vie, la joie, le mal-être, la disgrâce et autres avec les mêmes vocables, on mobilise des locutions et adages symbolisant des coutumes et valeurs communes, pourtant l’on désigne différents faits et réalités tout dépend du lieu du locuteur, de son groupe d’appartenance, de l’intérêt qu’il poursuit, de la façon dont il se représente son interlocuteur et/ou interpellateur immédiat. Les éventualités et circonstances, permettent de retracer l’ombre communautariste dans nos communications et dialogues.  Par exemple, l’adage zafè pam (mon affaire) peut traduire une possession mais dans l’enclos social et langagier contextuel, il peut tout aussi bien évoquer l’empathie, de la bienveillance éprouvée pour quelqu’un, pour sa famille, ses intérêts et biens. A contrario, tout ce dont n’étant pas zafè pam, ne mérite pas un tel traitement, qu’il soit honnête, sérieux et responsable envers lui-même et envers les autres. Et cet adage se trouve dans une famille d’expression charriant la même réalité anthropologique, tels que : zanmi pam, nèg pam, moun pam et j’en passe.

 



 

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