Haïti-Réflexions : Parodier, esquiver et gazouiller, le modèle de dirigeant haïtien(I)

Idées et Opinions
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Par JEAN WILLIAM, sociologue, politologue, Professeur à L’UEH

 

 

 Très souvent, dans la société haïtienne, les citoyens-nes ne se représentent l’Etat que par désobligeance et désengagement. Les réflexions et critiques souvent émises par des intellectuels haïtiens et étrangers pointent toujours l’Etat comme une structure accumulant échec, inefficacité et irresponsabilité. Les manques de sérénité et de volonté manifeste de nos dirigeants périodiquement, en ayant la gouverne du pays attestent d’une lamentable désinvolte. La culture de nonchalance et de détournement de toute sorte caractérise abjectement le comportement des plus hauts responsables jusqu’à la plus petite catégorie fonctionnaire de l’administration publique. Les relations entre la population et ses dirigeants sur la manière d’aborder les défis et handicaps sociétaux dans la majorité des cas, ne relèvent que d’embrouille et de tergiversation. Les décideurs et ordonnateurs de l’Etat se parent de démagogie et de déloyauté, une fois arrivé aux plus prestigieux postes de responsabilité dans l’administration publique. Le réflexe de râpasse, la conception jouissive des officiels haïtiens circonscrivant l’étoffe étatique, frôle, titille son quasi-inexistence.  Lorsqu’on observe la récurrence des pratiques partisanes de gouvernance des autorités d’Etat, l’on peut saisir l’imaginaire de cartel traversant la conception des fonctionnaires de l’administration publique.

 

 En Haïti, les autorités publiques font montre d’une désobligeance historique, s’agissant d’afficher du sérieux et de responsabilité dans leur fonction. Le déni d’engagement et l’influx d’insouciance systématique entrave la gouvernance politico-économique de la société. L’empressement et la volupté des gouvernants les dépouillent presqu’incessamment de tout bon sens, de tout comportement rationnel, méthodique et rigoureux en ce qui a trait à l’organisation et la planification de la vie des gouvernés. Ils (les dirigeants) s’engouffrent et s’enlisent dans des artifices synchronisant subterfuge et supercherie en lieu et place de discernement et potentialité. Des défis de la population, ils s‘en moquent royalement ! Ils préfèrent s’obstiner dans l’étreinte pérenne de leur position de privilégié.

 

 

L’attitude victimaire, ajoutée à l’obsession de projection d’innocence chez nos dirigeants, consiste à occulter en toute difformité leur incapacité et incompétence. Des formules grotesques de l’esquive semblent devenir la tendance dominante de fuite de responsabilité et en même temps une quête de bonne conscience des dirigeants vis-à-de la population. Des Jargons comme : se pa fòt nou, nou pa kay bay pèp la manti men nou pa kapab, mare senti nou bagay yo rèd, nou gèlè poko ap soti nan sa nou ye la – sont autant de locution mobilisée dans les communications des responsables et dirigeants politiques haïtiens pour pasticher, ridiculiser la grande majorité de la population en lieu et place d’une concertation sereine sur la délimitation des priorités et urgences. Cette attitude, ce comportement de nos élus et dirigeants contribuent, participent, selon Christophe WARGNY, des mécanismes mobilisés historiquement par nos élites et dirigeants paralysant la création de l’Etat de droit et l’articulation rationnelle de nos institutions.

 

Toujours dans cette même perspective, WARGNY évoque le mal du sous-développement de la société haïtienne en dénonçant la latitude de nos élites et dirigeants en accord ou sous l’hospice des puissances étrangères. Il avance : « Les élites locales, cupides et cyniques, sans foi ni loi ni remords se sont toujours appuyée sur la France et les USA pour maintenir ce pays en quarantaine et en coupe réglée, pour l’empêcher d’exister.» La situation de désagrégation continuelle de la société haïtienne ne cesse d’aggraver presqu’ à tous les égards. Les événements comme les catastrophes naturels, les crises politiques et la dégradation des conditions de vie d’une majeure partie de la population ne ratent une occasion de nous le rappeler. La recension des défis et des situations défaitistes corroborant l’impuissance de l’Etat est quasi quotidiennement manifeste : ici, des populations crevant de faim quotidiennement, là-bas d’autres observant, regardant des proches agoniser sur les parterres des hôpitaux publics. Ces faits, par leur surreprésentation dans le quotidien des gens en Haïti, attestent d’une profonde faillite des élites gouvernantes.

 

Les indifférences s’accumulent de façon telle que l’imaginaire de dirigeant/responsable d’Etat subisse de grandes carences symboliques tout au long de notre histoire de peuple libre. Cette situation de distanciation entre nos élites dirigeantes et les citoyens-nes remonte vraisemblablement depuis après notre indépendance. Cette situation, Jean CASIMIR la décrit, la présente comme un vrai dialogue de sourds. Il analyse avec beaucoup d’ingéniosité, dans l’un de ses textes, l’abandon des dirigeants du pays vis-à-vis des masses pauvres. Il écrit : « Depuis l’indépendance d’Haïti, le caractère de l’Etat sous-tendant l’infranchissable distance entre les élites et les masses participent d’une politique de non-reconnaissance, ne permet pas de traduire en pratique politique une conception quelconque du bien commun et enterre la possibilité de formuler un réel contrat social.»

 

Si l’on pousse l’observation depuis la genèse de l’Etat haïtien, la posture affichée très souvent par les dirigeants et élites d’Haïti tout au cours de son « indépendance » vis-à-vis des couches sociales marginalisation et exclusion est la teinte de l’Etat. Le mode d’agir et de planification des catégories dirigeantes s’avère être tout bonnement une pratique politique de renonciation du bien-être de la population par l’Etat. L’analphabétisme, le mal logement, le non-octroie de document officiel d’identification aux haïtiens-nes, surtout aux gens de la paysannerie, constituent des sujets de quasi-renoncement et d’esquive pour l’Etat, s’échelonnant sur environ deux siècles. Le recours incessant aux arguties et des pratiques mensongères, manipulatoires des dirigeants politiques quand il faut rendre compte et expliquer aux contribuables, s’établit presque comme moral politique spécifique des responsables et dirigeants du pays. Le sens de responsabilité, de l’engagement, la culture de la probité et de l’honnêteté semblent se démarquer de nos leaders et hommes d’Etat, à un point tel qu’ils ne s’en rappellent plus que la politique reste et demeure une affaire de rendre compte, d’assumer et d’endosser.

 

 

 Dans presque toute l’histoire du pays, servir l’Etat n’implique aucunement les aléas de la gestion rationnelle et de bonne gouvernance. Il suffit des mots, des verbiages d’un haut fonctionnaire ou d’un dirigeant au sein de l’Etat pour suspendre et abandonner une enquête administrative. Et l’enquête, si elle a été initiée dans la majorité des cas n’aboutira jamais. Au sein de l’Etat se trouve toute une logique de connivence entre les différents opérants, indépendamment de toute logique idéologique et partisane de protection de l’autre même étant corrompu. L’imaginaire du retour de l’ascenseur s’érige en échappatoire pour contourner la justice, pour pérenniser la corruption et ses méfaits au détriment du bien-être de la majeure partie de la population.  

     

Les adages : stimulus et insignes de la corruption

 

S’il s’avère être incontournable dans la production de toute langue et culture, en occurrence, les proverbes et adages. Il se trouve aussi qu’ils sont déterminants dans la structuration langagière et discursive. Cependant, il n’est pas sans importance de se préoccuper des différentes connotations et acceptions sociales qu’ils y épousent. La sociolinguistique dès le début des années 70, avec les recherches ethnographiques de Dell HYMES (1964) aux Etats-Unis, commencent à développer, à intensifier l’intérêt se ramenant aux usages langagiers et aussi aux locuteurs en s’appropriant des réalités sociopolitiques dans lesquelles ils sont insérés et engagés. Cette approche, rejoignant celle de Duranti, optent pour la mise d’emphase et d’acuité sur le rapport du locuteur avec son milieu de production de valeur, de code langagier et actant communicatif. Ainsi, ces deux approches constituent la grille conceptuelle, s’agissant des adages choisis pour notre analyse. Ce qui nous permettrait de faire ressortir, de dégager les mécanismes par lesquels peuvent-ils (adages, dictons) être considéré en rapport aux productions de valeurs dans la société haïtienne post-année 2000 comme stimulus et insignes tonifiant, incitant la corruption.

 

L’ensemble des adages-dictons que nous essayons d’analyser en rapport à la production du milieu socio-culturel haïtien, présentent, comme dit Duranti, une possibilité de saisir la logique qui sous-tend l’utilisation qu’on en fait dépendamment des contextes, et aussi de ce que veut poursuivre le locuteur, et de la personne qui lui est en face. Dans cette perspective, l’utilisation d’un locuteur d’un des adages comme Kolòn ki bat, baz pam, zafè pam, blodè pam, zo kòt pam et j’en passe, est susceptible de rejoindre l’atmosphère, l’ambiance de corruption acerbe dans lesquels la société haïtienne se décompose. La situation d’écrabouillement moral, le spectre d’affaiblissement des normes familiales, la perte quasi-totale d’éthique et de principes régulant les comportements communs se renforçant au courant des deux dernières décennies, participent du momentum de la mise en valeur de ces adages. Autrement dit, l’usage de ces locutions verbales s’imprègne d’une période de grande décadence, de dégénérescence profonde en ce qui a trait aux valeurs soutenant la cohésion sociale, les liens sociaux fondamentaux en Haïti. Ces adages, conçus et émanés d’une ère s’ouvrant sur une vague de désagrégation politique, économique et culturelle, donc sociétale, doivent être délimités aux trames de cette dite production sociale. Les années 2000 ont été marquées par un ensemble de faits, d’événements que l’on peut considérer comme des instants de décrépitudes considérables de la société haïtienne sur plusieurs angles et perspectives. Dans un premier moment, à l’entame de l’année 2000, les rapports de Transparency International sur la gangrène de la corruption d’Etat ont été accablants par rapport aux deux dernières décennies. Pourtant, aucune administration, aucun régime au pouvoir s’est montré préoccupé par rapport aux méfaits du fléau de la corruption, aucune responsabilité n’a été établie, ni culpabilité.

 

Toujours durant cette période, l’investissement alloué au ministère de l’éducation nationale a été augmenté par rapport au précédent lustre du gouvernement de René Préval de 96. Sur les vingt dernières années, le budget alloué au système éducatif haïtien a été revu à la hausse. Pourtant, plus de 100.000 enfants en âge d’aller à l’école n’ont pas d’accès et en même temps personne n’est responsable de cette privation au sein de l’Etat. Tous les ministres d’éducation titulaire durant cette période, semblent n’avoir eu aucun compte à rendre à la nation sur l’inadaptabilité des curriculums, et le grand manque d’innovation dans le système scolaire haïtien. L’accumulation d’échec des bachelier-ères reste une constante dans la politique éducative du pays et de toute la Caraïbe. S’agissant des slogans propagandistes, de Aristide à Martelly : analfabèt pa bèt, ann kore ledikasyon, Ledikasyon se avnim, edikasyon pou tout moun, nos dirigeant se filtrent de l’empaille de l’esquive et d’irresponsabilité. Aucun effort n’a été consenti sur l’ensemble de cette période par les responsables d’Etat pour construire et augmenter le nombre insignifiant des établissements scolaires et centre d’apprentissage public.

 

Dans cette perspective, Louis AUGUSTE-JOINT a dressé un tableau du désengagement quasi-pérenne de l’Etat haïtien depuis sa création en 1804 jusqu’à nos jours dans l’offre de l’instruction publique au profit du secteur congréganiste et privé. L’Etat se refuse l’organisation et le bon fonctionnement du système d’éducation/d’instruction public, en reconduisant des allocations dans le trésor public aux secteurs congréganiste et privé, du coup promouvoir un système scolaire à plusieurs vitesses, générant inégalités sociales et discriminations. Dans ce même système d’instruction publique, dit-il, l’Etat haïtien est impliqué à moins de 20% dans toutes les infrastructures scolaires et éducatives du pays. L’enquête PISA de l’OCDE de 2015 sur l’état de l’éducation dans le monde place Haïti avec la Somalie et le Bengladesh parmi les pays ayant le système éducatif le plus défectueux. Au niveau des établissements scolaires, sous l’appellation de journée récréative, incluant des activités musicales et artistiques, la culture "bòdègèt" se profilait déjà. L’avènement des pratiques obscènes et vilaines de part des élèves, visiblement, ouvertement à l’intérieur des centres scolaires y était déjà.

 

Sur le plan économique, la balance commerciale du pays n’a cessé d’être déficitaire depuis l’avènement des instabilités politiques survenues après les élections de 2000 amenant Aristide au pouvoir. Le cycle de dévaluation de la monnaie nationale de manière spectaculaire y accélérait aussi. Les investissements extérieurs et les activités commerciales des hommes d’affaires du pays commençaient à se ralentir. La dette publique extérieure avoisinait plus de 900 millions de dollars selon le rapport de FMI. Toutefois, les différents gouvernements couvrant cette longue période 2000 à nos jours, ne s’attelaient pas à travailler pour réduire les impacts négatifs de la dette externe du pays. Au contraire, la précarité atroce de la population n’a connu aucun répit. Dilapidation, escroquerie, détournement de biens et fonds publics, blanchiment de capitaux, l’inféodation de l’administration publique au profit de clan divers des hommes d’affaire du secteur privé et de sympathisant politique, se dissimulant sous des aphorismes : kolòn ki bat, baz pam, zafè pam, enjoignant la gouvernance dans un cercle vicieux de favoritisme sectaire.  

 

Ces expressions ont réellement impacté l’imaginaire collectif à partir des réseaux de partisan mise en place, implanté ouvertement sous le régime d’Aristide de 2001. Ils (les dictons) symbolisent l’appui du pouvoir à ses partisans ou sympathisants dans le cadre d’octroi de faveur ou bienfaisance par le biais de financement de petits projets corporatiste et aussi par l’attribution ou l’octroi des positions au sein de la fonction publique. Ces dits adages et d’autres n’ont pas cessé de métaphoriser les mêmes pratiques prenant corps dans l’espace socio-économique d’autres régimes et dirigeants politiques succédant le pouvoir de 2001 d’Aristide. Sur le plan politique, cette période a été témoin de grands bouleversements au niveau de l’échiquier politique. L’accaparement et le boycottage des majorités centres de vote par les sympathisants du parti politique Fanmi Lavalas, famille politique dont le président Aristide a fondé, a été le début d’une longue contestation de son élection et aussi de celui des différents élus de son regroupement politique sur tout le territoire. L’opposition politique étant constituée contre le pouvoir, en étroite relation avec l’université s’érigeaient comme la seule force politique capable de faire rebrousser chemin aux velléités dictatoriales du régime Lavalas. Le pouvoir d’Aristide d’alors, incapable de contenir les différents mouvements de grèves et des manifestations massives réclamant son départ du pouvoir, répliquait aux branles des contestataires par la dialectique des armes. Beaucoup de gens ont été victimes durant cette tragique période de bouleversement sociopolitique et de désagrégation économique du pays au début de cette décennie. Des étudiants, majoritairement immatriculés à l’université d’Etat d’Haïti étaient ouvertement considérés comme ennemis et opposants politiques par les partisans d’Aristide.  Des journalistes (haïtiens et étrangers) étaient souvent menacé ou victime lors de la couverture des diverses marches et manifestations programmées par l’opposition. Les milices aristidiens et/ou lavalassiens ne baissèrent pas les armes, même après le départ d’Aristide du pouvoir en février 2004. Il a fallu l’arrivée de la force des Nations-Unis, la MINUSTAH, en appui au gouvernement de transition dirigé par Alexandre Boniface comme président provisoire et de Gérard Latortue en tant que premier ministre pour initier le désarmement des anciens militants et milices lavalasiens d’Aristide et en même temps rétablir un climat sécuritaire dans le pays.

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