Haïti-Éducation : « La vision prospective et les problèmes de l’éducation en Haïti, quels palliatifs proposer » (Insertion demandée) 

Idées et Opinions
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Yves Roblin, est le responsable principal de la Direction de la planification et de la Coopération externe (DPCE), une structure technique au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP). Cet intéressé à l’éducation a produit une réflexion profonde sur le fonctionnement du secteur et propose quelques palliatifs qu’il partage aux lecteurs et lectrices de HPN. Bonne lecture !

La tendance qui se dessine au niveau du ministère de l’Éducation nationale, c’est d’arriver à une vision prospective. Ce, pour sortir l’Etat de la gestion de l’urgence ou cadre pompier aux fins d’une planification stratégique axée sur les résultats à partir des scénarii exploratoires.

La prospective voulait qu’on anticipe sur les problèmes à venir. Dans cette philosophie, l’avenir ne se prépare pas mais plutôt se prévoit. En raison des aléas, nous devons opter pour des plans post-catastrophes ou post-crises de type court-terme ou moyen terme n’excédant pas cinq (5) ans. Evidemment, si nous voulons changer le paysage éducatif  haïtien en termes de réorganisation du parc scolaire, de rendement dans les salles de classe, de réglementation du système et d’amélioration de l’adéquation formation/emploi.  

Entre-temps, pour utiliser un jargon médical, comment sont les pathologies décelées  dans le secteur-patient et quels remèdes efficaces recommandés?

Des diagnostics accablants

En dépit des efforts des pouvoirs publics en Haïti soutenus par les Agences d’aide sur le terrain comme l’UNESCO et l’UNICEF, les diagnostics sur le secteur éducatif sont encore accablants et même inquiétants après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 et auxquels vient se greffer  récemment le passage de l’ouragan Matthew les 3 et 4 octobre 2016 dans le Grand Sud et le Nord-Ouest.

Ces régions ont été meurtries. Et pourtant en un laps de temps, les habitants ont pu reconstruire leur résilience. S’il y a des progrès réalisés en matière de scolarisation universelle des enfants avec un taux net avoisinant les 90%, mais en ce qui a trait à la qualification des maitres, c’est à déplorer avec seulement 20% ayant un certificat les habilitant à intervenir en salles de classe. Quand le maitre n’est pas formé, les enfants échouent. Ceci engendre une faiblesse au niveau de l’efficacité interne du secteur. Alors que les parents d’élève mesurent l’efficacité du système éducatif haïtien à l’aune des résultats aux évaluations officielles. 

Marqué par l’échec surtout au niveau du Bac (30% de réussite, en moyenne, chaque année), le système d’évaluation scolaire a subi des modifications. Les examens officiels de 6ème  année fondamentale et du Bac (1ère partie) ont été annulés en 2015. Le ministre Nesmy Manigat d’alors s’était inspiré de la pensée de l’ex-ministre Joseph C. Bernaard (79-82) et du rapport de GTEF (2010).

Selon les docimologues, on ne peut pas avoir deux examens nationaux pour un seul niveau d’enseignement. Et des mesures d’accompagnement comme le renforcement de l’inspection et de la supervision dans les écoles tardent à  être mises en place.

En outre, les classes terminales regorgent d’élèves. Ce qui sous-tend un lourd fardeau pour le BUNEXE et le Secondaire en termes d’organisation et de passation de tests ainsi que la correction des copies. Il va sans dire que quelques 200 000 candidats de terminale (Philo et secondaire IV) sont attendus  au Bac unique de l’année 2017.

Eu égard à l’efficacité externe du système éducatif haïtien, les diplômés végètent dans la précarité et le chômage. Un taux de chômage avoisinant les 70%. On se demande perplexe, y-a-t-il vraiment  un marché du travail en Haïti ? Pas de concours. Pas  d’offres d’emploi. Malgré les injonctions de l’OMRH, entité de la Primature, aux différents ministères en ce qui a trait aux nominations dans l’administration publique. Quel monitoring ? Les programmes des centres professionnels ou universitaires, quelle que soit la filière, ne sont pas revisités pour répondre aux attentes des chefs d’entreprise. Qui pis est, ils fonctionnent aux antipodes, les uns les autres.

C’est en ce sens que nous assistons impuissants à une fuite de cerveaux. C’est un fort coût d’opportunité pour le pays qui a besoin tant de compétences pour son niveau de croissance  et de progrès social à l’ère  de la reconstruction.

De surcroit, la question de gouvernance est transversale et récurrente dans le secteur. Une absence de pilotage est marquée par un inspectorat lacunaire, voire un manque de données fiables et valides. Un déficit de cadre légal est constaté par rapport à l’administration de l’éducation. Des articles de la constitution de 1987 amendée traitent le régime dans certains chapitres mais pas encore de loi- cadre. Que ce soit sur l’organisme public de l’enseignement supérieur (article 211) ou la gratuité de l’enseignement de base  (Article 32.1). 

Il faut dire, en marge, que le jeudi 5 janvier 2017, le ministre de l’Education, notre collègue à l’École normale supérieure, Jean Beauvoir Dorsonne du gouvernement Privert-Jean Charles, a procédé à  l’installation de quelques cinq (5)  Inspecteurs généraux de l’éducation  dont le professeur Jackson Pléteau. Cette mesure participe des efforts de l’État visant à renforcer la gouvernance éducative et arriver, du même coup, à l’amélioration de la qualité de l’enseignement.

Toute chose étant égale par ailleurs, s’il n’y a pas un pilotage stratégique, voire de bonnes pratiques, on ne peut arriver ni à l’augmentation de l’offre scolaire ni à la qualité ni à l’efficacité externe des axes d’intervention du Plan National d’Education et de Formation (PNEF) et du Plan Opérationnel  (PO) que le Ministre a évoqués dans son speech. Dans cette même veine, j’ai appris par la voie de la presse locale que l’Exécutif a fait promulguer et publier dans le Journal Officiel « Le Moniteur » la loi portant régularisation sur les frais scolaires, appelée «  loi du Sénateur Kelly C. Bastien »  qui était en souffrance depuis 2009 dans les tiroirs du Palais National.

Haïti est le seul pays de la région où les services éducatifs  s’achètent à des prix faramineux. Les coûts de l’écolage freinent la participation des enfants  à l’école et engendrent des taux de déperdition et de redoublement importants. Bref, des années-élèves gaspillées. Et comme corollaire, l’éducation de qualité devient l’apanage d’une minorité. Il y a une dualité entre les écoles huppées, les écoles moyennes et/ou les écoles de seconde chance ou « écoles borlettes » par ironie. Dans « la Reproduction » de Bourdieu et de Passeron, cet état de fait a accentué le fossé existant dans les hiérarchies sociales.

Faute de formation civique, sociale et spirituelle, on a l’impression que l’école, en dépit de sa cherté, possède un curriculum caché pour produire une catégorie d’intellectuels organiques  n’ayant aucun sens d’éthique par rapport à la gestion de la RES publica. Quand ils accèdent, pour la plupart, à des postes de responsabilité, ils transforment leur administration en caverne d’Ali Baba où les gens s’impliquent à longueur de journée dans des opérations marginales. Ce qui  décrédibilise  nos instituions aux yeux de la nation et de l’Internationale. 

La problématique  de  langue se pose de façon récurrente  dans le secteur éducatif haïtien. Les élèves n’arrivent pas à maitriser à l’oral et à l’écrit le créole, le français, l’anglais et l’espagnol. Bien que ces langues figurent dans les curricula de l’école. Et pourtant, la Réforme Bernard a proposé à la communauté éducative un bilinguisme équilibré. Pour ainsi dire, le fondamental s’enseigne en créole et le français s’apprend comme langue seconde. La Réforme a révélé, également, l’importance de la promotion automatique au 1er cycle pour permettre à la cohorte d’atteindre le taux de survie scolaire (5ème année) pour qu’elle ne soit jamais analphabète. Une pratique constatée dans nombre de pays de la région et ceux de l’Union Européenne, bien que leur politique d’aménagement linguistique ait été réglée  depuis bien des lustres.

Aussi la gestion de l’éducation non formelle pose-t-elle encore problème ? Selon les dernières statistiques, un taux d’analphabétisme s’évaluant à quelques 44%. Une éducation spéciale pour les personnes handicapées n’étant pas prise en charge par le ministère via la Commission de d’Adaptation Scolaire et à l’Appui Social (CASAS).

Selon le Dr Michel Péan, à peine 8%  ayant accès à  l’enseignement sur une population de quelques  120.000 enfants déficients en âge scolaire. La formation à distance en termes d’intervention à travers la radio, la télévision et l’université virtuelle se développe timidement  par l’État et les opérateurs privés. Les activités parascolaires ne sont pas prises en compte par  les chefs d’établissement du pays notamment ceux du public. Comme les jeux ludiques, les sports ainsi que les initiatives culturelles intéressant les arts plastiques (le théâtre, la peinture et la danse).

Des palliatifs nécessaires 

Partant de ce qui précède, il ressort :

1- Qu’à l’analyse le non-formel n’a pas été relégué au second rang, on le conçoit comme il est. Dans sa politique volontariste, l’État compte donner un traitement particulier à l’éducation des personnes à besoins spéciaux à savoir les handicapés et les enfants surdoués. Ainsi qu’atteindre les gens des zones reculées du pays grâce à la formation à distance par le biais de la radio et de la télévision et même pour les étudiants la stratégie de l’université virtuelle est à envisager. Sans oublier l’alphabétisation des adultes, avec une volonté politique, on peut mobiliser toute la gent estudiantine au cours des vacances pour se lancer dans une campagne en vue d’éradiquer les 44% restants d’analphabètes à partir d’un échéancier réaliste. Evidemment, avec peu de ressources en raison des actions citoyennes. Il faut mettre en place des activités de post-alpha et une structure d’éducation des adultes aux fins d’orientation des néo-alphabétisés vers l’apprentissage des métiers et pourquoi pas vers le Fondamental et/ou le Secondaire. Ainsi, l’un des Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations-unies sera atteint en Haïti bien avant l’horizon temporel 2030.

2- Que pour accroitre l’accès ou du moins atteindre l’objectif de la scolarisation universelle, pour ainsi dire permettre à ce que tous les exclus du système disposent d’une place assise à l’école tout en leur assurant un enseignement de qualité d’abord, les pouvoirs publics en Haïti devront augmenter la part du budget national allouée à l’éducation. Actuellement, à peine 17% pour un PIB de 2%, selon la loi de finances. Ensuite, donner une subvention aux parents d’élève vivant dans des poches de pauvreté, par une discrimination inversée, pour compenser les coûts d’opportunité dans le style de bolsa escuela ou bolsa familia du Brésil sans omettre, enfin, une bonne base de statistiques scolaires pour piloter les cohortes d’élève comme élément de suivi et d’évaluation.

3- Que pour améliorer la qualité de l’enseignement, il faut intensifier la formation initiale et continue des maitres, doter les écoles en équipements pédagogiques et  didactiques, en programmes nouveaux, en cantines scolaires et en soins de santé. Il faut activer le projet de réforme des curricula afin de pouvoir se fixer sur un socle commun de compétences et de connaissances par niveau d’enseignement. On doit solidifier les dispositifs de formation comme les Centres de Formation en Ecole Fondamentale (CFEF), les ENI, les Centres d’Appui Pédagogique (CAP) des EFACAP, les Facultés des Sciences de l’éducation, l’Ecole normale supérieure et les Centres préscolaires. 

Avec une bonne dose de politique nationale de formation proposée par le Dr Guy Serge Pompilus, Expert national.

4- Que pour arriver au rendement externe du secteur, on pense qu’il faut revisiter les programmes de l’enseignement technique et ceux de l’enseignement supérieur dans le but de revisiter les modules de formation  par rapport aux exigences et aux besoins du marché de l’emploi. Parce que nos outputs doivent être compétitifs non seulement pour le marché national mais aussi pour le marché régional. La formation devra être  en congruence avec les objectifs du secteur moderne de production et de services en raison de la transnationalisation et de la traçabilité des produits. La qualité et le standard l’obligent. En clair, les diplômés, quel que soit le niveau d’enseignement, sortiront avec des connaissances requises pouvant leur faciliter d’entreprendre d’autres études ou de s’insérer facilement sur le marché du travail en regard des cours en alternance, voire des cours de PME et d’entrepreneuriat conduisant à l’auto-emploi ou l’esprit d’entreprise.

5- Que pour renforcer la gouvernance du secteur éducatif haïtien, on doit respecter le cadre légal. Les réformes éducatives se mettent sous forme d’expression juridique et que le Parlement ratifient les avant-projets de loi y relatifs pour qu’on ait de véritables lois de l’éducation. Dans un cadre macro, les directions techniques et départementales de l’Institution éducative doivent avoir un manuel de procédures et que les attributions soient bien définies et les termes de référence pour les consultants, clairs et concis. Dans un cadre micro, les établissements élaborent des règlements intérieurs et appliquent les principes de l’administration scolaire dont la planification pédagogique et financière est pour l’essentiel. En vue d’atteindre les objectifs des politiques éducatives consignés dans le Plan d’éducation, cela requiert  de véritables  politiques publiques.

6- Que parler de plan d’éducation, on doit penser à la carte scolaire puisqu’elle est  la régionalisation du plan dans un cadre de micro-planification. Prônant l’école de proximité par rapport à son aire de recrutement, les principes de la  carte nous permettent d’optimiser les ressources. C’est un outil de la bonne gouvernance, voire un élément de mise en œuvre d’un plan au niveau local. Avec la carte, il faut toujours des solutions à géométrie variable. S’il n’y a pas de demande potentielle d’éducation dans une zone, on ne doit pas implanter d’école. La carte dont le point d’orgue est l’enquête annuelle va alimenter la base de données d’un système d’information pour la gestion de l’éducation ou Educational Management Information System (EMIS). Et que les autorités  pédagogiques peuvent s‘informer en temps réel. Puisque pour piloter un secteur, on doit avoir des données fiables, valides et opportunes. Avec ces indicateurs, grâce à  la cartographie scolaire, on peut arriver à réduire les  disparités entre milieux urbains et ruraux par une meilleure allocation des ressources disponibles.

7- Que, pour revaloriser la condition enseignante, cela doit passer par un corpus juridique en identifiant les vrais enseignants. Pour l’être, l’agent doit avoir une carte d’enseigner que le ministère de l’Éducation nationale parle désormais de « Permis Provisoire d’Enseigner (PPE) ». Par ailleurs, il faut penser à des avantages sociaux et une révision de la grille salariale. Et que le recrutement se réalise par voie de concours selon les injonctions de l’OMRH. Et qu’un plan de carrière soit mis en place.

8- Que, pour les courants pédagogiques à savoir l’approche behavioriste, l’approche constructiviste et celle du socioconstructivisme ou la pédagogie du forgeron, la méthode pédagogique qui est vendable n’est autre que l’approche par compétences ou le socioconstructivisme. Elle peut révolutionner l’enseignement/apprentissage en Haïti pour pouvoir arriver à une école utilitariste. Cette méthode est en vogue dans le secteur, en raison de l’implémentation de la rénovation du secondaire en 2007-2008, considérée par plus d’un comme année de base de la réforme. Le béhaviorisme ou comportementalisme n’est autre que la Pédagogie par objectifs (PPO) développé par Watson et Mager pour définir les objectifs pédagogiques en termes de comportement observable de l’apprenant de façon à se donner les moyens d’évaluer l’efficacité de l’action et d’améliorer celle-ci. Quant au socioconstructivisme développé par Lev Vygotski, le comportement mesurable se traduit par une forme de compétence ou de capacité que l’apprenant possède pour résoudre un problème-complexe dans une situation donnée. 

9- Dans la réforme des curricula, on va se fixer un socle commun de connaissances et de compétences par niveau d’enseignement. Par exemple, au 1er cycle de l’Ecole fondamentale, les enfants apprennent à lire, à écrire, compter, calculer et à communiquer. Et que comme profil de sortie pour ce sous-secteur, grâce à une politique d’aménagement linguistique, tous les élèves sortent avec une formation holistique en maitrisant dans leur structure comme dans leur expression orale les langues d’enseignement et étrangères.  La litéracie et la numéracie seront  prises plus au sérieux. Pour que les enfants lisent beaucoup plus de mots en une minute lors de l’évaluation en fin de 1er cycle. Des études réalisées sur l’évaluation des acquis des élèves en lecture en créole et en français ainsi qu’en math ont révélé que le niveau de compétences en lecture des élèves dans les départements de l’Artibonite et des Nippes est très faible. Les résultats de l’étude ont montré que les élèves de 3ème année lisaient moins de 23 mots par minute alors que la moyenne des mots corrects lus par minute est en général estimée autour de 63 mots. (MENFP-PARQE/UE, 2004-05).

10- Il faut se rappeler que les finalités humaines de l’éducation en Haïti comportent les grandes valeurs des temps modernes savoir: le vivre-ensemble, la socialisation, la responsabilisation, l’imputabilité, le respect des biens d’autrui. Nous devons inculquer ces valeurs aux enfants pour qu’ils deviennent solution au problème de la communauté. La rentabilité de l’éducation en Haïti est très faible si nous tenons compte du comportement des citoyens dans la vie politique, économique et sociale. Nous devons investir davantage dans l’éducation tout en intégrant dans les programmes officiels de l’école haïtienne des cours de civisme, de religion et d’éducation à l’environnement afin de modeler le comportement de l’haïtien. Bien que son  anthropologie  soit teintée de méfiance et de mysticisme nous empêchant d’arriver à la conception de vouloir vivre-ensemble et à la stabilité politique dans le pays comme bénéfice de l’école. 

Yves ROBLIN

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Diplômé de l’Institut International de Planification de l’Education, IIPE/UNESCO de Paris. Prof. d’Intro à la Planification de l’éducation à QUISQUEYA, UNAFH-Price/Mars et lNUTECH, Directeur de la Planification et de la Coopération Externe au Ministère de l’Education. Auteur : « Les Grands Axes en Matière d’Education en Haïti », paru en Janvier 2017. 

 

 

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