Réforme Administrative Un survol édifiant : Antoine Ambroise, un ardent défenseur

Idées et Opinions
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Par Pierre Raymond DUMAS

 

 

 

Ancien Directeur du Département d’Administration et des Politiques Scolaires de la Faculté des Sciences de l’Education de l’Université Laval, membre fondateur de l’Université Quisqueya et ancien Directeur de Cabinet du Premier ministre Jacques Edouard Alexis, Antoine Ambroise, le professeur engagé dans la bataille d’une autre Haïti, a effectué entre 1971 et 2016 un survol édifiant de la Réforme Administrative en Haïti. Ceux qui le liront trouveront des informations de premier plan, à l’époque des réseaux sociaux. Pontifier occulte réformer dans un pays où le pouvoir classe et déclasse sans changer quoi que ce soit. Sa démarche mélange la recherche, la réflexion, le doute, l’archivage et la critique. Difficile, sans nul doute, de résumer rapidement un bouquin pareil, préfacé par le recteur de l’Université Quisqueya Jacky Lumarque. Et finalement non.

 

Tomber dans le bavardage, cette catégorie vague, chicanière et médiatique, est pour certaines raisons un risque à l’époque actuelle. Un risque à éviter. Ça l’est toujours dans quelques cercles pseudo-intellectuels, du pays et ça semble le redevenir pour des raisons apparemment plus politiciennes ; des institutions et des figures connues ne cessent de lancer des injonctions à penser et à vivre dans l’intérêt de tous. Remplacer une chose par une autre sans se soucier du risque pris reste une excellente façon de se tromper, et c’est pourquoi ce travail de mémoire écrit avec rigueur allant du président « à vie » Jean-Claude Duvalier au président « démocratiquement » élu Michel Joseph Martelly, porte sa charge insolente, sa limpide et récalcitrante positivité.

 

Antoine Ambroise, depuis toujours, est un technicien. Avec une intégrité exemplaire et un grand dévouement, il avait participé aux côtés du Premier ministre Jacques Edouard Alexis aux nombreuses tentatives de réformes initiées sous le président René Préval, réformes aujourd’hui oubliées dont ce livre est un exemple palpitant qui a beaucoup à nous apprendre. Sans relâche, avec la même foi en l’avenir de la patrie commune, il continue d’écrire et d’être, à sa façon, un patriote avisé qui n’est pas un réformateur spécialiste en droit administratif pour rien : le concept, ici, n’éteint jamais sous le discours, la littérature y afférente qu’il remet en cause. Tantôt descriptif tantôt explicatif, il la magnifie en la déboîtant, en systématisant. Avec un luxe de détails et de rappels, il la fait vivre en la plongeant dans le flux du réel (société civile, communauté internationale, acteurs étatiques).

 

Le grand problème auquel il s’attèle, c’est l’opposition, qui lui semble dévastatrice, pour l’avenir du pays entre le néo-patrimonialisme et la modernisation institutionnelle. D’un côté, le Commissariat national à l’administration et à la fonction publique (en lieu et place de la Commission administrative) avec Gérard Dorcély, Jacques Lorthé et Rémy Mathieu sous Jean-Claude Duvalier, mais qui s’et épanouie surtout au siècle suivant sous la forme de l’Office de management et des ressources humaines (OMRH) créé par arrête en date du 4 juin 2009. De l’autre, une sorte de stagnation et d’immobilisme sans fin. Ce sont d’abord des réformes élaborées par des experts tant nationaux qu’internationaux, inabouties, comme il y a des traces de réformes détournées, mal adaptées, incapables de se substituer véritablement à cette culture politico administrative hostile au changement visant à faire perdurer notre pays tel qu’il est depuis si longtemps. Ces informations sont assemblées et retraitées, comme dans certaines sonates, selon d’infinies variations. On baigne dans ces projets de renouveau imposés par toutes sortes de pouvoirs, de motifs, de blocages, de malheurs, et c’est ainsi, par une série d’« habitus » rétrogrades, qu’on s’en attache : La Réforme Administrative en Haïti (Survol et bilan d’une politique publique 1971 – 2016) d’Antoine Ambroise est hélas une leçon de mauvaise gouvernance, disons-le comme ça, mais sans humour.

 

Bref, il trace là l’un des portraits structurels les plus perspicaces d’Haïti au-delà des années 70. Portrait qui n’a pas tellement vieilli. Portrait d’apocalypse, pourrait-on dire, puisqu’il problématise les échecs, les causes de l’archaïsme. On trouve d’ailleurs des échos des idées et des conclusions de son auteur haïtiano-canadien chez nombre de nos contemporains, à commencer par Cary Hector. Il est vrai que la lecture de ce livre-bilan, sans précédent, est tellement stimulante qu’elle donne l’envie d’en découvrir davantage sur notre compatriote, esprit méthodique, un peu costaud, mais tellement lucide, enrichissant. Dans ce conscient aller-retour entre passé et histoire récente, il ne recherche pas à faire système, mais c’est bourré d’analyses pertinentes éclairées par une bibliographie fort instructive et des sources relatives au Cadre légal/réglementaire de la réforme administrative. Par exemple, lorsqu’il oppose les politiques dans leurs différentes étapes du processus de réforme et les ressources dont les acteurs disposent. Celles dont la pensée s’appuie, globalement, sur celles liées au manque de leadership et d’engagement des acteurs politiques de l’Exécutif, à la trop grande influence des acteurs externes, à l’inefficacité des acteurs du cadre institutionnel de réforme, etc. Et qui aspirent, au contraire, à détruire l’œuvre de leurs devanciers. C’est un réflexe nocif, mais aussi glacial et désert, suspicieux envers toute forme de continuité.

 

Et surtout incapable de penser l’historicité ou la contingence : l’Administration publique est apolitique et intemporelle, répète-t-on. Elle ne connaît pas la différence entre les gouvernements, les expériences particulières, des individus ou des partis. Investie dans le domaine politique, en continu, l’instabilité mène aux tables rases ‘‘révolutionnaires’’. Quant à la culture administrative placée sous le signe de la seule raison, elle se résume à la bureaucratie et évolue constamment dans les sociétés modernes. Pour être vivante, une administration d’Etat doit être vécue sur le mode des fonctions organiques, dédiée au bien commun. On doit réformer comme on digère, comme on s’accouple. Sans l’intervention du rationalisme, l’Administration publique se coupe du monde et devient contre-productive. Cette conception de l’Etat, garant de la concorde sociale et de la paix publique, est fortement reprise par Antoine Ambroise qui, s’il convenait qu’elle était une étape primordiale dans la modernisation du pays en lien avec le développement et la croissance, n’explique pas tout.

 

Toutefois, il a mis l’accent sur la temporalité de la maladministration et, de là, il s’est interrogé sur la place et l’utilité de cette dernière dans les différents temps forts de notre vie publique, et c’est ici ce qui nous importe. D’échec en échec, de pouvoir en pouvoir, avec minutie, il montre combien la sous-administration est au cœur du déclin national. Elle est liée à la mauvaise gestion des structures étatiques. Ce qui est en jeu dans la poursuite de la mise en œuvre de la politique de réforme administrative en Haïti, ce sont les facteurs de blocage : la volonté politique qui implique forcément l’appropriation de la réforme par la population elle-même. Cette diversité d’objets de recherche s’articulait cependant à une colonne véritable : la réflexion sur l’avenir du pays et son agir dans le monde, avec et pour la collectivité. Réduire le travail d’Antoine Ambroise à ses trouvailles historiques serait une bien criante injustice, et nous empêcherait absolument de comprendre pourquoi et comment celles-ci sont décrites.

 

L’administration d’Etat, par son lien au pouvoir, au bien-être général et au progrès économique, contribue à l’identité sociale de l’individu ; elle participe à son épanouissement ou à l’échec de la société. L’autorité publique est un « point frontière », à la croisée d’une enveloppe individualisée et d’une expérience collective, à la fois récepteur et acteur de normes intériorisées. Enfin, avec quelle clé méthodologique expliquer cette expérience malheureuse ? Pour Antoine Ambroise, la réponse était évidente : la pluridisciplinarité, « l’interdisciplinarité », « l’interpénétration », qui englobe politique, relations internationales, aide au développement, statistiques, sociologie, histoire, économie, gestion, en somme, toute l’infinie panoplie du savoir humain. Qui affine les analyses et prépare les décisions. Cette pluralité d’intérêt et sa pensée résolument non dogmatique – qui ne se laisse donc pas résumer en quelques formules – expliquent qu’il soit encore méconnu en Haïti.

 

 

 

Pierre-Raymond DUMAS

 

 

 

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Antoine Ambroise, La Réforme Administrative en Haïti. Survol et bilan d’une politique publique (1971 – 2016). PressUniq, L’Imprimeur, Port-au-Prince, Haïti, s.d. (2019)

 

 

 

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