Cette transition qui n’en finit pas:Une crise politique et institutionnelle dix fois plus dévastatrice qu’en 1986 ou 1991 ou encore 2004 couve

Politique
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Par Pierre-Raymond DUMAS

 

 

 

 

 

 

 

Le défaitisme est la posture qui nous conduit vers cette situation alarmante faite de luttes féroces (par personnes et groupes politiques interposés ou courtiers) pour le pouvoir et ses juteux avantages économiques – rien que pour cela – sur fond de faillite financière, de pauvreté extrême de la grande majorité de nos citoyens et de criminalité rampante due au pullulement des gangs armés à travers tout le pays, alors que notre police est limitée et faible – pour ne pas dire inefficace – à tous les points de vue. Est-ce l’arbre qui nous cache la forêt de la corruption généralisée en commençant par la mauvaise gestion des Fonds Petrocaraïbe, cheval de bataille d’une opposition et d’une société civile en quête de cause mobilisatrice. Revenons en arrêt pour aller de l’avant dans mes réflexions.

 

A l’origine de toutes les catastrophes nationales, nos dirigeants politiques et nos tuteurs internationaux ont été et sont dans un déni total de la réalité en nous convertissant d’abord à la bamboche démocratique puis à la démocratie (par procuration) électorale marquée par des mascarades onéreuses (malatchonn, sanpwel, piko kole, chauve-souris, grenn soulye) et des crises à profusion qui ont ruiné notre pays et l’ont rendu ingouvernable.  Avec leurs désastres répétés, la bamboche démocratique et la démocratie électoraliste constituent deux types de transition. Il y en a plusieurs. Exaltant comme succès, le modèle de transition ordonnée, modulée suivi par l’Espagne après le décès du dictateur Francisco Franco en 1975 en est un autre. A l’ère des coups d’Etat militaires a succédé chez nous le règne erratique des gangs armés alliés au pouvoir économique et politique ! Et on voit les conséquences quand les doutes sur l’action politique grandissent.

 

Le résultat a été une fulgurante instabilité chronique qui a laminé notre économie entière, appauvri la nation de façon continue. La prochaine crise sera pire que celle de 1986, 1991, 2004. Au travers ce qu’on appelle « le pays lock » s’expriment l’agitation sporadique, le goût de l’exclusion, la passion du « rache manyok », le malheur et la souffrance des Haïtiens et a accouché les effets néfastes pressentis de la faillite collective. Les plus fragiles de nos concitoyens savent déjà dans leur difficile quotidien que l’argent vaut de moins en moins. Nous allons tous faire naufrage. Et chacun paye forcément son dû à cette société en transition perpétuelle et incertaine, sous le regard hagard de la Communauté internationale dont la principale obsession est l’organisation d’élections (litigieuses) à tout prix pour sauver les apparences. Rien de plus.

 

Qu’en est-il du rôle de l’Etat ? Il est devenu un Etat de non-droit – pour citer mon infatigable collègue Marvel Dandin – et s’est transformé en une vache à lait en grande partie pour des élus discrédités, déjantés et incompétents ainsi que certains groupes économiques cupides. Tous des corrompus reconnus, clament les porte-voix de la tabula rasa. Tout dans notre économie, aujourd’hui tétanisée par la dépréciation accélérée de la monnaie nationale, est devenu “spéculation” : taux spéculatif, prix spéculatif... Seule la misère ne sera pas spéculation ainsi que l’insécurité.Il semblerait que les chiffres des analyses économiques aient adopté cette étrange et dangereuse tendance ‘‘spéculation’’.

 

L’examen de la situation d’Haïti mérite de l’honnêteté et du courage. Avec une classe politique divisée associée à une société civile essoufflée une transition (onusienne) de plus n’est pas à coup sûr un gage de prospérité ou de stabilité définitive. Je dénonce et affirme que la tendance est au catastrophisme, à la sinistrose. De simples « intrus » ou amateurs ne peuvent pas assauter les forteresses du système prédateur de rente aux mains d’une petite minorité implacable et obscurantiste. Voici le résultat de plus de trente ans de transition post-autoritaire : la courbe de la trajectoire économique n’est pas celle de la réelle croissance que l’on nous vend en période de troubles post-électoraux et ensuite d’incertitudes transitionnelles. C’est sur ce terreau-là que la critique du catastrophisme post-macoute peut fédérer jusqu’à se transformer en « dégagisme » Petrochallenger avec une nouvelle génération non exempte des tribulations du passé récent.

 

Qu’en est-il, après la chute heurtée de Jean-Bertrand Aristide en février 2004, du changement qui aurait provoqué un regain de bonne gouvernance et de stabilité ? L’effet attendu ne s’est pas produit car dans la réalité, à partir de la politique du pire, le Nouveau Contrat Social du groupe des 184 a été un bluff magistral, une escroquerie. On prend les mêmes, et on recommence. Piteusement. Il y a eu en plus l’Opération Bagdad avec son cortège de pertes en vies humaines et matérielles. Un gâchis hors norme. Comme en 1991-1994 avec le coup d’Etat embargo aux conséquences épouvantables pour le pays tout entier !

 

La dynamique réformatrice ne se crée pas comme par magie et bute sur des problèmes structurels haïtiano-haïtiens. Le taux de chômage est structurel ainsi que le banditisme qui s’apparente de plus en plus à une banalité. Il nous manque de l’esprit de compromis, du souci du bien commun, il nous manque les moteurs du patriotisme véritable, du consensus vivifiant, bases de toute société apaisée, cheminant sur la voie du progrès collectif, dans la paix et l’ordre. Seul le président René Préval, esprit sentinelle, avait compris plus ou moins la complexité déroutante de l’équation haïtienne.

 

Donc où est la démocratie libérale représentative avec ses bienfaits matériels après plus de trente ans de dérives massacrantes ? A l’heure de dresser le bilan, nous faisons l’autruche. Après l’élection de Jovenel Moïse en janvier 2017, dans un tourbillon de contestations et de péripéties rocambolesques, il ne faisait pourtant pas beaucoup de doutes que l’issue serait celle-ci à mi-mandat : une crise explosive. Toujours plus loin dans la production de malheurs collectifs. On ne peut pas nier que cette crise est étroitement liée à la question électorale à bien des égards. Que nous enseigne-t-elle sur les faiblesses et les atavismes d’une classe politique clivante mais déterminée, de cette opposition plurielle aux agendas opposés ? Beaucoup. Je cherche l’Etat de droit dans l’obscurité caniculaire d’un pays livré à lui-même, sans horizon. Une fois de plus, le casse-tête haïtien fait mourir de rire ses vieux démons.

 

 

 

Pierre-Raymond DUMAS