Haiti-Littérature : Le dernier ouvrage de Rénald Lubérice « Protagonistes du chaos » contre / et « Cavaliers de l’Apocalypse »

Littérature & Poésie
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Par Pierre-Raymond DUMAS

 

 

 

L’année précédente Rénald Lubérice a consacré à Réginald Boulos une étude polémique (« Ce dont Réginald Boulos est le nom. Comment maintenir un système économique d’oppression fabriquant misère matérielle et désolation humaine. » Imprimerie Brutus, Juillet 2019, Port-au-Prince, Haïti) où il examine les prises de position tranchées de ce dernier, auxquelles on peut faire dire les choses les plus différentes, à travers lesquelles on peut proposer un Réginald Boulos opportuniste, malhonnête, cynique, répugnant. Réduire Réginald Boulos, entrepreneur politique et entrepreneur économique (désormais chef de parti), à ses richesses serait une bien criante injustice, et nous empêcherait absolument de comprendre pourquoi et comment celles-ci sont « venues ». Souvent fort indiciel est l’œil d’un contradicteur, d’un « ennemi » … de classe ou d’un opposant/compétiteur politique de taille. Quelle verve, et quelle condamnation !

 

« La « réussite » de Réginald Boulos, comme il se plait à le dire, est le produit d’une usurpation concoctée par un petit groupe. C’est dans ce sens qu’il est la figure emblématique du « système » d’oppression économique qui, je n’ai pas besoin d’en faire une hypothèse, maintient Haïti dans la pauvreté. » (p. 18)

 

 

 

Voilà de quoi faire se précipiter chez le libraire jeunes et vieux. De quoi inviter le lecteur à pousser sa réflexion encore un peu plus loin. Quelle est donc la magie d'un essayiste capable de transformer des données bien connues, des enseignements appris par coeur dans les collèges, tant de choses indiscutables en un composé si chavirant ? Il lui suffit donc de les rassembler d'une certaine manière, et tout rajeunit, mord, afflige, déshabille (c’est le cas de le dire). En général, ce genre de polémiste ne sait pas argumenter. Rénald Lubérice, si.

 

Lorsque Rénald Lubérice veut lui-même parler de cet ordre « maléfique », de cette manière, il en rend responsable la puissance financière, mais faire de celle-ci l’unique coupable de ce désastre séculaire est un contresens complet ; cette fortune, en ce qui concerne Réginald Boulos, n'est pas autre chose que ce qui est le plus lui-même en lui, c’est-à-dire un « protagoniste du chaos ». Pugnace, armé d’une audace confinant à l’obstination, véritable « animal politique », Réginald Boulos a un de ces parcours que l’on décrirait comme étant « atypique ». On voit alors immédiatement comment cet opuscule (« Ce dont Réginald Boulos est le nom »), ce brûlot est, dès son origine, rempli par un projet circonstanciel. Partenaire économique du pouvoir qui vient à peine d’émerger après un marathon électoral invraisemblable puis opposant virulent et actif au président Jovenel Moïse, Réginald Boulos, « grand prince du système » (p. 38), « prince et gardien médiatisé du système d’oppression économique » (p. 40), habite ainsi l’esprit de Rénald Lubérice. Obsessionnellement.

 

L’œuvre de l’homme politique Rénald Lubérice n’a jamais été ajustée aux reniements, au double jeu et à la lâcheté. Jaillie de l’actualité bouillonnante, elle a défié les silences de son temps, avec une liberté qui impressionne aujourd’hui. C’est bien sûr un style et l’atmosphère qui en émane. Avec les questions litigieuses en suspens. C’est aussi des phrases sous forme de bonheurs d’écriture ou des chocs dispensant des bonheurs de lecture et des controverses déchirantes. L’entrée de Réginald Boulos en politique est cérémonieuse comme une entrée en religion. Elle ne date pas d’hier.

 

Chaque fois que Rénald Lubérice dicte ou écrit une ligne, la figure archétypale de Réginald Boulos est là qui le nargue. On comprend qu’elle ait provoqué chez lui de furieux accès de colère et d’autojustification, mais il ne l’a point effacée, contenue, freinée. Bref, il trace là l’un des portraits les plus perspicaces de l’Haïti au seuil des années post-lavalassiennes. Portrait qui n’a pas tellement un effet caricatural. On trouve d’ailleurs des échos des combats de son auteur chez nombre de nos contemporains, à commencer par les PetroChallengers.

 

« Sa majesté est drapée dans un fallacieux costume antisystème qu’elle dépoussière à chaque fois qu’elle pense, à tort ou à raison, que les intérêts du système d’oppression économique sont menacés. L’ignorance des oppressés, les stratagèmes mobilisés par les oppresseurs économiques pour les maintenir dans leurs conditions de dominés, ont rendu possible et même audible, par plus d’un, le discours de Réginald Boulos. En vérité, la nouvelle Haïti ne saurait émerger avec des gens comme lui. Réginald Boulos est tout simplement le nom d’un système rétrograde et archaïque, dont le fonds de commerce est le trafic d’influence, la surfacturation, la spéculation sur la monnaie haïtienne, la concurrence déloyale, la prédation, la rapine et toutes ces pratiques indignes d’une économie de marché. La misère des masses haïtiennes n’est autre que le résultat de ses choix politiques et économiques. Son projet, c’est lui-même et sa principauté. Ce n’est pas Haïti et son peuple.

 

« En d’autres termes, Réginald Boulos, c’est l’autre nom du système d’oppression économique que tant de jeunes, qui en sont les principales victimes, aimeraient combattre. Mais, hélas, dépourvus de repères historiques, théoriques, idéologiques ou d’informations pertinentes, ils se laissent souvent, sans le savoir, entraîner dans des combats qui n’ont, en vérité, pour finalité, que la reproduction et la perpétuation du système prétendument combattu. Ont-ils seulement pu comprendre que le système de domination est économique et que les deux autres piliers de la société que sont la politique et la société civile lui sont allègrement soumis ? Tous les autres champs d’activités sont assujettis à ce système d’oppression économique, permettant à un tout petit groupe de régner sur notre vie et notre destin de peuple. Pour notre malheur collectif et pour le pire. » (pp. 40-41)

 

Secrétaire général du Conseil des ministres au sein d’un pouvoir acculé et contesté, il cherche pourtant à faire système, car c’est bourré d’intuitions formidables, de raisonnements véridiques et de raccourcis mille fois répétés ici et là. Par exemple, lorsqu’il oppose les « nantis » qui produisent et reproduisent la misère à gogo aux couches exclues et démunies. Celles dont l’avenir (de la jeunesse) est pris en otage, hypothéqué. Et « les banques qui sont coupables de transformer la chair et le sang de nos compatriotes en aliments pour requins ».

 

Il faut avoir la patience de noter de telles tirades. On a alors un trésor de pensées et d’explications historiques. Quand on ne l’a pas on regrette de ne pas l’avoir eue. Ces commentaires acides et ces déductions sont alors engloutis dans la mer de l’économie comme des motifs de révolte et de combat politique.

 

Paradoxalement, la force de sa diatribe est justement d’être dans l’air du temps (expression qui signifie un peu de tout). A partir de documents et de témoignages, l’auteur, traité de « cavalier de l’Apocalypse » par Réginald Boulos, décrit, au fil du temps, l’implication de grands noms mafieux haïtiens dans la vie politique et économique du pays. Sur 103 pages, Rénald Lubérice décrit une multitude d’échanges de bons procédés entre politique et « milieu » économique, d’hier à aujourd’hui. D’ailleurs, pour lui, homme politique et truand accompli ont deux points communs : celui d’avoir réussi à se trouver en bonne position, et être capable de piller le pays en toute impunité. Piller qui se décline ici dans son sens le plus strict, et celui de savoir s’enrichir illégalement. Et sont aujourd’hui plus vivants et célèbres que les modèles qui les ont inspirés. C’est en cela que notre Réginald Boulos omniprésent sur la scène nationale est exemplaire, nous dit Rénald Lubérice. Sans filtre. Pour qui « il faut de véritables cavaliers de l’apocalypse pour sonner le glas de ce système économique d’oppression qui fait des Haïtiens les damnés et les indigents du monde » (p. 33)

 

« Mais soyons sur nos gardes, Réginald Boulos est le nom véritable du système à combattre. Il pourrait nous être utile, s’il avait le courage de commencer par nous expliquer comment ce système d’oppression économique tue tout espoir chez la jeunesse haïtienne. S’il nous expliquait que l’instabilité politique est le moyen que ledit système utilise, dès que ses intérêts sont menacés. Changeons les rapports économiques, et le système tombera de son propre poids. » (p. 95)

 

Karl Max estimait que tous les philosophes avant lui ne faisaient qu’expliquer l’ancien monde, alors qu’il fallait le transformer. A l’ère des réseaux sociaux et, drame transnational oblige, du coronavirus, Rénald Lubérice n’a pas fait, sans doute, mieux : il a fustigé l’ancien monde résilient, tant décrié, dès les premiers signes de son essai de pourfendeur de ce « petit groupe d’oppresseurs, ayant main mise sur les banques » (p. 87). Notre monde du XXIe siècle. Inique, intolérable, pourri, essoufflé, sans avenir. Pour se lancer dans une telle bataille, avec ce parler-franc bondissant, il faut beaucoup de courage et de ténacité, dans un pays aussi clivé et dans cette conjoncture politique si incertaine. C’est aussi un sacré débatteur.

 

 

 

Est-ce l’arbre qui nous cache la forêt ?

 

Voilà une question qui doit nous interpeller, voilà un doute dont on n’imagine pas les implications sociétales. Aussi tout le monde s’attendait à voir sortir quelque chose de ce « jugement dernier » avec tous les gardiens et profiteurs du système », y compris ceux faisant partie de la sulfureuse famille politique du contempteur implacable de Réginald Boulos. Une question et un doute qui font entendre, là encore, une petite musique pas si différente de l’air du temps…

 

 

 

Pierre-Raymod DUMAS

 

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