Quand l’argent est pauvre !

Idées et Opinions
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Quand l’argent, aussi abondant puisse-t-il être, est pauvre, pauvre de courage, de ténacité, de choses jugées utiles à l’homme et de capacité à se battre, il parait inutile. Sans effet.

Quand l’argent a peur des risques, qu’il donne des limites à son ingéniosité, qu’il ne s’emprisonne que dans des opérations de rentes, qu’il n’imagine ni ne crée, qu’il n’innove ni ne façonne, ne bâtisse ni ne consolide, qu’il ne pense qu’à l’addition et rien qu’à l’addition, aux opérations faciles et millénaires, il est comme une fleur précieuse enfermée sous cloche ; et tandis qu’il ne fait ainsi que s’additionner, la misère, elle alors, se multiplie à l’infini, comme dans un pré des herbes sauvages autour d’un chêne sans majesté.

Quand l’argent a peur, peur d’oser, d’entreprendre, il s’enferme de lui-même dans des montages pauvres en rentabilité et en multiplication de richesses, laissant le pré en friche, prisonnier de sa bulle, ignorant le lierre qui inexorablement s’infiltre dans les moindres interstices de sa forteresse, éclatant silencieusement le ciment des pierres jusqu’au grand fracas de l’effondrement.

Quand l’argent a peur, qu’il est pauvre d’idées, de créativités, de merveilleux, la misère en hordes et en haillons, comme des spectres de l’enfer — de celui des hommes — avance témérairement vers lui, vagues inépuisables d’un flux qui érode, qui mine et qui finit souvent par noyer et étouffer. 

Quand l’argent ne remplit pas son rôle, qu’il ne puisse accomplir sa mission, qu’il est constamment démuni et pauvre, même les plus grandes richesses se sclérosent, se diluent par l’absorption d’autres organismes plus en appétit, plus curieux de découvrir, de réinventer, toujours en quête de nouveautés, d’opportunités et de démultiplication

Quand l’argent est à ce point pauvre, il devient lentement une sorte de monstruosité kafkaïenne dont la tête se transforme en une queue venimeuse qui comme pour le scorpion finira par se piquer lui-même. Il perd par conséquent tout pouvoir constructeur, bâtisseur, novateur, créateur de richesses et cessant d’être tête se contorsionne comme queue en convulsions macabres, dépouillé de tout merveilleux, de tout faste, n'entraînant plus la vie, mais la perdant en saccades désordonnées.

Quand l’argent est ainsi, rien que le papier qui l’a fait, pour un pays et pour les hommes de ce pays, la plus grande des misères n’est pas celle que provoquent ni le dénuement ni la précarité ; elle n’est pas non plus celle de la déshumanisation par les ordures, les maladies, les ghettos, les morts prématurées ou les vies ramoindries faute d’une piqure, d’un sérum, d’un médicament, d’un soin quelconque ; non ! C’est encore pire que tous ces handicaps.

Quand l’argent n’est plus que ça, rien et seulement ça, alors souffrances, amertumes, misères, handicaps, morts et violences, voire cette déshumanisation ne deviennent rien devant cette négation même de l’homme ; de l’être ! Celui capable de penser, de créer, d’innover, de dompter, de croitre et de faire croitre, de s’affranchir de sa dimension, de construire et de se construire, d’enrichir et de s’enrichir, de transcender les choses et lui-même, d’humaniser la bête et de façonner la pierre la plus vile en un éclat de divin.

Quand cette responsabilité d’intelligence et de perspicacité n’est pas, alors plus rien n’existe, tout n’est que nihilisme et pauvreté. Environnement malsain et délétère qui jour après jour envahit les espaces tant de la pensée que des actes, ceux-là ne pouvant exister sans celle-ci.

Quand l’argent est pauvre, aucune culture aussi forte et résiliente puisse-t-elle être ne peut garder son éclat, sa grandeur ; elle se perd inexorablement englouti jour après jour par tout ce qui peut l’atteindre, la contraindre la pervertir, l’inhiber. L’homme d’une telle société devient alors dérouté, sans aucun sens commun ni aucune éthique, déviant face à lui-même, marginal face aux autres, déclassé, en dehors des normes de toutes sortes.

Quand l’argent n’a plus ni vertus ni honneur, pauvre de tout sentiment d’orgueil, de fierté, de magnificence, d’élévation, ni même d’un égocentrisme qui par ses accomplissements ramèneraient encore à lui-même, pauvre jusqu’a être privé de tout sentiment narcissique dans le miroir des autres ;

Quand l’argent s’appauvrit ainsi, par sa perte d’identité, de repères, d’objectifs de grandeur, l’éducation, quelle qu’elle soit, la plus distinguée, la plus recherchée, qu’elle soit de famille ou scolaire, sociétale ou nationale, se dévalorise, ne pouvant puiser dans les dogmes incontournables de l’humanisme, de la noblesse les préceptes indispensables à sa constitution, son épanouissement sa diffusion ; tout au contraire, une société, les eurent-elle possédés, elle les perd plus vite qu’elle ne les eut jamais acquis jusqu’à se demander à la longue si jamais elle les a eus.

Quand l’argent ne fait plus l’élite, quand il ne la fabrique pas non plus, il devient une usine d’horreurs dans ses produits et pour sa clientèle, mettant jour après jour sur le marché des monstres de plus en plus hideux ; tout se confond alors, masse, élite, lettrés, incultes en un amas hétéroclite que seul l’absurde cimente.

Quand l’argent est alors tellement pauvre qu’il ne cultive ni ne recherche des produits d’élite toute entreprise est vouée à l’échec puisque ne visant pas la perfection pour au moins atteindre et conserver et améliorer constamment l’efficient.

Quand l’argent est pauvre même de compter pour ceux qui l’ont, pour leur garantir la jouissance de leurs biens, la tranquillité de leurs esprits, pauvre de pouvoir compter sur les autres puisque source d’inspiration et modèle, pauvre de pouvoir compter même sur lui-même, pauvre de pouvoir influer l’avenir en comptant sur lui-même, même la plus grande des misères vécues dans la dignité et le courage est plus riche que cet argent.

Pauvre est l’argent quand au moindre bruit il tremble et s’enferme. Pleurniche et se calfeutre, s’émigre et regarde de loin le théâtre des opérations de sa conception, de sa croissance, de son développement ; il devient alors pire que celui qui fuit la misère s’exposant à tous les dangers dans une quête de survie, car lui il affronte, il se bat, il lutte avec l’énergie de son âme pour vaincre et trouver apaisement à sa souffrance.

Quand l’argent ne s’émeut ni se lamente sur ce qui l’entoure, sur ce sur lequel il marche, sur ce qu’il respire, sur le devenir de ceux qui sont sa force de travail, ses clients, « son gagne-pain », alors il est suicidaire, plus pauvre que le dernier des pauvres.

Quand, même pour ses héritiers l’argent ne se questionne ni ne cherche les réponses à formuler, tournant le dos à l’avenir, le leur comme celui des autres, préférant sans courage la facilité rentable et momentanée à la peine profitable et pérenne, des lieux de sa richesse il devient aveugle, pauvre frappé de cécité absolue, ne pouvant même pas se voir en projections.

Quand la pauvreté de l’argent se généralise ainsi à la richesse globale d’une nation, d’un pays, de ses élites, alors que reste-t-il ?

Là où la richesse n’est pas est la pauvreté ; là où le génie se pervertit est le mal ; là où le mépris de soi et des autres enlise, sont désespoir et amertume ; là où désespoir et amertume deviennent virus, violence et terreur se manifestent ; et quand la démission est quasi-totale, quand tout courage s’est envolé, que tout n’est que lâcheté, que loyauté à soi et à ses concitoyens n’est que ruse, que la morale n’est plus que vain discours, que toutes promesses, leurres et tromperies, que prises fracassantes de position collective, rien qu’apparence et déni de l’autre, alors toute construction n’est plus qu’anarchie, cimentée par le mensonge et aussi invraisemblable que cela puisse se concevoir, l’audace devient la règle du jeu et seuls les plus téméraires et les plus agressifs maîtrisent la partie.

Oui il en est ainsi quand l’argent devient pauvre de tout courage, de toute force, de toute pugnacité, vide de sens et d’essence, de génie et de grandeur, de vertu et de  morale,  porteur d’indécisions en toute chose. Et, comme le disait William James : « Là où il n’y a pas une vision, il n’y a plus personne, et il n’y a pas d’homme plus malheureux que celui chez qui l’indécision est une habitude ».

Éric Fouché

 Source: Le National

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