« Les qualités requises pour être dans l’opposition ne sont pas les mêmes pour (re-) conquérir le pouvoir. »

Politique
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Cette transition qui n’en finit pas

 

Par Pierre-Raymond DUMAS

Il ne fait pas de doute que l’opposition au sens classique du terme a fait place à l’agitation, à la surenchère verbale et à la déstabilisation. Le contraste est grand entre une classe politique vieillissante et un mouvement complotiste bariolé et labyrinthique à la fois. C’est courant et c’est inquiétant. Du coup, l’instabilité politique nourrit la crise socio-économique. Parallèlement, il convient de rappeler la tenue des élections législatives prévue pour l’année prochaine. Nul doute que cette situation houleuse, distinguée par une  campagne massive autour du dossier du PetroCaribe, prouve s’il en était besoin qu’en politique aussi l’arme de la communication marche plus vite que les autres.

 Oui, le « dechoukaj » ou la tabula rasa, c’est bien une spécialité haïtienne. Le mouvement GNB et le départ en exil du président Jean-Bertrand Aristide qui en est suivi traduisent, avec la solution transitoire subséquente, l’échec de cette traditionnelle opposition radicale fondée sur la confrontation et les ingérences étrangères. Lorsqu’on passe en revue les actions et l’esprit développementiste du président Jovenel Moïse, il est difficile de ne pas penser à un visionnaire convaincu et entêté. Il faut donc chercher les singularités de sa trajectoire sociale : ce dont il se soucie avant tout, c’est de l’émancipation des masses rurales, pénétré de solides certitudes. Et en face ?

 Les circonstances s’y prêtent pourtant mal : les forces du statu quo ne chôment pas. Jamais. Transformer l’agriculture à partir du renforcement de la modernisation des entreprises y afférentes en bousculant habitude et fatalisme est un défi  majeur. Parler aussi à voix haute de l’électricité est déjà une manière osée de relever un autre défi. D’ébranler une bastille. Ce thème sensible, le président Jovenel Moïse, ce combattant à la tête pleine d’idées nationalistes, en a fait son thème fétiche. Il va sans dire qu’un président qui évolue hors des conformismes comme lui ne saurait s’accommoder du défaitisme ambiant dont les oppositions – avec, au cœur de chacune, des ferments de haine, de violence et de frustrations – en sont la manifestation et l’expression à bien des égards. Ce n’est un secret pour personne : les anciens présidents Leslie François Manigat, Jean-Bertrand Aristide, René Préval et Michel Joseph Martelly comme, avant eux, les généraux Henri Namphy et Prosper Avril en savent long. Dans presque tous les cas, il s’agissait de manœuvres opportunistes. De fait, les intermèdes post-Aristide et Privert ont servi d’oxygène et de porte-monnaie aux GNBistes et aux anti-Martelly. Triste constat. Rien n’a changé.

 Comme pour le pouvoir, il faut exiger beaucoup des aspirants-dirigeants ou des anciens dirigeants vaincus puis passés à l’opposition. Chacun voit que les partisans du tout ou rien qui ont dominé l’échiquier national depuis 1986 ont conduit le pays à  des catastrophes économiques, écologiques, sécuritaires, institutionnelles encore plus spectaculaires et graves … On n’organise pas d’élection présidentielle pour « jeter » le gagnant ensuite. La tentation est forte de déduire de cette obstination pathologique que le régime des Duvalier ne fut pas un accident, mais la conséquence même de la culture politique nationale. Ce qui est sûr, c’est que le mécanisme de dislocation nationale est le même aujourd’hui. Exactement le même. Ah ! le lâche et épouvantable intermède transitoire. Non, ce n’est pas la solution ! On peut simplement – avec effroi – constater aujourd’hui encore que rien n’est réglé – ce qui eût été un improbable miracle – en matière d’alternance électorale ou de légitimité démocratique. Les discours incendiaires ou de tréteaux n’y suffiront pas, pas plus que les manifestations violentes ? Certes non.

Le rôle de tout leader de l’opposition c’est de dire où et comment il compte conduire le pays. C’est la question de la crédibilité, en somme. On peut très bien participer à tous les projets de protestations anti-gouvernementales depuis « le retour à l’ordre démocratique » – cette expression fait sourire – sans évoquer le patriotisme. Pour cela, il y faut d’abord un débat public contradictoire. Constant. Loin des gestes ou déclarations attentatoires aux principes de l’Etat de droit. Il faudra donner un projet – un drapeau ? – à la nation, rappeler et défendre les valeurs émancipatrices universelles, promouvoir la justice et l’égalité devant la loi. C’est une belle façon de faire de l’opposition constructive afin de conquérir par voie électorale le pouvoir.

 

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