Haïti : les défis de la modernisation de la vie politique, économique et sociale haïtienne

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Le Rapport des États généraux sectoriels de la nation (EGSN) met en évidence les défis de la modernisation de la vie politique, économique et sociale haïtienne. Ces défis concernent principalement la prédominance de certaines pratiques régies par la violence, dans les domaines politique, économique et social : des pratiques qui utilisent la force ou des stratagèmes multiformes pour soumettre, contraindre autrui, ou pour obtenir un gain sans contrepartie ; et donc en contradiction avec les principes de légalité, de souveraineté populaire, de liberté et de justice consacrés par la Constitution.

 

La violence s’opère sous « le voile d’ignorance » que constitue  un système d’illusions où les citoyens ignorent notamment : la réalité du jeu politique, économique et social dans lequel ils sont impliqués ; le rôle qui leur est dévolu dans les luttes structurant ce jeu ; leur place, leur force et leurs intérêts réels.  Ce système d’illusions est alimenté par un discours tenu par certains intellectuels, journalistes, politiciens et hommes d’affaires se faisant passer pour les défenseurs des intérêts du peuple.

 

L’illusion naît d’une double contraction :

 

D’une part, entre la pensée, la parole et les actes : on pense une chose ; on dit autre chose ; et on pose des actes conformes à ses arrière-pensées dissimulées.

 

D’autre part, entre les mœurs sociales, les lois rationnelles et les pratiques politico-économiques réelles : on croit en l’efficacité de la force comme mode de gestion des rapports politiques, économiques et sociaux ; on fait des lois que tout le monde vit comme des contraintes à contourner par tous les moyens ; chacun refoule la loi de l’instinct qui oriente concrètement ses pratiques.

 

En effet, derrière chaque mot, chaque initiative, chaque geste se cachent des intérêts inavoués et inavouables. Négation de ceux des partenaires d’échange (associés, salariés, clients, citoyens, etc.), ces intérêts ne peuvent être satisfaits que par la violence : la force, la ruse, des stratagèmes ou des combines de divers ordres.

 

Tout le monde veut avoir le pouvoir, la richesse et la gloire sans, en contrepartie, consentir à contribuer à l’amélioration des conditions d’existence collective. Chacun n’a en vue que son propre égo à satisfaire. Dans la quête de cette satisfaction, les autres apparaissent à ses yeux, au mieux, comme des instruments à son service ou, au pire, comme des concurrents de trop à éliminer. Ainsi, sont refoulées dans l’inconscient les règles de la reconnaissance et de la réciprocité qui fondent l’État de droit, la démocratie et l’économie de marché institués par la Constitution, et bien d’autres documents normatifs (voir : Rapport des EGSN).

 

Le refoulement des normes institutionnelles fondamentales indique un phénomène central : un processus de déstructuration de la personnalité des individus. Cette déstructuration est à l’œuvre dans le rejet de l’idée centrale de notre droit coutumier : celle qui fait de la parole l’élément constitutif de la dignité d’homme ; pour le paysan haïtien d’antan, la dignité est la capacité à donner sa parole et à respecter les engagements ainsi pris en toute bonne foi. C’en est là la base de la stabilité des institutions du monde rural haïtien pendant très longtemps. On en a une illustration dans le plaçage.

 

En perdant la foi dans la parole, la nouvelle figure de l’Haïtien moyen produite par le chaos socio-normatif ambiant, se coupe de la civilisation de notre monde rural et, plus globalement, de l’humanité. Cette rupture s’illustre par la prédominance d’une attitude transgressive. On en vient à considérer comme une limite insupportable à ses prétentions, des interdits tels que : la manipulation, le mensonge, la calomnie, la diffamation, les faux témoignages.

 

Dans le domaine économique, les interdits fondamentaux constitutifs de l’économie de marché sont systématiquement niés. Il s’agit notamment de : ceux de monopole, de concurrence déloyale, de spéculation, de contrat léonin, de vente de contrefaçons et de produits nocifs, de tromperie sur la qualité des produits, d’entente en vue d’augmenter les prix et de se répartir les marchés, et d’autres pratiques frauduleuses ou violentes ; des interdits qui servent à mettre un frein à l’acquisition par la violence, par des prélèvements de butin, propre aux sociétés archaïques précapitalistes (voir Max Weber, éthique protestante et esprit du capitalisme).

 

Mettant l’accent sur l’attitude transgressive des acteurs comme obstacle, le Rapport des EGSN provoque un certain malaise dans les milieux politico-économiques et socioculturels haïtiens. Certains font jouer leur influence pour l’étouffer par le haut. Mais, il fait son chemin par le bas.

 

Pour moderniser véritablement la vie politique, économique et sociale haïtienne, il faut aller au-delà du dialogue. Il est nécessaire d’utiliser une méthode mélangeant : la coercition en vue de contenir l’attitude transgressive des acteurs (renforcement de l’appareil répressif), l’éducation populaire, l’éducation formelle et la promotion des nouveaux modèles à travers les arts et la littérature (renforcement des organes de production et de diffusion culturelle ainsi que de socialisation). 

 

Louis Naud  PIERRE

Sociologue

20 juin 2019.