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Les acajous de la Rue Monseigneur Guilloux

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Par Patrice Dumont


Début d’après-midi, vendredi de carnaval 2012, à quelques pas de la Ruelle Alerte, du Sud au Nord, une visite des acajous de la Rue Monseigneur Guilloux abandonnés à leur sort.

Rive est, en face du grand cimetière de Port-au-Prince, tronc moyennement massif, tordu, balafré, filariosé, copieusement émondé, un acajou se penche sur une clôture comme pour accomplir une révérencesacrificielle. Quelques menus objets sont conditionnés sur son tronc. Ce quilui reste de branchagessert de parasol pour la cène de quelques ouvriers. 

Cet acajou n’aura jamais son tronc droit, les quatre ou cinq grandesbranches aux rameaux innombrables, légèrement courbes, dirigés vers le haut, pour former un gigantesque bouquet rond de petites feuilles vert sombre aux nervures marron. 70 ans d’incompréhension et de maltraitance se paient. «Les arbres sont à notre service : ils suffisent à eux-mêmes, pas besoin d’en prendre soin», claque sans état d’âme, Micheleine, une restauratrice du coin.


Dans le voisinage immédiat, gisent trois souches aux allures de tabouret. « Les poids lourds se cognaientaux grandes branches qui traversaient la rue. En 2004 ou 2005 on les a abattus », acquiesce Frantz Janvier, trentenaire, aîné d’un groupe de joyeux drilles d’un couloir tangent à la Rue Monseigneur Guilloux, dénommé emphatiquement « Rue Emile François».  Au terminus de la Rue Cameau, trois autres acajous, pauvrement feuillés, pointillent leur élégance défraichie. Ils font partie des 43 survivants de la Rue Monseigneur Guilloux.

Jusqu’à la Rue de la République,  à la hauteur du Palais de Justice, près de deux cents acajous étaient plantés des deux côtés de Monseigneur Guilloux à l’initiative du Président Sténio Vincent en 1939. Oui, confirme Georges Corvington, historien de Port-au-Prince : « La compagnie américaine J.G White Engineering Corporation avait la charge de travaux d’infrastructure urbaine et agricole et du boisement du quartier du Morne à Tuf de sabliers et acajous».

Avant Rue Dehoux, le soufflet de l’inévitable Ravine Bois de Chêne force à presser le pas. On découvre alors un jeune acajou dans le parking  du stade Sylvio Cator. Dix autres le suivent sur le trottoir. Clin d’œil du hasard au football. Mais l’un d’eux est mort. En tout, sur les 900 mètres de rue, 9écorcés, rongés par des insectes xylophages, bons qu’à la combustion.

Deux des morts sont l’infamie de géants vaincus par une graine larguée du bec d’un oiseau maladroit. Les troncs funèbres portent les tiges fanfaronnes de leur bourreau, le figuier épiphyte constricteur.  «Le figuier maudit est un mauvais esprit sur lequel se posent les loups- garous », soutient avec foi Bòs Dieuveut, sexagénaire enjoué, ancien cordonnier dans cette rue converti en clerc d’une minuscule guérite de loterie au pied de laquelle s’étale un lac artificiel pestilentiel à l’angle de la rue Saint Alexandre. D’ailleurs, poursuit-il,  « Charité, une manbo du quartier, avait toutarraché du figuier sur cet acajou que vous voyez là-bas. Il a repoussé…».

Aux figuiers coupables, il faut ajouter l’émondage par les riverains et l’Électricité d’Haïti pour protéger les maisons, les fils conducteurs et pylônes et les détaillants de rue.

Percés jusques au duramen par des clous porteurs de rideaux de hardes, chaussures tennis usagéeset fixateurs d’enseignes publicitaires, les acajous saignent leur sève. SOS est la tristesse de leur feuillage accentuée en période de sécheresse poussiéreuse. « Notre Direction du Contrôle de la Qualité de Vie des Citoyens à l’important  volet environnement a malheureusement buté sur le pouvoir ombrageux du Palais National», tente de convaincre Jean Yves Jason, Maire de Port-au-Prince depuis quatre ans et demi. Les acajous se vengent un peu en perçant par leurs racines le trottoir bétonné. Mais il y a béton et béton.

Le trottoir de l’hôpital, de l’École des Infirmières jusqu’à Saint Honoré, n’a pas un seul arbre. En cause, le bétonnage et la coupe comme solution facile. « Il est possible que, par endroit, l’eau ne leur parvienne pas en assez grande quantité, agréel’ingénieur-agronome et environnementaliste Jean-André Victor, mais la raréfaction de l’air au niveau des racines doit être prise en compte », complète-t-il.

Sur l’autre rive, celle des pharmacies, c’est tout le contraire. Les plus beaux spécimens, 22 en tout, tronc detrois mètresde circonférence, trônent littéralement. Les ortolans y sautillent leurs danses joyeuses en toute tranquillité, presque  homochromiques par leurs plumes marron cendré et le milieu. L’écorce craquelle, écaille à cause del’envergure de l’aubier. Regardez : celui-ci offre une si large surface, qu’en guise d’enseigne un artiste a pu y sculpter au burin, bien en relief : SAGESSE STUDIO DE BEAUTÉ.

La beauté collective de ces arbress’apprécie par une vue en perspective. Du carrefour du Palais de Justice barricadé par des séparateurs en béton, on voit les 22, comme en abyme, au milieu de la rue. Certains font déjà leur mue de caducifolié; un seul exhibe son vert bourgeon. Il manque les disparus du long de la clôture de l’Hôpital Généralpour une haie parfaite de verts pâturages.

En se retournant vers le Nord, impossible de rater la grise nudité du trottoir du Palais National à peine masquée par les pins rieurs plantés sur le périmètre intérieur. Idem jusqu’àla Cathédrale de Port-au-Prince. Mais sur la cour grillagée d’une autre Cathédrale, la Sainte Trinité, des acajous aux cabosses prometteuses invitent à observer des ailes brunes balayées par le vent annonciateur du Carême, autant de semences potentielles pour une planche de salut à la survivance de l’acajou haïtien.


Patrice Dumont
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