Le non-vote, une sanction !

Idées et Opinions
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Depuis quelque temps, la politique modifie fondamentalement l’être haïtien. Elle transforme le citoyen, un acteur prépondérant de la vie démocratique en spectateur amorphe du système, isolé et non déterminant dans la construction de l’avenir. Les élections se succèdent et l’importance de celui-là, élément dont l’agir participe de l’expression du souverain, va decrescendo jusqu’à être frappée d’une « inessentialité » suicidaire.

 La remise en question intégrale de la situation actuelle du pays, malgré cette déconstruction accélérée du citoyen, ne constitue nullement une priorité. Les crises à répétition provoquées par ce besoin insatiable de pouvoir laissent transpirer l’individualisme cynique qui anime les prétendants voulant investir les pouvoirs de l’État. Toujours motivés par cette volonté rétrograde de ne faire grimper que leur personne et leur caste dans la hiérarchie sociale.

 La désorganisation totale du tissu social à cette phase des débats doit être considérée comme un projet dont le paramètre fondamental est la violence. Une violence qui s’exerce à la fois de manière symbolique, mais surtout de manière physique par la création d’une misère immonde imposée comme manière d’être. Créer autour des laissés-pour-compte une atmosphère de soumission à l’ordre établi et l’idée d’un bien-être factice et idéel accessible, facilitent l’accommodation et l’inhibition nécessaires à la pérennisation de ce système non viable.

D’aucuns se muent en critiques pour déglinguer le citoyen qui refuse de participer ou d’avaliser les scandales électoraux et les coups bas politiques concoctés contre la souveraineté populaire. Pourtant, le rapport entre les votants et les demandeurs de vote propulsés au timon des affaires de l’État a toujours été marqué par des désillusions. Des déceptions. Les votes ont pendant trois décennies servi à renforcer une infrastructure socio-économique qui alimente l’exclusion et accentue les inégalités. Le non-vote serait donc un construit, non un épiphénomène du bouleversement social. Il traduirait un vote contre le système dans sa totalité, au lieu d’un rejet partiel de sa composante politique et électorale. Il sanctionne également l’absence récurrente de projet.

Sans risque de se tromper, l’espèce dirigeante n’est caractérisée que par cette volonté aiguisée d’accumuler des fortunes et de ne pas ressembler à ceux-là qu’ils dirigent. Des dirigés dont le système de référence a été détruit à dessein. Neutraliser les velléités subversives n’a pas de prix. Sauf qu’elle accouche d’un nouveau groupe d’hommes. Moins exigeants, et plus portés à assouvir certains besoins pressants, certes moins essentiels. Des individus animés par une volonté de survivre qui les conduit souvent à une confrontation jugée rationnelle avec les tenants du système sans pour autant exiger une reconfiguration ou remise en question totale de celui-ci. Faute d’une conscience politique absente ou non affirmée. Dans un tel contexte, les appels à la violence trouvent un terrain fertile.

 La négation des valeurs provoquée par ces élites appelées à les protéger ouvre aussi une brèche aux néophytes qui embrassent cette opportunité de changer radicalement de statut en investissant la secte des nantis, via le tremplin politique, en dehors de tout cheminement logique. S’ils prennent tôt ou tard la forme du vase créé par l’establishment selon des critères pas tout à fait maîtrisés, ils auront quand même un rôle à jouer dans la pérennisation d’un système qui aura participé à écraser les alliés d’hier ayant contribué à cette lutte féroce pour la survie.

À force de tirer sur la corde, les masses déshumanisées risquent de se déchaîner et de prendre conscience de leur état. Les traumatismes résurgents des expériences passées accentuant la méfiance entre les strates d’une société anormalement écartelées. Le rejet des traditionalistes de la politique et du système est symbolique de cette fracture. Il traduit cette perception que les défavorisés restent imperméables au discours des apôtres de la démocratie porteurs d’un message de résignation préjudiciable au bien-être collectif. Le non-vote devient ici un positionnement du citoyen contre un système qu’il rejette et une invitation à un examen de conscience où cette fois le pays serait le point central.

 

 Lionel Édouard

 

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