Langage et politique : quand les adages/dictons haïtiens nous invitent au concert des non-dits (II)

Idées et Opinions
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Par William JEAN, Sociologue, politologue et Professeur à l'UEH

 

Du point de vue de la forme, ou du moins dans leur acception au premier niveau, l’emploi, l’usage des adages constituant notre objet d’étude reflètent symboliquement l’affectivité, la réceptivité, le sentiment d’altérité éprouvée dont parle Denise JODELET. Du même coup, ils semblent incarner la malice et s’apparaissent le plus souvent à des mécanismes enjoignant l’alter ego dans sa plus simple expression. Tout comme ils peuvent traduire l’optimisation des stratégies liées à la flatterie, à l’adulation dans le but d’atteindre la sensibilité, le consentement et/ou la conviction de son interlocuteur. Se trouvant dans des contextes et situations difficiles, découlant soit de la perte d’une personne chère, ou du moins, soit à cause des précarités financières, des problèmes politiques, familiales et autres, l’entame d’un dialogue avec quelqu’un en mobilisant l’un des adages constituant notre objet d’étude, pourrait dans des cas, assimiler le subterfuge, la circonlocution pour attirer la bonté, la bienveillance/la faveur d’autrui.

 

La connaissance d’autrui constitue, s’avère être une conquête. Appréhender, comprendre l’univers symbolique et représentationnel de son semblable n’a jamais été chose facile, car seul l’espace social partagé, seule l’entremise des inter-relations, en toute logique, nous ouvre les uns sur les autres. Cette ouverture sur l’autre de par les mécanismes de socialisation et des vecteurs créatifs de sens et de signifiance participe de toute possibilité de construction, d’établissement des premiers liens et contacts. Ainsi, ces liens et contacts exigeraient bien sûr, de la part des acteurs des canevas d’inter-réception et d’intercompréhension facilitant le va-vers l’autre. C’est dans ce sens que la teneur des adages choisis pour cette étude suit la logique clarificatrice, indicative, nuancée en ce qui a trait à la nécessité et aux besoins de cerner, de délimiter et d’élucider leurs charges sociales et valeurs symboliques. Ce niveau d’analyse des adages dont nous venons d’éluder au premier plan, participe d’une démarche de clarification contextuelle, graduelle et graduée des différentes réalités, qu’ils sont susceptibles de traduire, d’épouser dans un cadre sémantique lié à leur évocation et utilisation.

 

Les modes expressifs : actant de nos valeurs et mœurs.

Les adages prennent naissance à partir des référents communs, à partir d’un cadre pluriel de partages et d’expériences faites entre groupes d’individus vivant dans une même communauté ou société. Le summum de vécu et d’expériences conjuguées, étant réalisés et construits le plus souvent dans un vaste et complexe procès de quête de maitrise de son environnement, d’inter-échange, et du besoin de nommer, exigent toujours des individus et des groupes humains d’innovations, de la créativité en termes de conter les épreuves, de raconter les expériences et de se les représenter les uns les autres. La nécessité d’énoncer enveloppant le plus souvent des formes métaphoriques, enjambent un ensemble de caractères prescriptifs, de recommandation allant des acceptabilités et des interdits parmi les individus ou les groupes. Dans cette perspective, Charbonnel et Kleiber avancent que : « une partie importante des énoncés métaphoriques sont à lire, depuis l’antiquité, dans leur dimension prescriptive, c’est-à-dire que le faire-comme-si a une portée non seulement axiologique, comme dans le régime sémantique expressif, mais de devoir-être (c’est-à-dire non seulement de reconnaissance des valeurs mais bien d’incitation à faire advenir ces valeurs).» L’évocation des proverbes et adages de façon générale est souvent présentés comme un genre patrimonial, une parole confortant une position normative. Cependant, on sait aussi que les formules, les maximes issues d’un même contexte culturel peuvent se contredire, voire qu’un même énoncé proverbial peut être utilisé pour argumenter une chose et son contraire.

 

Parmi les sociétés à prédominance de l’oralité, Haïti en fait partie. La tendance à conserver les valeurs et normes par le rappel des maximes et proverbes constitue un des piliers de l’univers mémoriel de nos façons de vivre et de se représenter nos milieux sociaux au quotidien. L’inclination à tout organiser, à tout régler et tout arranger en situation de proximité, semble nous prédisposer, nous pencher vers le racontar, les feux-fou-dire. Le refus ou le manque de formulation de nos exploits, succès, échec, défis et autres tracasseries de la vie par l’écrit contribue à nous imbiber, à nous embuer dans une double logique : Premièrement, cela contribue à l’appauvrissement textuels de nos maximes, proverbes et adages ; en second lieu, elle participe aux renforcements, à la fortification des liens de proximités, et du développement des rapports immédiats, directs et spontanés. En Haïti, l’influx du verbe, la passion de rapporter, le désir d’être écouté surtout chez les grands vis-à-vis des plus jeunes peut être assimilé à un rituel de passation de sagesse, de secret et de décryptage de code langagiers et communicatifs sous formes de métaphores. Ces métaphores étant souché et découlé de nos pratiques et croyances, parviennent à construire des symboles dont nous ne questionnons presque pas, très souvent involontairement, parfois par manque d’esprit critique et/ou par insouciance de remise en question.

 

Devenue une pratique mirobolante, l’attitude sociétale à ne pas prêter attention aux possibles caractères réversibles de nos adages dans nos façons d’énoncer, de formuler nos dires, aboutissent le plus souvent à des conceptions et d’invention d’un ensemble de mode et/ou modèles d’agir flirtant avec tout type de tare, de pervertissement, de malhonnêteté et de corruption. Cette facette quasi non explorée de nos adages et proverbes n’ayant presque pas soulevé la curiosité de plus d’un, surtout celle des sociologues, des linguistes et anthropologues haïtiens, possiblement du fait de leur pleine immersion dans cette culture haïtienne valorisant, octroyant un caractère sacré aux symbolismes de ces derniers. Le comportement fataliste ou l’endossement de posture passive s’agissant d’adresser, de projeter d’analyse critique sur nos valeurs, mœurs et croyances, rejoignant nos proverbes n’est pas sans rapport à un adage haïtien disant : « timoun pa demanti granmoun », les enfants n’ont pas droit de remettre en question ce que disent les vieux. Vraisemblablement, même dans la supercherie, l’irrationnel et le mensonge, l’énoncé de cette maxime est plus important que l’énonciateur. Cet adage illustre fort bien les mécanismes de dressement des palissades préalablement érigés – très souché dans nos représentations mémorielles, ils ( les adages) participent dans la promotion d’un comportement culturel qu’on pourrait dénommer en tant qu’une culture de consensus-injonctif. D’injonction ou d’interdiction, nos adages nous convient à en observer toute une pléiade. Ainsi, toute tentative de projection d’investigation, de quête de compréhension allant dans le sens du dévoilement des impératives symboliques de nos maximes est souhaitable et même incontournable.  Sur ce, nous allons amplement engager le sens critique et l’analyse contextuelle pour projeter notre minutie et compréhension sur les non-dits, les figures antonymiques des adages constituant le centre d’analyse de ce texte.

 

De la signifiance au contre-sens des proverbes et adages haïtiens

 

L’étreinte culturaliste nous empêche très souvent de prendre du recul, de faire du repli sur nous-mêmes et aussi par rapport à nos mœurs et valeurs. Les formes discursives, les registres communicationnels étant des éléments fondamentaux de toute culture, subissent subséquemment ce blocage. Les métaphores auxquels nous renvoient les proverbes haïtiens, le plus souvent, proviennent en grande majorité des valeurs en gestation dans nos pratiques, pourtant qu’on ne s’intéresse pas vraiment à leur implication et enjeu. Par exemple, les adages sous étude renvoient tous suivant une première considération anthropologique à une affirmation, à une confirmation des liens et rapports amicaux, non conflictuel, l’on dirait même d’entraide et de support mutuel avec beaucoup de sentiment de complicité et d’engagement. Dire que quelqu’un est zafè pam, baz pam, zo kòt pam et autres du même registre, est avant tout considéré dans la hiérarchie de nos valeurs et symboles comme une forme d’interpellation et d’invitation à se montrer proche de l’autre.

 

 Ces expressions, comme nous l’avons signalé ci-dessus, dans leur acception première, témoignent d’un garanti de sympathie, d’une confiance placée dans l’autre et en même temps devant être réciproque. Par exemple, kolòn ki bat, encore un adage de la même lignée reprend et renforce les mêmes charges sociales que ceux-là mentionnés ci-dessus, en ce sens qu’il témoigne de la commisération, d’attirance et d’action dans l’intérêt de son ami, des membres de famille et collègues en toute impérative. Nonobstant, au-delà du caractère, du signe de bienveillance, d’inclination que peut épouser cet adage (kolòn ki bat), plus que tous les autres, son évocation dans la paroi communicationnelle et discursive structurant nos dialogues depuis plusieurs lustres, renvoie à une certaine amplification, l’on dirait une sorte de sacralisation au sens durkheimien, de la recherche et de la défense d’intérêt : économique, politiques et autres du cercle familial, amical, cartélaire etc. En même temps, la situation d’énonciation de ces adages relève d’une importance capitale car le contexte d’évocation peut aussi résulter de la mise en œuvre d’échappatoire poursuivant des intérêts unilatéraux par la manigance verbale, intentionnée et de subterfuge connu sous l’appellation de mèt dam dans l’univers symbolique et représentationnel des valeurs haïtiennes. Dans cette perspective, Jose AGUILAR et Malory LECLÈRE dans un ouvrage collectif présentent le côté réversible et parfois même taquin des proverbes et adages, suivant l’objectif fixé par l’énonciateur en quête d’alignement et de consentement de son interlocuteur.

 

Ils écrivent : « sans tenir compte de l’énoncé proverbiale, lui-même, l’acteur recherchant des jonctions visant la construction de sa propre personne, poursuivant le gain de confiance et la quête d’intérêt contribuant à l’hisser au rang des reconnaissances dignitaires, prestigieux et autres, le contexte peut en déduire une situation unilatérale où les symboles se construisant dans les formes communicationnelles, métaphoriques relèvent de subalternisation de l’autre ou de sa mise en appât.»Ces attitudes et habitudes d’amadouement et d’apprivoisement de l’autre par l’usage des figures métaphoriques semblent intrinsèquement lier, s’identifier aux legs, aux héritages coloniaux s’agissant du prolongement des mécanismes mis en place par les anciens esclaves de Saint-Domingue : codes langagiers, canevas communicatifs d’errements et de contournements des règles soutenant l’administration coloniale et esclavagiste. Jean CASIMIR a bien illustré ce phénomène dans l’un de ses travaux, en affirmant : « le créole, étant une langue créée dans la résistance au système coloniale par des ethnies venant de diverses régions d’Afrique, renferment un caractère assez spécifique par rapports aux racines d’autres langues occidentales et orientale. Elle est faite de stratégie de contour et de marronnage, vis-à-vis de la domination coloniale des colons de Saint-Domingue.» Dans cette culture de résistance, le créole haïtien, inventé par un nombre considérable d’esclave, le besoin de communiquer, la transmission de message réglementé entre les damnés se révélait être une vraie nécessité. Etant suivi, observé et surveillé parfois par des contrôleurs noirs, africains originaire de même région que le groupe, il a fallu trouver des créneaux syntaxiques et sémantiques pour parfaire leur communication, remplie de proverbes, de dictons connus de certaines régions d’Afrique, ou du moins forgés tout en étant dans les colonies.

 

Cet héritage langagier, communicationnel à bien des égards, continuent, persistent dans notre système représentatif discursif. Il participe des inventions liées aux envoutantes pratiques de démarquage, de ruse et de fuite dans l’incapacité d’user des argumentaires cohérents et explicatifs face à son interlocuteur. Traversant plusieurs ères de notre sociabilité, l’attitude furtive et instable liée à nos coutumes, nos manières de communiquer, est entravée de simulacre et de farce. Nos reflexes et réflexions, individuelles et collectifs peinent fort souvent à se démarquer des élans de supercherie et de duperie. Nous organisons, nous construisons presque tout dans la société haïtienne suivant une logique de cachotterie, de fourberie, reconnaissable à travers les mots qui les donnent corps, les métaphores et proverbes les symbolisant. On a toujours fait l’Etat en disparate, et monté les institutions de la république dans l’optique d’asseoir les intérêts et avantages spécifiques au détriment du grand nombre, mais toujours en cherchant l’accointance et la grâce du grand nombre, même lorsqu’on ne le calcule en rien. Par exemple, les hauts dignitaires d’Etat prennent toujours fonction en apostrophant les citoyens-nes pour une meilleure redistribution de service et de richesse du pays : peyi a se zafè pa nou, nou se moun pam, fòk nou travay ansanm poun fèl vanse, etc. Pourtant, aux pieds du mûr, ils ne s’importunent même pas des situations de précarité des grandes masses, ils n’assument pas et refusent d’endosser leur responsabilité en ce qui concerne le pacte fait avec les gens pour les aider à trouver une vie meilleure, d’améliorer leur condition d’existence.

 

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