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Haïti-Littérature : De la créolisation culturelle

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Ce numéro double de la revue Archipélies, consacré à la créolisation culturelle, a été coordonné par l’ethnologue Gerry L’Etang, auteur par ailleurs de recherches sur Haïti. Cette publication compte des contributions variées sur la créolisation et ses liens intimes avec l’anthropologie, la linguistique, l’histoire, la musique, la religion, l’architecture.

Par Dominique Batraville

Archipélies est une revue scientifique dont les articles sont étayés de nombreuses références. Les études varient d’un angle à l’autre, d’une discipline à l’autre, et leur rigueur fait de cette publication une référence éditoriale de l’Université des Antilles et de la Guyane.

Cette revue, dirigée par Corinne Mencé-Caster (élue récemment présidente de l’Université des Antilles et de la Guyane), dispose d’un comité de lecture constitué de Maurice Belrose, Jean Bernabé, Raphael Confiant, Pierre Dumont, Dominique Groux, Serge Mam-Lam-Fouck, Roger Toumson. Un large comité scientifique réunissant des pointures internationales charpente encore cet outil académique, dont la dernière parution est offerte à Jean-Luc Bonniol, fameux anthropologue des mondes créoles.

Les articles de la revue sont publiés en français, assortis de résumés en anglais. Archipélies, lit-on, «est une revue interdisciplinaire en Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines, tournée en priorité vers les mondes caribéen et américain».

Gerry L’Etang pose ainsi les jalons de ce numéro: « Jean Benoist (anthropologue) repère l’apparition du mot «créolisation» (fin du XIXe siècle) et analyse son évolution sémantique au fil des mutations identitaires. Jean-Luc Bonniol (anthropologue) s’attache pour sa part au traitement des sources anglo-saxonnes de la notion et en étudie l’expansion spatiale et temporelle. Gerry L’Etang (ethnologue) se penche, lui, sur la variation écologique en tant que facteur de genèse des sociétés créoles. Jean Bernabé (linguiste) interroge à son niveau la pertinence des concepts de «société créole» et de «langue créole; et Christian Ghasarian (anthropologue) examine les prolongements idéologiques des termes exprimant l’identité créole…»

Nous savons combien le nom du philosophe martiniquais Edouard Glissant est lié à la notion de créolisation. Dans ses travaux, Glissant a illustré avec force la problématique de la créolisation du monde actuel. Il est question dans cette publication de cette créolisation-là, mais aussi de la créolisation historique, celle liée à la société de plantation. Jean Benoist, dans son article «La créolisation: locale ou mondiale ?», établit ainsi démarcation et continuité: «Le monde actuel, marqué par la mobilité des personnes, des biens et des idées, voit lui aussi émerger en son sein bien des lieux-carrefours, des rencontres et des fusions. Les terres créoles ont alors inspiré un cadre d’analyse à certains de ceux qui tentent de comprendre cette évolution, et l’exemple créole les a poussés à conclure que le monde nouveau est «créolisé» ou en voie de «créolisation».

Nous savons aussi comment des intellectuels martiniquais comme Confiant, Chamoiseau, Bernabé ont forgé dans les années quatre-vingt le concept de «créolité», ouvert à la littérature, aux arts plastiques, aux sciences humaines. Il ne faut cependant pas confondre créolité et créolisation. Les rédacteurs de la revue en sont conscients. Jean Bernabé par exemple, interprète de manière lucide créolisation et créolité: «Pour qu’il y ait créolisation, il faut des facteurs de rupture/différence (altérité) dans les processus d’expression et de communication relatifs aux différentes communautés en présence. Plus forte sera cette rupture, plus intense sera la créolisation. Plus brutale sera cette rupture, plus affirmée sera la créolisation. (…). La créolité ne saurait être perçue comme une essence. Elle ne peut être qu’un projet et ce projet est ce que j’appelle  «le partage des ancêtres». J’y définis la créolité, entre autres considérations, comme la volonté constructiviste d’une appartenance culturelle qui précisément procède de ce partage.»

D’autres contributions peuvent servir de fondamentaux à l’étude de la créolisation culturelle: «Dieu créolisé» de Philipe Chanson; «Créolisation et trajectoire musicale en Martinique» de Monique Desroches; «Syncrétismes architecturaux dans les Mascareignes du XVIIe au XIXe  siècle» de Vincent Huyghues Belrose; «Du charivari français au chalbari créole à la Martinique» de Raphaël Confiant; «La Haute-Taille: un paradigme de créolisation culturelle» de David Khatile; «Chants tamouls aux Antilles: un patrimoine entre écrit et oral» d’appasamy Murugaiyan; «La créolisation selon Saint John Perse» d’André Claverie; «Néo-créolisation en Martinique: le rôle des églises pentecôtistes dans le processus d’intégration et d’éducation de la communauté haïtienne» de Max Bélaise, sont autant d’approches qui peuvent susciter l’intérêt des lecteurs. Aussi est-il difficile et arbitraire de s’arrêter sur tel ou tel article.

Deux papiers ont cependant retenu particulièrement notre attention. Il s’agit d’abord de celui de Gerry L’Etang «A la genèse des sociétés créoles: la variation écologique». Ici, L’Etang montre combien l’adaptation de populations originaires d’Europe et d’Afrique à de nouvelles contrées, à une nouvelle économie, à de nouveaux statuts sociaux, a changé les hommes autant que les paysages. Et a modifié la culture. C’est ce qu’il nomme «la variation écologique». Dans le contexte totalitaire de la plantation esclavagiste, est apparue une culture créole dont la configuration était une adaptation au nouveau milieu, une reconfiguration: «La créolisation culturelle fut une adaptation à un changement extrême, à une variation écologique mêlant dynamiques biophysiques, anthropiques, sociales, économiques, psychiques. L’influence d’un nouvel environnement, l’impact des mutations qu’il entraina et de celles qui lui furent imposées ont été déterminants dans l’élaboration de la culture créole et dans sa reproduction. Les éco-socio-systèmes culturels sont comme les écosystèmes biophysiques auxquels ils sont liés. L’irruption d’une nouveauté entraîne des changements simultanés et successifs: disparition ou acclimatation, association, reconfiguration, substitution. Les modèles culturels sont inventables selon les milieux. Et les hommes, en inventant les milieux, sont inventés par eux.»

Un autre texte mérite le détour, celui d’Aletha Stahl: «‘Enfants de l’Amérique’: la citoyenneté dans la presse de Saint-Domingue, 1793». L’auteur s’attache à l’analyse des recompositions identitaires qui eurent cours dans le milieu colon de Saint-Domingue à l’époque de la Révolution. A mesure que s’affirmaient les idéaux et les victoires révolutionnaires, que montait la pression des esclaves insurgés, les colons français, dont le maintien devenait incertain, menacé, développèrent une aspiration à ce que Stahl nomme une «citoyenneté créole», manière pour eux d’affirmer qu’ils étaient aussi des «enfants» de ce bout d’Amérique et donc qu’ils y avaient aussi leur place. Mais en 1793, après notamment la terrible bataille du Cap et son incendie en juin, il était tard, trop tard.  

Nous recommandons vivement de ce numéro 3-4 d’Archipélies, corpus analytique utile aux débats culturels et identitaires qui traversent nos sociétés caribéennes, où la créolisation est explicitée par des universitaires rompus à l’étude du phénomène.

 

Archipélies n° 3-4 : De la créolisation culturelle; numéro coordonné par Gerry L’Etang; Paris; Publibook; ISBN : 978-2-7483-9145-9; 338 pages; 2012; 36 €.

 

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