Le fanatisme religieux est-il soluble dans la démocratie ?

Idées et Opinions
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« Aimez-vous les uns les autres ! » ce sont les paroles fortes et lourdes de conséquences d’un « Homme-Dieu » né paradoxalement au Moyen-Orient. Une région tourmentée par des massacres réguliers entre groupes de gens de confession religieuse différente.  Une région  où la foi soulève des montagnes de cadavres et fait couler des rivières de sang au nom de vérités érigées en un absolu mortifère.

Le fanatisme religieux est  le  magma fumeux dans lequel se brasse le terrorisme nihiliste du nouveau siècle qui fait de la mort un horizon indépassable. C’est bien Voltaire qui disait que le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre  ce que la rage est à la colère et de poursuivre : « Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes ; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. ».

 

La vérité est que le mal ne puise nullement ses racines dans le simple fait religieux, mais celui-ci est le prétexte qu’utilisent les fauves de l’Histoire pour ensanglanter les contrées paisibles de cette planète. 

 

Au nom de la foi et du nationalisme idoine, se sont commis les pires massacres de l’Histoire. Les  textes  les plus pacifiques des « écritures saintes » ont été détournés  au profit guerrier d’un «  Dieu vengeur », celui qui commande les armées. Des  « âmes pures » envoient brûler en enfer ceux qu’un décret, une fatwa, émanant d’une autorité politique et religieuse auraient décidé de leur soi-disant impureté.

 

La tolérance et la compassion 

En Haïti, sévissent depuis quelque temps des formes nouvelles d’intolérance qui conduisent  sporadiquement à la destruction de temples vodou ou à la profanation d’églises comme il y a quelques années, la cathédrale du Cap. Ce genre de tragédies a  lieu en des périodes de tension politique ou de catastrophes naturelles. 

 Certaines émissions à caractère religieux sont parfois de véritables brûlots pour un corps social déjà exposé à une polarisation permanente.

 

A la recherche de boucs émissaires, des esprits ruinés par des croyances moyenâgeuses n’hésitent pas à désigner à la vindicte populaire des groupes et ou des pratiques religieuses comme les causes avérées de phénomènes naturels ou de maladies. On se souvient que l’épidémie de choléra a été mise sur le compte des rituels du vodou et il s’en était suivi d’insoutenables attaques contre des vies et des biens.

 

Vraiment la société haïtienne qui est la grande malade de la Caraïbe n’a pas besoin de nouvelles plaies qui ne manqueraient pas d’écourter sa lente agonie. La convivialité,  la tolérance brute et solaire de ce peuple chaleureux ne doivent pas être transformée en une nouvelle incandescence pareille à ces brasiers allumés un peu partout au Moyen-Orient.

 

Le Christ n’avait-il pas enseigné la tolérance et la compassion face aux rigueurs de la loi du Talion ? N’avait-il pas dit à propos d’une femme qu’on allait lapider que celui qui n’a point péché lui jette la première pierre ? Si le verbe s’est fait chair et à habiter parmi nous n’est-ce pas pour vivre et expérimenter les souffrances de la chair ? Un bel exemple d’humilité et d’humanisation d’un « pur esprit » qui du haut de sa désincarnation refuse de vouer aux gémonies le reste d’une humanité à laquelle il n’a jamais refusé la rédemption.

 

La pluralité des interprétations

Le philosophe musulman Avicenne reprend de manière philosophique le récit islamique de l’ascension prophétique qui a vu le messager de l’islam voyager à travers les cieux à la rencontre de Dieu, monté sur un coursier et guidé par l’ange Gabriel. Ce dernier va découvrir des vérités essentielles et il aura la responsabilité de rapporter à l’humanité ces réalités divines et leur impact sur nos manières de vivre.  Cependant, explique  le professeur Souleymane Diagne de la Columbia University, ces vérités révélées seront traduites de manière différente dans les diverses religions, d’où la pluralité des interprétations et  la nécessité de comprendre qu’il ne saurait exister de pensée religieuse unique et totalisante.

 

En réalité, ceux qui se sont érigés en récepteurs du message ont voulu, dans les différentes religions, décréter  qu’ils étaient les seuls détenteurs d’une vérité unique et que toute interprétation autre que la leur était une forme « d’apostat » ou une hérésie mortelle.

 

 Comme dit la chanson « Ce n’est pas à Dieu que j’en veux…mais à ceux qui m’en ont parlé…j’ai beau cherché Dieu dans leurs yeux mais je ne l’ai pas trouvé. » 

 

L’espérance de l’œcuménisme 

Un effort particulièrement laborieux est fait depuis quelques années pour rassembler les croyants de bonne volonté. En Haïti, la structure multiconfessionnelle de « Religion pour la Paix »  offrait une perspective quasi-révolutionnaire dans le domaine de la coopération interreligieuse. Elle constituait une vigoureuse et saine réponse au climat d’intolérance qui commence  à polluer sévèrement un environnement déjà électrisé par les passions politiques.

 

Mais l’intolérance a la vie dure partout dans le monde, et la récente tentative du patriarche de Constantinople de réunir en un vaste concile les différentes églises orthodoxes a échoué parce que certains grands clercs ne  lui ont pas  concédé le fait,  d’avoir été à Cuba rencontrer François, le pape des catholiques.

 

A Port-au-Prince, l’organe interconfessionnel «  Religion pour la Paix » a aussi mis une sourdine à ses activités et l’on a vu apparaître  depuis quelque temps des tentatives isolées de médiation politique de la part de l’église catholique ou de la Fédération protestante. Ces démarches politiques et civiques offraient plus de représentativité  lorsqu’elles étaient entreprises par un regroupement de confessions diverses.

Dans un monde angoissé par une actualité déchirée par le bruit assourdissant des bombes et le cri désespéré des réfugiés, des rumeurs de manœuvres militaires aussi insensées que dangereuses, les religions qui proclament l’espérance et la fraternité ont à jouer un rôle historique. Loin des appels à la vendetta contre les minorités, ou de destruction des lieux de prière de ceux qui pratiquent une spiritualité différente.

 

Sans vouloir nous-mêmes jeter la pierre à quiconque, nous dirons que le mal absolu réside dans la volonté de certains groupes dans le monde de faire du prosélytisme par la terreur. DAESH est symptomatique de cette violence totalitaire qui prétend représenter des millions de croyants, une propagande qui ne convainc désormais qu’une poignée active de fanatiques. 

« Lorsqu’on se refuse d’admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule ; les yeux enflammés et la perte de toute nuance présagent l’appel au meurtre !», écrit le philosophe et écrivain romain Emile Cioran. Si pour une idée, le fanatique tue ou se fait tuer  en sacrifiant au passage des dizaines de victimes innocentes ; dans les deux cas « tyran ou martyr c’est un monstre ».  

 

 Pour une spiritualité nouvelle

Dans un monde matérialiste où les individualismes font régner l’éreintante loi du plus fort, les croyants attendent des églises une spiritualité nouvelle, à l’instar de celle du pape François qui invite à une conversion écologique en insistant  sur le dépassement des intérêts particuliers qui précipitent des nations comme la nôtre dans le gouffre de l’indignité et de la pauvreté rampante.  

 

Les églises d’Haïti, qu’el qu’en soit la  confession, peuvent aider, dans la modération et la pluralité des interprétations  à lancer une nouvelle croisade contre la mort écologique de notre territoire et les pratiques politiques suicidaires. Car le fanatisme religieux n’est pas soluble dans la démocratie.

Roody Edmé

source Le National

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