Haiti-Littérature : Dany Laferrière à l’Académie française (Par Dominique Batraville)

Mardi, 02 Juin 2015 14:42 DB/HPN Societe & Culture - Art & Spectacle
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Le mardi 26 mai 2015 à dix-huit heures, j’ai assisté à l’Hôtel de ville de Paris à la cérémonie de remise de l’épée au célèbre écrivain haïtien Dany Laferrière, nouveau membre de l’Académie française. La salle était pleine à craquer. Les applaudissements fusèrent de toute part.

 

L’académicien Jean d’Ormesson a d’abord présenté le contexte dans lequel Dany vient de faire son entrée à l’Académie. L’écrivain argentin Hector Bianciotti venait de partir. Un fauteuil était vide. Il fallait un autre élu pour occuper ce fauteuil. Le 12 décembre 2013, la demande formelle de Dany Laferrière pour devenir immortel de la prestigieuse institution était acceptée. Désormais, Dany Laferrière occupe le fauteuil 2, celui d’Alexandre Dumas. Dans un style plein d’humour, Jean d’Ormesson a rappelé à Dany les nombreuses facettes de son talent d’écrivain. Voilà comment il s’est exprimé : « Je te tutoie et pourtant je tutoie très peu de monde. Nous nous sommes vus seulement deux ou trois fois. Comment cela s’est-il passé ?  J’ai eu pour toi une espèce de coup de foudre. On s’est envoyé des lettres. Les miennes étaient stupides. Les tiennes étaient irrésistibles. » Il était très jovial. Par moments, le public devenait son complice.

Dany, dans sa réponse, a situé son parcours d’homme et d’écrivain. Brillant journaliste au Petit Samedi soir, puis exilé au Québec. Il a connu huit ans d’usine. Le journaliste-écrivain s’est révélé un auteur phénoménal en 1985 avec son roman : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ? Dany avait débuté ainsi son trajet littéraire qui le conduira à Paris chez des éditeurs français comme Le Serpent à plumes et Grasset, qui le publie régulièrement. Récipiendaire du prix Médicis pour L’Enigme du retour en 2009, Dany, lors de la remise de l’épée a déclaré : « Je suis né en Haïti, mais je suis devenu écrivain au Québec. Je suis un être en trois morceaux répartis entre Haïti, Montréal et Miami ».

L’épée était conçue par le sculpteur Patrick Villaire, descendant direct du grand poète Etzer Villaire, lui-même couronné d’un prix par l’Académie française. L’épée est chargée, chargée de symboles vodou, chargée d’onctions de Legba, chargée du poids de l’imaginaire haïtien. L’écrivain Dany Laferrière était content d’en parler.

Le jeudi 28 mai, la cérémonie d’entrée officielle de Dany Laferrière à l’Académie française, s’est déroulée sous la Coupole en présence du président français François Hollande et des membres de l’Académie. Dany, dans son discours, a été lyrique et puissant :

"Permettez que je vous relate mon unique rencontre avec Hector Bianciotti, celui auquel je succède au fauteuil numéro 2 de l’Académie française. D’abord une longue digression – il y en aura d’autres durant ce discours en forme de récit, mais ne vous inquiétez pas trop de cette vieille ruse de conteur, on se retrouvera à chaque clairière. C’est Legba qui m’a permis de retracer Hector Bianciotti disparu sous nos yeux ahuris durant l’été 2012. Legba, ce dieu du panthéon vaudou dont on voit la silhouette dans la plupart de mes romans. Sur l’épée que je porte aujourd’hui il est présent par son Vèvè, un dessin qui lui est associé. Ce Legba permet à un mortel de passer du monde visible au monde invisible, puis de revenir au monde visible. C’est donc le dieu des écrivains".

Ce 12 décembre 2013 j’ai voulu être en Haïti, sur cette terre blessée, pour apprendre la nouvelle de mon élection à la plus prestigieuse institution littéraire du monde. J’ai voulu être dans ce pays où après une effroyable guerre coloniale on a mis la France esclavagiste d’alors à la porte tout en gardant sa langue. Ces guerriers n’avaient rien contre une langue qui parlait parfois de révolution, souvent de liberté. Ce jour-là un homme croisé à Port-au-Prince, peut-être Legba, m’a questionné au sujet de l’immortalité des académiciens. Il semblait déçu de m’entendre dire que c’est la langue qui traverse le temps et non l’individu qui la parle, mais que cette langue ne perdurera que si elle est parlée par un assez grand nombre de gens. Il est parti en murmurant : « Ah, toujours des mots… » C’est qu’en Haïti on croit savoir des choses à propos de la mort que d’autres peuples ignorent. La mort est là-bas plus mystique que mystérieuse.

La ministre de la culture, Joan Raton était présente à la cérémonie ; également, la secrétaire générale de l’OIF, Michaelle , la FOKAL en la personne de Michèle Pierre-Louis et Lorraine Mangonès, des écrivains haïtiens, québécois, guadeloupéens, français, de plusieurs pays africains étaient présents à la cérémonie. La diplomatie haïtienne était représentée par ses services consulaires en Europe.

Cette distinction remarquable à Dany Laferrière montre une chose : la bonne santé de la littérature haïtienne,  ouverte sur les langues, les cultures et les géographies. Le discours du 28 mai de Dany l’a démontré un peu. L’écriture littéraire de Dany Laferrière est limpide et ensorcelante.

 

Dominique Batraville