Haïti/Education : Coyo, le plus populaire des instituteurs de Port-au-Prince

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On ne connaît pas sa date de naissance, mais l’on sait que le jour de ses funérailles, le mercredi 13 novembre 1895, vingt-quatre heures après son trépas, ils sont nombreux les habitants de Port-au-Prince qui lui rendent hommages en souvenir de l’extraordinaire travail éducatif réalisé durant des années avec des enfants des familles miséreuses de la capitale, à commencer par ceux qui vivent au Morne-à-Tuf, le quartier le plus protestant de Port-au-Prince vers la fin du XIXe siècle et durant les premières décennies du XXe siècle, terreau qui facilite également l’éclosion prodigieuse puis l’essor remarquable des activités de la franc-maçonnerie. 

Par Idson Saint-Fleur

Le nom de Jean Joseph Coriolan Dessources, plus connu comme Coyo, est viscéralement attaché à l’histoire scolaire de cette ville avant de résonner dans une  formule populaire à travers le pays,  laquelle formule varie suivant l’idée et le ton du locuteur. Cependant, « Kay Coyo » reste et demeure une belle métaphore pour parler le plus simplement du monde de l’école haïtienne dans son expression la plus élémentaire. Dans les faits, « Kay Coyo » renvoie à une école dite populaire ; une école accessible aux plus pauvres parmi les pauvres ; une école qui accueille avec amour et qui permet aux enfants de progresser avec joie dans leur apprentissage classique et parallèlement dans l’initiation à l’exercice d’une activité manuelle. 

Coyo est un simple cordonnier de Port-au-Prince qui réunit dans son modeste atelier des enfants des familles prolétaires, des traîne-misère qui ne vont pas à l’école. Il les inculque les premières notions de lecture, d’écriture, de calcul et les introduit au métier de cordonnier. Comme chrétien protestant - membre de l’Eglise baptise indépendante de Port-au-Prince, ci-après la Première église baptiste de Port-au-Prince - il les enseigne également les rudiments de la morale chrétienne. Ainsi, il allie instruction, éducation morale et formation professionnelle particulièrement par le raccommodage et le ressemelage des chaussures.

Tout en cherchant à gagner son pain quotidien, Coyo trouve le temps pour distribuer joyeusement le pain de l’instruction à ces enfants, du nombre des domestiques qui profitent des tâches hors des maisons pour s’arrêter à l’atelier de ce savetier qui s’ouvre en plein air.    

Très vite, cette petite école qui fonctionne à l’ombre des bayahondes attire d’autres regards bienfaisants. A mesure que le groupe s’agrandit, d’autres personnes apportent leur concours à Coyo. Car, en plus des leçons, le dévoué cordonnier-instituteur rapièce les chaussures de certains enfants, donne des savates à ceux qui le rejoignent les pieds nus. Dans son élan altruiste, il offre à manger à ces mômes,  et dans la mesure du possible, il accueille chez lui ceux et celles qui n’ont pas un toit pour se reposer la nuit.  

Luce Archin Lay - présidente de la section Secours scolaire de l’Association des membres du corps enseignant(AMCE) dans une conférence consacrée à Argentine Bellegarde, conférence prononcée le 1er février 1920 pour le compte de cette instance - fait une petite revue des instituteurs et institutrices émérites qui ont employé leur temps à la formation de plusieurs générations de jeunes Haïtiens. Elle cite, du côté des femmes, la révérende Mère Marie Eustochie, les dames Isidore Boisrond dite Cécé Zidore, Eliza (de nationalité française), les dames Bonnaire, Antoine Lerebours, René Lerebours (de nationalité française, née Marguerite Marodon), Céliste Dégand, Bathès Ulysse ; les dames Bistoury, Charles Dubé née Marie Catherine Aglaé Altagrâce Manigat, Henriette Biamby ; les dames Délienne née Marie Viard, Lucile Prophète, Moscova et Virginie Sampeur ; les demoiselles Félicienne, Célia Boom, Erima Guignard, les demoiselles des familles William Gardère et Sylla Guignard;  les dames veuves Belmour Lépine, Chauveau, Watson, François Dionis, Montlouis Decatrel dite Servilie ; les dames veuves Lemaire née Daguindeau, Auguste Boom, Servincent et Auguste Paret. 

Au tableau masculin, en lettres resplendissantes, elle inscrit Pierre Faubert, Thomas Madiou, Sauveur Faubert, Smith Duplessis, Nadal, Edmond Lespinasse, Bourjolly Père, Séguy Villevaleix, Cauvin, Charles Archin, Carméleau Antoine, Camille Bruno,  Auguste Bonamy, Périclès Tessier, Hermann Héraux… et Coriolan Dessources. Sur ce dernier, elle s’arrête, car elle reste étonnée devant l’exploit de Coyo qui n’a presque pas de moyens pour mener à bien cette besogne. L’admirable travail de ce précepteur dans l’âme, Luce Archin Lay le résume en ces termes :

« Coriolan Dessources, communément et populairement appelé Coyo.

A peu près tous ceux qui sont ici se rappellent l’école en plein air qu’il avait fondée pour apprendre à lire aux enfants du peuple, école que le peuple lui-même baptisa : ‘’l’Ecole en bas pieds bois‘’. En effet sous un énorme bayahonde, aux branches étendues et touffues, dans les parages nord-est du champ qui se déroule au pied du Palais National, dans une immense cour, remplacée aujourd’hui par un tas de grandes et petites maisons, Coyo savetier de son métier, pendant qu’il tirait les cordes, recrutait les enfants qui passaient.

Sachant à peine lire lui-même et devenu avec le temps presque aveugle, il continuait encore.

Instituteur improvisé, il s’était érigé aussi en justicier et rendait la saine et bonne justice entre ses élèves souvent mutins et querelleurs.» (1)

Cette œuvre qui se développe en pleine rue motive de plus en plus de gens. Le cordonnier bienfaiteur récolte des dons. D’autres personnes s’embarquent dans l’aventure. Une parente, la demoiselle Amélie Dessources, se rallie à la cause. Des amis comme la demoiselle Charlotte Bauduy, Jean Guillot, Sébastien Moïse - membres du comité de laïques qui dirige l’Eglise baptiste indépendante de Port-au-Prince - lui donnent un concours inestimable en se mettant gracieusement à la disposition de ces centaines d’enfants, filles et garçons, follement animés par le désir d’apprendre. L’école de Coyo s’installe définitivement dans le paysage de la capitale.   

L’Etat haïtien ne reste pas indifférent au développement de cette belle œuvre éducative. Le président Louis Etienne Félicité Lysius Salomon (oct. 1879 – août 1888) qui reconnaît l’importance sociale de cette entreprise lui trouve un local et accorde une subvention à Coyo ; ce qui permet à ce dernier d’appointer les accompagnateurs des enfants. Par la suite, le président Louis Mondestin Florvil Hyppolite (oct. 1889 – mars 1896) manifeste sa reconnaissance en mettant à la disposition de Coyo le site de l’ancienne caserne de cavalerie du président Alexandre Pétion. Ce geste encourage l’estimable instituteur et ses collaborateurs à s’investir davantage dans l’éducation de ces gosses. Le succès est au rendez-vous. La formation reçue par ces enfants est saluée par d’autres instituteurs et institutrices qui les reçoivent dans leurs institutions. Argentine Bellegarde - une institutrice de carrière dont le nom est inscrit au tableau d’honneur national et le savoir-faire est reconnu par ses pairs et vanté par des générations d’enfants – dit énormément et publiquement du bien de l’enseignement dispensé par l’Ecole de Coyo. Le grand public, lors de certaines manifestations socio-culturelles a eu l’opportunité d’évaluer les progrès de ces mioches que le sort social voulait condamner dans l’indigence.    

Le 30 décembre 1919, Dantès Bellegarde, ministre de l’Instruction publique du gouvernement de Sudre Philippe Dartiguenave décide d’honorer la mémoire de certains instituteurs qui ont marqué la vie scolaire du pays par leur professionnalisme et leur engagement désintéressé. Trente-deux écoles nationales sont placées sous le patronage de ces personnalités dont Claire-Heureuse, Caroline-Chauveau, Isidore Boisrond, Jn.-Marie Guilloux, Colbert Lochard, Mère Louise, Guillaume Manigat et Coriolan Dessources. Auparavant, plusieurs de ces écoles portaient les noms de leur quartier d’établissement respectif, d’autres étaient uniquement identifiées par des numéros. Ainsi l’Ecole de mi-temps de la Croix-des-Martyrs a été rebaptisée Ecole Coriolan Dessources. 

Le ministre Dantès Bellegarde, le magistrat communal Clément Magloire organisent  successivement des cérémonies pour renommer officiellement ces établissements scolaires. Celle concernant l’Ecole des garçons de la Croix-des-Martyrs, - secteur couvrant présentement le faubourg Salomon, le segment  de la rue Oswald Durand se trouvant entre la Faculté de médecine et le rond-point de la rue Mgr. Guilloux, les rues Alexandre, Dehoux et Nicolas encadrées à l’est et à l’ouest par les rues Magloire Ambroise et Mgr. Guilloux , - devenue Ecole Coriolan Dessources, a lieu le mardi 24 février 1920, en présence des autorités plus haut mentionnées, de plusieurs autres personnalités, des membres de la famille de Coyo et du personnel de cette institution scolaire. Ce jour-là, devant les 82 enfants réunis sur la cour de cette école nationale, parée pour l’occasion de palmes de cocotiers, de fanions découpés dans les couleurs nationales, le ministre Dantès Bellegarde dessine le portrait élogieux de Coyo sous les traits que voici : 

« C’était (…) un humble parmi les humbles, un simple ouvrier mais grand dans l’histoire de son pays. Il travaillait dans un modeste atelier et en le faisant, il réunissait les enfants du quartier et leur enseignait ce qu’il savait en mettant en pratique les conseils de ceux plus éclairés que lui. Dessources pratiquait d’une façon effective l’amour du pauvre ; du produit de ses labeurs il donnait aussi du pain aux enfants. Cet homme dans sa simplicité a eu l’intuition des choses de son pays.»(2)

A la suite du ministre Bellegarde, le directeur de l’école, Justin François, amplifie les notes d’hommage :

« L’œuvre de cet humble citoyen, connu de tout Port-au-Prince sous le nom populaire de Coyo, ne peut être bien considérée que si nous nous reportons à l’époque où il enseignait et si nous nous rappelons les conditions déplorables dans lesquelles il exerçait son apostolat.

En dépit des ressources précaires de ce pauvre homme, il remplissait sa tâche avec vaillance et répandait, sans réserve, dans le cœur et l’esprit de tous petits enfants les semences de l’instruction, de l’éducation, de la charité et du travail. Ce fut un noble citoyen, car il a servi la patrie en sauvant l’enfance.» (3)  

Ces paroles louangeuses qui cadrent avec la vie de Coyo ont été bien appréciées par l’un des neveux du très populaire instituteur de Port-au-Prince. Edmond Marcellus Dessources, se détachant de l’assistance, remercie vivement Dantès Bellegarde pour avoir pensé à immortaliser, via cette école publique, la vie de son oncle. Ces respects officiels s’inscrivent dans la longue et riche série de compliments que Coyo a reçus de son vivant de la part des autorités et des habitants de cette ville admettant qu’il bien mérite de la patrie. 

La rédaction du journal  L’Opinion Nationale, dans l’édition du samedi 16 novembre 1895, soit quatre jours après les obsèques de cet homme bon, égraine ses regrets au regard de la beauté resplendissante de son œuvre. Cet hebdomadaire, fondé et dirigé par Me Pierre Lafleur, dans un filet nécrologique, relate ce qui suit : 

« C’est une vraie perte pour le pays que la mort de ce grand homme, de ce grand patriote, de ce grand démocrate qui pendant des années s’était voué à l’instruction populaire avec un désintéressement que nous ne saurons bien apprécier que quand nous aurons fait un retour sur nous-mêmes.

Ceux qui ne savaient pas passer indifférents à côté de l’œuvre qu’avait entreprise Coyo, se rappelleront toujours le dévouement sans égal de cet étrange cordonnier qui s’était donné pour tâche de fabriquer des citoyens. Il réussit dans la mesure de ce que Dieu a voulu.» (4)  

Cette réussite est grandiose. Elle est historique. Si « Kay Coyo » n’existe plus depuis plus de 125 ans, mais cette formule tombe encore et toujours des lèvres haïtiennes avec ironie (Sanble ou pa te fè 2 jou Kay Coyo !) ou par autodérision (Ou kwè m pa te pase Kay Coyo !).  

Idson Saint-Fleur

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Notes :

1.- LAY, Luce Archin ; Madame Argentine Bellegarde Fourreau in « L’Essor » du samedi 14 février 1920, No. 857

2.- Le Matin du mardi 24 février 1920, No. 3718

3.- Le Nouvelliste du mercredi 25 février 1920, No. 6373

4.- L’Opinion Nationale du samedi 16 novembre 1895, No. 14

 

 

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