On est en pleine escalade juridique, les décisions inconstitutionnelles se suivent et se ressemblent. Le régime autoritaire d’Haïti aujourd’hui vient encore une fois de gonfler ses muscles avec l’adoption, dans sa série de décisions inconstitutionnelles, de deux nouveaux décrets, enlevant au peuple haïtien opprimé son droit légitime de révolter. Désormais, ce décret traite de terroristes tous ceux qui osent protester face à la barbarie du régime actuel. Une dictature s'installe en Haïti. Elle chasse l'État de droit et la démocratie. Il s’agit purement et simplement d'atteinte à l'État de droit et aux droits fondamentaux de la personne humaine. Quand la raison d’État se substitue à l’État de droit, la première victime demeure la justice et les institutions destinées à sa mise en œuvre, notamment la police.

 

Maintenant on n’est plus dans une rhétorique de la guerre : on est déjà dans la guerre. Jovenel Moïse ne fourbit plus ses armes : il dégaine.

 

La corruption à laquelle on identifie ce régime fait que la décision de se maintenir au pouvoir à travers des élections frauduleuses qu'il compte organiser envers et contre tous, constitue un bouclier pour se protéger lui-même et les éléments de son régime. C’est le sens de son décret sur la sécurité nationale. La création de ces corps de milices participe de sa volonté de domination et d'hégémonie. Les travaux des états-généraux sectoriels, tout comme ceux du Comité consultatif indépendant, resteront sans effet. Tout cela fait partie de la stratégie de Jovenel Moïse de confisquer le pouvoir au-delà de la fin de son mandat constitutionnel qui prendra fin le 7 février 2021. Il s'arrange pour se perpétuer brutalement dans l'histoire du pays.

 

On est pris entre deux maux. D’un côté, un Chef d’État qui prend la route de la catastrophe, qui a fait le choix de renforcer l'arbitraire jusqu'au moment où il se heurtera au mur qui lui tracera la limite de l'inacceptable. Et de l’autre côté, les leaders de l'opposition qui, malheureusement, ne sont pas à la hauteur de l'enjeu actuel. Ils sèment la division et font diversion. Ils se chamaillent à longueur de journées, baragouinent devant une dictature qui chaque jour prend de l'ampleur. En réalité, ils n'ont rien à dire et à offrir alors que la population attend d'eux un dépassement. Leur seul but semble d'être au-devant de la scène. On attend peut-être que le blanc décide le 7 février 2021 de mettre hors de nuire ce pouvoir. Mais s'il le ferait, ce serait pour ses propres raisons, et dans le cas contraire, la nation se réveillera le lendemain avec un « pouvoir mal renforcé » agissant contre l'intérêt national.

 

On est dans une situation si chaotique et si imprévisible que tout est possible. À cause des fautes de quelques dirigeants politiques qui se sont illustrés au pouvoir sans bilan, le projet démocratique est en régression. La société haïtienne elle-même est désemparée dans tous ses compartiments. Les institutions haïtiennes ont failli et n'ont comme référence que le mal. Les Haïtiens sont contraints de dialoguer autour du mal. L'ignorance du mal est pire que le mal lui-même. L'ignorance du mal n'engendre que le mal. Quand rien n'est debout, il faut trouver une formule exceptionnelle, inhabituelle pour corriger l'inadmissible et l'inacceptable. Dans une société, il doit exister des hommes et des femmes d'envergure qui, en l'absence d'institutions, sont à même de redonner vie et substance à la république.

 

Le fait que nous continuions à faire du surplace nous oblige à nous demander si Haïti a encore des âmes d'élite ou si elle a cessé d'en produire.

 

Nos efforts démocratiques anéantis

Le président Moïse, avec la complicité de ses tuteurs internationaux regroupés au sein du Core Group, a anéanti les efforts démocratiques d'Haïti entamés depuis 1987 avec la mise à mort de notre Constitution, reconnue comme l'une des plus avancées de notre époque moderne, en dépit de quelques imprécisions, confusions et même ambiguïtés. Ces manquements qu'on impute à la Loi mère devrait appeler à une réflexion rigoureuse. Mais au lieu de cela, les politiques profitent malignement de ses défauts pour ne pas la respecter et tirer le drap de leur côté.

 

On constate avec dépit que les trente trois (33) ans de combat démocratique en Haïti n'a pas modifié les réflexes autoritaires de nos dirigeants. 7 février 2021 doit engendrer something irregular afin de nous permettre de rentrer une fois pour toute dans la normalité démocratique et constitutionnelle.

 

Le Président Moïse se lance dans une guerre contre le peuple, en s'attaquant à la Constitution et aux institutions, comme si elles lui appartenaient. Et pendant ce temps, la Cour de cassation, notre Cour suprême, oublie qu’à côté de sa fonction juridictionnelle, elle a un rôle de sauvegarde de la Constitution, de la démocratie et des droits fondamentaux. Ils gardent le silence sur le comportement anti-démocratique des détenteurs du Pouvoir exécutif qui attentent depuis des mois aux droits fondamentaux des citoyens. Nos juges laissent le Chef de l'État confisquer la souveraineté nationale malgré la mise en garde faite par la Constitution en son article 58. En agissant de la sorte, les juges de cette Cour, membres d'un pouvoir d'État et dépositaire de la souveraineté nationale au même titre que l’Exécutif, de même que les dix sénateurs en fonction, se rendent coupables de crimes de haute trahison pour leur complicité manifeste dans la réalisation du projet autoritaire en cours. Sont aussi coupables de cette même infraction tous ceux qui l’ont aidé par des moyens matériels et intellectuels à accomplir cet acte odieux contre la loi du peuple.

 

Dans une société de droit, la politique est un outil d'aide à la bonne décision politique. À partir de quel référent peut-on examiner ces deux derniers textes pris par l'administration Moïse-Jouthe ? Comment analyser juridiquement les décrets, notamment les deux derniers sur l'intelligence et la sécurité nationale pris par le pouvoir de Jovenel Moise, si la Constitution est écartée et si les principes démocratiques et de l'État de droit ne sont plus de mise ?

 

Qui va appliquer ces décrets illégaux pour répondre à la suprême volonté du Président Moïse ? La justice. Par puérilité politique et intellectuelle, c'est en direction de cette Cour que l'opposition se tourne pour choisir un président provisoire pour encadrer la transition qui sera décrétée à la fin du mandat du chef de l'État le 7 février 2021. Comment peut-on confier la présidence provisoire à un de ces juges quand cette Cour ne comprend pas la fonction que lui est dévolue par notre Charte fondamentale ? Qui protège la Constitution et l'empire de la règle de droit ? À qui revient la fonction d'assurer la cohérence du système juridique national ?

 

Les principes démocratiques, de l'État de droit et les droits fondamentaux lient les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Ceux-ci doivent les respecter, les protéger et les faire respecter. La protection de ces valeurs relève de la fonction des pouvoirs d’État. Une fonction que leur confère l'ordre constitutionnel démocratique moderne d’Haïti. Dans notre système constitutionnel et démocratique, c'est l’État qui doit protéger et garantir les libertés publiques.

 

Infraction à l’article 136

Le Conseiller du Président de la République, M Guichard Dore, avait récemment déclaré qu'en période de crise, la politique saisit le droit. Le rôle des tribunaux aujourd'hui, est réduit à appliquer les décisions du pouvoir autoritaire du régime en place. Quand la justice, en tant que pouvoir d’État, ne réagit pas, elle se fait complice.

 

Tout le monde sait qu'aucun Président élu sous l'empire de cette Constitution n'est habilité à prendre des décrets ayant force de loi susceptibles de modifier les lois existantes. Notre État de droit démocratique instauré par le régime politique de 1987 ne prévoit pas un Exécutif législateur. L'article 111 de la Constitution accorde au pouvoir législatif le monopole normatif exclusif, ce qui est une sorte de légicentrisme. La Constitution de 1987 a donc énuméré les attributions du Président de la République et évacué toute tentation d'extension par l'énoncé de l'article 150 : « Le Président de la République n'a d'autres pouvoirs que ceux que lui attribue la Constitution ». La question n'est pas de savoir si ses décisions sont illégales, mais d'où vient ce pouvoir qui autorise le Chef de l’Exécutif à décider sur des questions d'intérêt général réservées par la Loi mère seulement au domaine législatif. L'absence du parlement dans l'espace politique est une infraction à l'article 136 de la Constitution qui met en cause la responsabilité directe du Président de la République.

 

Seul le Conseil national du gouvernement que la Constitution de 1987 a octroyé des pouvoirs législatifs (Art 285-1 inséré au chapitre des « Disposition transitoires »). Cette disposition est épuisée avec l'entrée en fonction du parlement de 1988. 

 

Même s'il ne se déclare pas à vie, il agit en dictateur. Depuis l'anéantissement du Parlement, le Chef de l’État prend des décisions illégitimes et illégales comme s’il était le seul dépositaire de la légitimité populaire et de la souveraineté nationale. La Constitution n'est pas responsable du brigandage institutionnel actuel, ni la désinvolture du régime provisoire du sénateur Jocelerme Privert qui, suite à la proclamation des résultats de novembre 2016, a utilisé de manière illicite la date symbolique et officielle du 7 février à son profit au lieu de comprendre l'urgence que requiert l'article 134-2, savoir l’installation immédiate du président élu.

 

Le 7 février 2021 sera la fin de tout un monde frappé de déchéance, que ce soit la Justice, le Parlement ou l'Exécutif. Au milieu de la caducité naîtra un monde nouveau, celui de la renaissance politique et intellectuelle de la nation. La jeunesse ramassera le drapeau et mettra fin à l'institutionnalisation de la terreur. Mais avant tout, le rejet de tous les décrets en violation de notre Charte fondamentale et du régime doit se manifester par un refus citoyen global. Les Haïtiens dans l’unité doivent trouver rapidement une formule pour le prouver.

 

Bonne saison des fêtes ! Dieu vous donne rendez-vous en 2021.

 

Me Sonet Saint-Louis 

Professeur de droit constitutionnel Université d'État d’Haïti

Sous les bambous de la Gonave, 8 décembre 2020

Tel 37368310/42106723

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Jamais on n'aura vu autant de violence dans la société haïtienne après la prise du pouvoir de Jovenel Moïse qui dit incarné le milieu paysan et qui de fait a pris un ensemble de décisions pour relancer l'économie du pays. Qui ne se rappelle des émeutes des 7, 8 et 9 juillet 2018 avec des supermarchés vandalisés, pillés, des véhicules incendiés. Des scènes de pillages vécus en direct sur les réseaux sociaux avec pincement de cœur mais aussi avec désarrois et un sentiment d'impuissance des différents secteurs de la société.

 

Des émeutes qui ne seront pas sans conséquence puisque quelques mois plus tard, des dizaines de personnes dans le quartier populaire de La saline seront massacrées, jetées aux ordures dans un soit disant affrontement entre gangs pour le contrôle du plus grand marché de la zone. Des institutions de droits humains ont fait état de plus de 70 morts appuyées par des instances des nations unies. Des noms d'officiels ont même été attribués à ce massacre mais sans conséquence juridique.

 

Dès lors, le pouvoir de Jovenel Moïse allait connaitre une nouvelle forme de violence appelée "Pays lock". Cette stratégie utilisée par l'opposition politique consistait à paralyser toutes les activités économiques et financières empêchant la circulation des véhicules, bloquant le fonctionnement des institutions scolaires. Tous les départements du pays ont subi cette violence qui n'a pas surgi du jour au lendemain puisqu'elle a été la conséquence d'une demande accrue de justice envers des fonctionnaires qui ont pillé les caisses de l'Etat à travers le programme vénézuelien "Petrocaribe". 

 

Le Président Jovenel Moïse  dès sa prise de fonction avait annoncé le blocage de toute tentative de mener ces fonctionnaires devant la justice. Le Président avait annoncé les couleurs sans savoir que son nom allait être cité plusieurs fois dans les rapports de la Cour supérieure des Comptes. Une situation que Jovenel Moïse ne pardonnera jamais à l'ancien Premier Ministre Jean Henry Céant qui avait tout mis en oeuvre pour faciliter le travail des juges de la Cour pour faire la lumière sur les fonds disparus de ce grand programme social. Avec le support diplomatique des Etats Unis,  l'Administration de Jovenel Moïe a pu tenir mais affaiblira considérablement l'entourage du chef de l'Etat.

 

Plus loin, la violence allait prendre une autre forme dans les quartiers populaires où pullulent des bandes armées. Dans la zone Sud de la Capitale, de la Saline jusqu'à Fontamara en passant par le bas Delmas, les gangs vont se fédérer pour devenir une organisation sociale avec l'appui de la Commission nationale de désarmement, démantèlement  et de réinsertion(CNDDR). Et le pire, le chef du gouvernement Joseph Jouthe a ouvertement indiqué lors d'une conférence de Presse qu'il était en contact permanent avec les gangs et les bandits armés. Du jamais vu !

 

La confirmation de certains chefs de gangs sur les émoluments reçus des hauts fonctionnaires de l'Etat pour garder la paix dans certaines zones stratégiques de la Capitale notamment l'entrée Sud n'allait pas laisser les Policiers indifférents qui ont  demandé au haut commandement le droit de se regrouper en syndicat pour mieux défendre leurs intérêts. Une demande légitime vu les témoignages rapportés par une veuve d'un policier qui a du accepter les avances d'un haut gradé de la PNH pour trouver les frais auxquels la famille a droit. Une violence qui ne pouvait passer inaperçue ! 

 

Cette demande de regroupement en syndicat(SPNH) n'a pas été sans conséquence avec la démission forcée de cette femme qui restera dans les annales de la PNH, Yanick Joseph. La coordonnatrice sous menace d'arrestation a plié bagage et laissé l'institution. Pour se protéger du même sort, un bras armé sous le nom de "Fantom 509" prendra naissance. Ce groupe extrêmement violent fait trembler le gouvernement à chaque sortie. Des véhicules immatriculés Services publics sont incendiés, des clés de voitures privées sont saisies. Bref ! A chaque sortie, de ces "fantom" la rue est quasiment déserte. Une violence établie par ceux là qui sont appelés à protéger les biens et les vies des citoyens.

 

Aujourd'hui, une nouvelle vague d'enlèvements prend corps à Port au Prince. N'importe qui s'improvise Kidnappeur pour résoudre un petit problème. Des professionnels, des jeunes filles, des jeunes garçons, des écoliers, des mères et pères de famille sont tués pour des demandes de rançon non exécutées. La vie est banalisée et le gouvernement reste impuissant face à l'ampleur des actes. Le Stress s'installe dans les foyers en cette fin d'année qui devrait normalement apporter la joie dans les foyers. Durant ces quatre dernières années, jamais notre pays n'aura connu autant de violence avec des exécutions sommaires. 

 

La situation devient grave et parait irréversible alors que le Président continue "Adelante" son projet de réforme constitutionnelle, avance de manière impromptue dans la voie des élections sans consultation politique. Une opposition en pleine désagrégation n'arrive pas à trouver une solution politique. Devant ce fait, la population reste la seule victime, car elle seule ressent la douleur de la faim et de l'insécurité sous toutes ses formes. Le Pays a besoin d'un peu de sérénité pour éviter le pire. C'est bien le moment de faire avancer les grandes réflexions autour d'un grand projet de société, de libérer les prisonniers politiques, de renforcer la justice, de mettre à point notre armée, de faire amande honorable pour tout le mal que nous avons fait à ce pays qui attend plus de ses fils. Nous laissons trop l'histoire se répéter sous nos yeux alors que nous lisons chaque jour " Nan gwo liv la."

 

ET / HPN

 

 

 

Par Me Sonet  ST LOUIS, Professeur en droit Constitutionnel

 

N'ayez pas peur de ce qui arrivera demain ! Révoltons-nous contre l'inacceptable ! Contre l'inadmissible ! Haïti ne peut pas sortir du sous-développement chronique dans lequel elle se trouve sans le savoir, sans la connaissance. En broyant les cerveaux, en intimidant les hommes et les femmes de valeur, que restera-t-il de cette République déjà en carence de tout ?

 

L'exécution de Me Monferrier Dorval ne doit être ni possible ni normale. Un Bâtonnier est un symbole et inspire le respect. Il est une autorité intellectuelle et morale. On s'incline devant l'autorité du savoir qui que vous soyez. On ne touche pas à un symbole. À l'Université, on m'a appris à me courber devant celui qui incarne l'autorité du savoir. La nation est secouée dans ses fondements. Le symbole de la vraie autorité est brutalement anéanti. Les repères sont perdus. Nous sommes en train de vivre la fin de quelque chose.

 

Deux questions lancinantes taraudent tout un chacun : qui a donné ce contrat d'exécution à cet assassin ? Pourquoi cette personne – ou ces personnes ? -  l'a appliqué si froidement et sans état d'âme ? De ces deux premières questions, surgit une troisième : pourquoi ignorons-nous le Mal politique et le Mal tout court ?

 

La vie est sacrée. Elle est un cadeau de Dieu. Elle doit être respectée et protégée. Ceux qui y portent atteinte doivent être poursuivis, partout où ils iraient se cacher.

 

Je suis révolté contre la barbarie, contre les crimes abominables dont sont victimes les pauvres, les femmes, les filles dans nos quartiers précaires. C'est avec émotion que je salue leur mémoire. Il n'y a pas de vie supérieure à une autre. Toutes les vies se valent, mais on ne s'attaque pas à un scientifique, à un homme comme le docteur Monferrier Dorval. Ce crime perpétré dans un environnement délétère où les assassins bénéficient de l'impunité, est porteur d'un message. D’un message terrifiant.

 

La communauté internationale, notamment les États-Unis favorables au pouvoir en place, lancent de temps en temps des alertes sur ces crimes commis par les groupes armés qu'ils considèrent comme étant très graves contre les populations civiles. Mais ils s'y conforment par réalisme politique tandis que sur le terrain où la raison de la force brutale devient chaque jour la meilleure. En tout cas, le régime en place évite de parler de justice pour les victimes et n'offre pas de garanties pour l'organisation des procès justes et équitables. Il se pourrait que, dans un avenir proche, le modèle hybride combinant le droit interne et les éléments internationaux va constituer une option face à la carence de la justice locale. Le colonialisme judiciaire est à nos portes.

 

L'assassinat de Me Dorval a une particularité qui ne va pas sans poser quelques questions. Notre Bâtonnier n'avait ni arme, ni argent ni pouvoir. Il n'avait que les idées à défendre. Sa satisfaction était la recherche de l'honneur dans le travail bien fait pour le compte de son pays.

 

Je suis vexé et indigné, ravagé. On détruit une voix forte, légitime et professionnelle. Dans notre cité, les citoyens sans défense meurent en quantité et en qualité. L'État, notre souverain bien, à qui revient la fonction régalienne de protéger la vie et les biens, est détourné de sa vraie mission. L'État n'est gouverné, ni administré, avait expliqué le juriste au pays. Il a payé le prix fort de son choix de vivre au milieu de ceux-là à qui il cherchait constamment à donner une humanité mais qui ont oublié la sienne.

 

Le peuple s’est trompé

Il fut un Mapou du droit constitutionnel haïtien qui s’est implanté dans le sol d'Haïti devenu ingrat de ses sacrifices de patriote. Au-delà de son sang inutilement versé, la mort de Me Monferrier Dorval traduit une immense faillite d'idéal. Elle nous porte à nous poser de lancinantes interrogations sur notre choix de société. À questionner notre moralité publique qui semble plutôt recommander l'élimination physique d’adversaires et de contradicteurs plutôt qu'un débat d'idées, susceptible de déboucher sur un consensus large et véritable entre toutes les composantes de la nation. Peu importe l'origine cette tragédie humaine, la question de l'éthique reste totalement posée  dans toute son acuité dans notre société.

 

Notre grande faute, c'est d'avoir trop longtemps confié dans notre république le pouvoir de décider à des âmes animales. Et le résultat, c’est cette faillite collective à laquelle nous assistons. Des intellectuels comme nous font tout pour confier le pouvoir à des nuls dans le but d'en avoir le contrôle souterrain. Nous sommes trop jaloux. Cette jalousie qui nous habite de façon permanente nous amène à ignorer constamment le Ml ou à choisir le Mal à la place du bien au détriment de nous-mêmes. Nous ne souhaitons pas que nos frères aillent aux astres. Nous détestons le Vrai, le Beau, la Qualité et l'Excellence. Le seul point sur lequel nous faisons consensus depuis ces trois décennies, c'est la médiocrité. Nous nous obstinons chaque jour à barrer la route à la compétence, à l'intégrité et au patriotisme. L'installation des régimes incompétents à la direction de l'État n'est pas seulement une erreur mais un choix de société que nous supportons joyeusement.

 

Nous avons joué dangereusement avec l'avenir du pays. L'histoire politique récente est là pour témoigner nos errements. L'Esprit du peuple est le résultat de son activité politique. Notre déchéance est le résultat d'une succession d'erreurs. Grattons les souvenirs les plus récents sans complaisance ! L'élection de René Préval en 2006 consacrant son retour au pouvoir pour une deuxième fois et celle de Michel Martelly furent deux grandes erreurs historiques qui conduisent le pays à sa perte. En histoire, deux erreurs consécutives ne donnent jamais droit à une troisième. Or, voilà que nous en sommes à une troisième. Un homme peut se tromper, un dirigeant peut se tromper, mais quand c'est tout un peuple qui se trompe sur des questions d'intérêt national, le pays va plus vite à sa perte. Notre ère est celle d'un peuple déchu qui a perdu conscience de ce qu'il est. L'absence de son sens d'humanité et de sa solidarité agissante expliquent cet état de déchéance. Ce n'est pas seulement l'exécution sommaire de cet homme de grande culture qui m'attriste mais aussi la méconnaissance du peuple du Beau, du Vrai, de l'Éthique et du Juste.

 

Que veulent dire ces trois journées de deuil décrétées par le pouvoir quand c'est le gouvernement qui lâche littéralement les assassins dans l'air en ce qu’il ne fait quasiment rien pour les retenir ? Contournement, ruse et cynisme ? L’État a la responsabilité de protéger les vies et anticiper les actions des gangs. L’a-t-il fait pour notre Bâtonnier ? Le fait-il pour le reste de la population vivant sous la menace des gangs de toutes sortes ? La réponse coule de source.

 

Je comprends les notes d'indignation. Il ne faut pas dire seulement un simple « non » à la barbarie de l'intelligence. Il faut acter raisonnablement et profondément. Notre « non » catégorique aura un sens quand le peuple de manière collective cessera d'honorer de ses suffrages l'incompétence et l'incivisme au pouvoir. C’est à ce moment-là seulement que tout ira bien.

 

Dans l'état actuel des choses, on ne sortira pas sans l'émergence d'une radicalité ordonnée. Nous rentrons dans la phase de la caducité de l'Esprit. La caducité traduit la fin et l'évolution de l'Esprit. Il faut casser quelque chose pour que l'Esprit haïtien renaisse.

 

En effet, le signe de la haute destination absolue du peuple, c'est de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et de faire le choix entre le Bien et le Mal. Lorsqu’on parle d'un peuple, il faut expliquer ou expliciter les formes dans lesquelles il se particularise. Ce sont l'histoire, la culture, la Constitution, le système juridique, les arts, la science, la religion, toutes choses par lesquelles chaque peuple se distingue des autres.

 

Nous n’avons pas un problème de constitution

Je n'ai pas été toujours d'accord avec Me Monferrier Dorval et Madame Mirlande Manigat sur les justifications qu'ils ont présentées pour un changement de régime politique en Haïti. Il y a entre nous des désaccords importants. La beauté d'une thèse est qu'elle fonctionne à l'intérieur d'une autre. Ruiner une thèse, c'est d'abord montrer sa fonction extra théorique. Il ne s'agit pas ici de démolir mais d'offrir une autre explication.

 

La mise en œuvre d'une Constitution dépend de l'état d'esprit des gouvernants et des gouvernés et de leur rapport au droit et à la loi. En effet, la Constitution la mieux élaborée, politiquement correcte ne sera jamais appliquée en Haïti. Le pays n'a pas réellement un problème de constitution mais d’application de celles-ci : nos bonnes lois ne sont jamais appliquées. La raison fondamentale est qu’Haïti possède des élites rétrogrades et barbares, incapables d'évoluer dans une société haïtienne moderne dominée par les principes de l'État de droit, de la bonne gouvernance et de la démocratie représentative. Le respect de la Constitution d'un pays est d'abord une question d'éducation.

 

La Constitution donne à l'État ses formes, son mode de gouvernement. L'État vit dans le citoyen. L'action de l'État doit être celle du citoyen dans lequel il cherche sa fin historique. L'État, sa Constitution, ses lois et ses institutions appartiennent au peuple. Un chef d'État ne peut pas détourner l'État et se l’approprier. C’est par la mise en œuvre de la Constitution que la fin de l'État peut être le plus sûrement atteinte. Or depuis son adoption en 1987, notre loi mère n’a jamais été mise en œuvre. Elle a été souvent ignorée, violée et mise de côté.

 

Le changement constitutionnel est un moment important dans la vie d'un peuple. L'adoption d'une constitution doit être le résultat d'un choix absolument libre et déterminé par la réflexion. La meilleure charte fondamentale est celle d’un État dans lequel règne le plus de liberté. En ce sens, la Constitution de 1987 répond à cette exigence. Le texte de 1987 est parvenu à concilier de façon heureuse la liberté des citoyens et les pouvoirs des gouvernants.

 

Pourquoi cet engouement à vouloir changer la Constitution ? Ne soyons pas dupes !

La Constitution de 1987 est le résultat du changement qui a commencé le 7 février 1986. Elle ne peut être le fruit de la déraison. Elle n'est pas irrationnelle. On n’élabore pas une constitution pour répondre aux passions des chefs amoureux du pouvoir autoritaire et totalitaire.

 

Contrairement à ce qu’expliquait Me Dorval, la dyarchie installée au sein de l'Exécutif haïtien n'est pas une source d'instabilité politique. Le partage du Pouvoir exécutif entre le Président de la République et un Premier Ministre était venu résoudre le problème de l'omnipotence du pouvoir présidentiel en Haïti, jusqu'ici incontrôlable. Il ne s’agit pas ici d’une sorte d’irréalisme constitutionnel mais plutôt d’un manque flagrant d'évolution des mentalités politiques de nos dirigeants. Sous l'empire de la Constitution de 1987, le Président dispose de réels pouvoirs mais ce qui est important, c'est de trouver la manière de les exercer. La Charte fondamentale de 1987 n'a pas affaibli ni diminué l'importance du pouvoir présidentiel en Haïti mais a essayé de supplanter la force inouïe du Président à celle de l'État de droit. C'est là que réside le dilemme de nos chefs d'État habitués à une culture de pouvoir personnel que le Professeur Claude Moïse analyse comme un dilemme constitutionnel.

 

Améliorons plutôt notre Constitution !

Il y a toujours une raison à la loi. Le régime politique haïtien n'est donc ni déséquilibré ni irrationnel par le fait qu'il ne confère pas au Président de la république le droit de dissolution. Il n'y a pas un régime parlementaire mais plusieurs qui connaissent des applications diverses. Celui d'Haïti en est un.

 

Ce n'est pas l'esprit français ni celui des Américains qui se reflète à travers la Constitution de 1987 mais l'état du peuple haïtien. Chaque Constitution a sa manière de limiter les risques d'arbitraire. L'histoire a montré que la dictature ne peut venir que de l'Exécutif. C'est la raison pour laquelle nous avons pris des siècles avant de trouver la formule pour limiter le plus que possible l'arbitraire du pouvoir exécutif par la mise en place des freins représentés par les contre-pouvoirs.

 

Le régime présidentiel américain qu'on nous offre comme modèle et qu'on veut reproduire en Haïti, n'est pas exportable en dehors des États-Unis. La réussite ou la pérennité du régime américain provient de quatre facteurs importants : la neutralisation réciproque des pouvoirs qui sous-entend  l'irrévocabilité réciproque, le caractère fédéral de l'État où concentrent les pouvoirs, l'indépendance du pouvoir judiciaire qui n'a d'égal que son autorité morale.

 

Les juges de la Cour suprême, explique Robert Badinter, ont un devoir d'ingratitude à l'égard de leur autorité de nomination. Ces juges sont les gardiens impartiaux de la nation, de la règle de droit en qui le peuple place toute sa confiance. Enfin, c’est l’industrie qui favorise l'intelligence individuelle dans la recherche du bonheur peu importe son origine. C'est avec raison que certains professeurs de droit constitutionnel français expliquent que la Constitution américaine est une œuvre de fierté. C’est pourquoi le rêve américain -, donc l'esprit américain - est difficilement transportable hors du territoire des États-Unis. Le texte américain jouit d'un immense prestige dans le monde et demeure la plus grande œuvre que l'esprit humain n'ait jamais réalisée.

 

La Constitution haïtienne de 1987, la notre, peut être une réussite haïtienne. Travaillons-la ! Perfectionnons-la ! Revisitons les travaux intellectuels et remarquables du Professeur de droit Mirlande Manigat, ceux de Claude Moïse, les propositions de Me Dorval et d'autres travaux pondus par d'autres experts en la matière afin de découvrir enfin « l'Esprit haïtien » ! Afin que notre loi mère puisse être à l'avenir être un objet légitime de fierté pour les Haïtiens ! Ne copiez pas l'Esprit américain ni celui de la France ! Si vous le faites, l'échec est consommé d'avance. Le savoir est culturel. C'est en cherchant la dimension culturelle du savoir que nous pouvons raisonnablement trouver la vérité que nous cherchons tous ensemble. La Constitution américaine traduit l'Esprit du peuple américain et l'évolution de cet Esprit dans l'évolution. Elle arrive à phase de maturité et de perfectionnement après 27 amendements. De notre coté, nous nous jetons, non dans la création mais dans la facilité, principale cause de la domination du pays, lorsque nous refusons de réfléchir sur des choses complexes dans un monde de plus en plus complexe.

 

Cherchons d’abord l’Esprit du peuple !

Ceci dit, les grands hommes et femmes de notre pays doivent chercher l'Esprit du peuple haïtien et se conformer à lui. C'est en le trouvant qu’on peut élaborer une Constitution et des lois qui lui sont propres.

 

Dans la Constitution de 1987, il y a le meilleur. Le pire, c’est-à-dire ses imperfections, ses ambiguïtés et ses contradictions, est à corriger pour que ce texte puisse répondre aux exigences de clarté et de précision.

 

Je rêve d'un débat sérieux et ouvert sur la réforme constitutionnelle en Haïti. Le débat que mon grand ami, le Docteur Josué Pierre-Louis, et moi avions souhaité avec Me Monferrier Dorval sur la réforme constitutionnelle annoncée maladroitement par le Président Jovenel Moïse, n’aura pas lieu à cause de cette disparition tragique. Les manœuvres du Chef de l'État pour changer la Constitution ne sont que du délire qui lui fait oublier la notion du temps. Le Président Moise ne peut plus intervenir dans un temps qui n'existe plus. Il n’a malheureusement ni le pouvoir constitutionnel, ni l'autorité, encore moins la crédibilité, pour engager la nation dans une telle initiative.

 

Ceci dit, j'ai le profond regret de formuler ces critiques en l’absence de Me Dorval, les mêmes que j’adresse aussi à la professeure Mirlande Manigat, qui est à la fois une beauté du savoir et de nature. Nous souhaitons que l'espace du droit constitutionnel haïtien soit fréquenté de mieux en mieux par des universitaires de valeur.

 

Me Dorval, cette étoile universitaire qui s'est interrompue brutalement, est une immense perte aussi bien pour le droit haïtien que pour le droit constitutionnel. Il fut dans sa phase ascendante vers la consécration suprême. Il faut souligner que dans l'espace du droit constitutionnel haïtien, il s’est taillé une place prépondérante, ce qui fait qu’on appelait « Monsieur droit constitutionnel ». À ce titre, on dit qu’il n'y a pas deux sans lui.

 

Pendant qu'on y est, malgré l'immense différence qualitative existant entre nous et ces deux grandes figures du droit constitutionnel haïtien, qu'on espère pouvoir réduire avec l'effort dans le travail, en tant que semence de l'espoir, on ne manquera pas de donner notre pleine mesure à la communauté universitaire.

 

Le monde de la francophonie pleure le départ d'un éminent juriste. Sa science, son éloquence et surtout son sourire humain ravageur vont manquer aux étudiants de la faculté de droit de l'Université d'État.

 

Il est quand même triste et navrant d'avoir à dire adieu dans ces conditions à un homme de grande culture, à un citoyen et à un patriote. On s'entend pour dire en vérité qu'il incarnait les trois.

 

Mais l'État de droit reviendra, la parole redescendra, elle fera chair et prendra place à côté des victimes et des opprimés.

 

Mes condoléances aux étudiants et étudiantes de la Faculté de droit ainsi qu’aux avocats et avocates de la République, et à la nation.

 

Me Sonet Saint-Louis av. 

Professeur de droit constitutionnel, Faculté de droit ( UEH)

30 août 2020 

Tel 37368310

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Comme il est devenu courant de décider par décrets depuis la fin de la 50e législature, l’Exécutif s’apprêterait-il à creuser l’abîme en prenant un énième décret pour accorder décharge pleine et entière aux anciens ministres des gouvernements passés, comme il a été le cas en 1995.

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 Par William Jean, Sociologue, Politologue, Professeur à l'UEH

 

Sur le plan diplomatique, des pays de la communauté internationale (USA, Canada, la France et autres) conseillèrent, exigèrent leurs ressortissants de ne pas prendre la destination d’Haïti, et pour ceux et celles qui y sont déjà, de se mettre en zone de sureté. Des organismes financiers comme la BID et FMI rompirent leur aide au développement à Haïti. Même sous les menaces de restriction économique des institutions financières internationales comme : BID, FMI ; et de coupure d’aide extérieurs des agences internationales de développement : USAID, ACDI  et AFD, le président Aristide, au lieu de prendre la voie de la raison, et d’entamer de vraies discussions avec l’opposition en vue de trouver un possible issu, préférait amadouer les grandes masses défavorisées, en cantonnant des adages comme :  wòch nan dlo pa konn doulè ròch nan solèy, yon sèl nou fèb, ansanm nou fò, ansanm ansanm nou se lavalas, ti mari pap monte, ti mari pap desann barik mayi a ap ret nan plas; et tant d’autres pour détourner l’attention des grandes catégories sociales défavorisées sur le problème fondamental provoquant la crise, à savoir les élections frauduleuses tenues à la fin des années 2000. L’usage de ces adages par Aristide au cours de ces différents meetings populaires durant la période de la crise pour mobiliser ses suiveurs et partisans, participe du mécanisme d’esquive habituellement mobilisé en évoquant des adages et locutions proverbiales impulsant l’imaginaire collectif par leur symbolisme et ancrage social, aux fins de s’échapper, de se déresponsabiliser, en concoctant des machinations communicatives.

 

 

Ce type de registre communicationnel de nos politiques et dirigeants, s’agissant de caricaturer les réalités socio-économico-politiques du pays atteste d’une grande supercherie. Leur mobilisation des adages et proverbes en situation de gouvernance participe du mécanisme de refus de leur déplorable bilan et de leur mauvaise gestion de l’Etat. L’utilisation contextuelle des locutions langagières, semble s’accorder, s’accommoder à une logique spécifique ayant rapport aux manières et modalités de synchronisation et d’usage des registres langagiers liés à un certain champ d’évocation, en termes d’espace social, correspondant à des logiques propres, fonctionnelles et distinctives, au sens bourdieusien de la logique discursive. Ainsi, cette réalité nous conduit à nous demander comment fait-on communauté en Haïti ?  Surtout comment fait-on communauté en politique ? Quel sens peut-elle épouser dans l’aggloméra de nos mœurs et valeurs rejoignant nos façons de dire, de communiquer ? Peut-elle impérativement s’aligner sous les représentations occidentales d’unité de sens, de valeurs et de raisons ? Y a-t-il une spécificité haïtienne anthropologiquement saisissable, repérable à travers une forme de controverse langagière, provenant de notre passé colonial, se réhabilitant à travers des expressions et/ou locutions comme nos adages, dictons et proverbes ?  L’investigation dont nous comptons mener sur les liens entretenus entre les modes expressifs spécifiques, contextuels en rapport aux velléités de construction d’un ensemble ou des ensembles, socialement situés, construits – rejoint des socles multidimensionnels rodés autour des intérêts qui unissent, qui engendrent des formes de solidarité donnant sens aux logiques de fonctionnement de groupe, de clan interpellant la dynamique du symbolisme usagé de nos adages et proverbes.  

 

Les formes consensuelles et controverses de nos adages

La logique d’unité de sens, de valeurs, de symboles, de croyances, de techniques et de pratiques soutenant les formes représentatives communes d’un groupe d’individus, partageant un même espace géographique, poursuivant des objectifs communs constitue le socle de toute communauté, selon l’ethnologue britannique Edward Burnett TAYLOR. Cette conception de la communauté au niveau des sciences humaines (sociologie, anthropologie) est amplement partagée entre les chercheurs anglo-saxons et aussi bien par une frange considérable de francophones. Le concept de communauté, déjà chez Tönnies évoquait un tout, correspondant à un ensemble de pratique, de technique, de croyance et mœurs insérés dans les rapports traditionnels, excluant la distinction des parties. L’enracinement communautaire des sociétés européennes et occidentales, selon Georges CORN, « se base sur une logique d’harmonisation des cultures et de leur spécificité, que l’on qualifierait d’anthropologique ; lequel schéma est cimenté par la croyance dans la permanence d’archétype immuables qui font de la culture, du peuple, de la langue ou de la race une essence ». Cette manière à l’occidentale de faire communauté, poursuit-il, répond à l’épineuse quête de paix, de progrès social et scientifique, de tolérance soutenue par la pensée judéo-chrétienne exclusivement, et en confrontation avec toute autre catégorisation représentationnelle possible.

 

Dans cette perspective, communauté dans le sens occidental désigne une vision du monde communément partagée, articulée par un ensemble de mécanisme lié à sa reproduction par l’écrit, traversant des siècles ou de longues périodes historiques. Dans le contexte haïtien, la communauté ou du moins faire communauté ne suit pas toujours cette logique linéaire, d’univocité des représentations socio-politico-culturelles, ancrées dans la judéo-christianité, articulant des principes et normes positifs, codés, appelé à être reproduit pour pérenniser l’harmonie, la paix entre les différents groupes. L’invention communautaire d’Haïti est consubstantielle à la formation sociale du pays. Autrement dit, l’exploration de notre passé colonial s’avère être incontournable, pour saisir les différentes logiques traversant les modes d’action des anciens esclaves et d’autres catégories sociales ayant survécu l’ère de l’esclavage. Contrairement au canevas occidental, la communauté dans le contexte haïtien et peut être pour bon nombre d’anciennes colonies a pris naissance dans la remontrance, le désaccord et la guerre.

 

 

L’espace colonial de Saint-Domingue, de par la violence et la maltraitance dont les captifs africains faisait l’objet n’offrait pas un cadre représentatif possible de la façon dont les occidentaux concevaient communauté entre blanc-dominant. Du coup, la première communauté de la part des noirs captifs construite à St Domingue peut être assimilée à une communauté de résistance, c’est-à-dire une catégorie de gens ayant fait montre d’une conscience inouïe des horreurs de l’esclavage. De cette conscience, un ensemble de changement allait s’opérer dans l’espace colonial. Les captifs, Bien qu’ils viennent d’horizons distincts d’Afrique, partageant ensemble le calvaire de l’esclavage s’organisaient, optaient pour la résistance dans le but de saboter l’ordre esclavagiste en inventant des mécanismes de résistance contre le système allant du contournement des milieux esclavagistes : marronnage, avortement, empoisonnement ; et de sa destruction totale avec la disparition de l’administration coloniale et la création d’un nouvel Etat par la guerre de l’indépendance. L’acquisition de l’indépendance engendrant l’Etat-nation en Haïti n’a pas tout réglé. L’urgence et la nécessité du traitement, de l’adresse et de mise sur l’agenda des revendications diversifiées des groupes d’anciens esclaves parvenant à la liberté ont été quelque peu négligées par les dirigeants. La notion de liberté, telle qu’elle a été articulée dans les anciennes colonies de St Domingue, était représentée de diverses manières par les catégories sociales sorties à peine de l’esclavage.

 

 

Les diverses représentations de vivre en liberté, allait non sans difficulté accoucher des communautés en fonction des symboles, moyens de communication, intérêts et croyances dans lesquelles chaque groupe ou catégorie sociale se retrouve, évolue et est insérée. Et d’autant plus que les différents acteurs sur l’échiquier politique nouvellement libéré de la domination coloniale : mulâtres, anciens libres et nouveaux libres cherchèrent à construire une certaine hégémonie catégorielle visant leur groupe d’appartenance immédiat. Ainsi, la formation des communautés en Haïti depuis l’acquisition de l’indépendance rejoint toujours une logique d’antagonisme, de controverse, n’articulant pas au premier abord la recherche de cohésion sociale. Les communautés constituant les diverses catégories sociales après l’indépendance, sont avant tout des groupes de rivalité en quête de prééminence, du contrôle et de la gestion de la jeune nation nègre – et non un projet collectivement discuté afin de parvenir à la cohésion sociale par concession et consentement amenant la paix et le progrès traversant toutes les couches sociales pour la promotion du bien-être de tous et de toutes.

             

            

Gérard BARTHELEMY évoque avec beaucoup de perspicace cette manière, cette tendance à faire communauté en Haïti par opposition à l’autrui ou du moins par rapport à une autre catégorie. Il décrit les formes représentationnelles conflictuelles toujours en gestation provoquant, engendrant l’invention d’ennemis, s’agissant de se maintenir en face de l’autre, de ses intérêts et opinions pour l’assise de l’intérêt de soi, de son groupe ou catégorie sociale par négation à l’autre. Il écrit: « Le regard de l’autre et celui porté sur autrui, le langage du rythme, le poids de la présence physique, la fixation sur la relation entre les individus à l’exclusion de tout intérêt réel pour l’individu lui-même, l’incapacité de s’imaginer à la place de l’autre, le refus de toute initiative individuelle dans ce qui relève du domaine du collectif, et le tout dans une dimension excluant toute idée de compétition ; voilà quelques-uns des traits intriguant qu’il faut essayer de voir, d’accepter et de prendre en compte, si l’on veut pénétrer un tant soit peu dans cet autre univers. »

 

 

 

Dès la construction du premier gouvernement de l’Etat haïtien sous la direction de Jean Jacques Dessalines, les frictions communautaires s’étalaient, se déballaient déjà sur la scène politique. Les lubies et fringales de toute sorte s’emparaient, délestaient déjà les diverses catégories et couches sociales qui y vivaient. Les nouveaux libres entendaient jouir et profiter pleinement de l’indépendance du pays s’agissant d’avoir accès à la propriété, de pratiquer librement leur tradition, mœurs, croyances, modes d’expression et de communication sans être intimidé par l’oligarchie mulâtresse et des anciens libres hauts gradés de l’armée constituant l’entourage de Dessalines. Toujours du côté des nouveaux libres, la fin des travaux forcés et de l’accès à la petite propriété constituait une revendication spécifique à ce groupe. Par-delà des revendications des nouveaux libres, viennent celle des hauts gradés de l’armée, majoritairement mulâtres, voulant perdurer la grande propriété et le travail agricole sous des formes et pratiques, rappelant le joug de l’esclavage et de tous ses méfaits. Voulant se mettre au-dessus de toutes ces frictions, par la mise en œuvre d’une politique de redistribution de propriété et de restitution de l’autorité de l’Etat, en vue de procurer sécurité et service à tous, dépassant l’ordre revendicatif sectaire, groupal, Dessalines a laissé sa peau, car les tendances partisanes et communautaristes subsumaient la quête d’une commune humanité.

 

 

Cet imaginaire ou cette tendance de procéder par la négation pour interpeller l’existence de l’autre, du fait de ne pas partager les mêmes origines sociales, les mêmes représentations, symboles et valeurs continue de s’imposer dans nos pratiques et coutumes. Le fait pour la majorité de la population de s’exprimer dans une même langue, de partager les mêmes symboles, de vivre les mêmes précarités et manques quotidiennement n’a jamais garanti aucune possibilité de conscientisation collective des défis et tracas dont le pays a toujours fait face. Dans le cosmos, dans l’univers social haïtien, les faits et événements, qu’ils nous surprennent ou pas, ne nous ramène guère à conjuguer énergie, conviction, position commune faisant de nous un peuple soudé et responsable dans les difficultés et l’adversité. L’on interpelle la vie, la joie, le mal-être, la disgrâce et autres avec les mêmes vocables, on mobilise des locutions et adages symbolisant des coutumes et valeurs communes, pourtant l’on désigne différents faits et réalités tout dépend du lieu du locuteur, de son groupe d’appartenance, de l’intérêt qu’il poursuit, de la façon dont il se représente son interlocuteur et/ou interpellateur immédiat. Les éventualités et circonstances, permettent de retracer l’ombre communautariste dans nos communications et dialogues.  Par exemple, l’adage zafè pam (mon affaire) peut traduire une possession mais dans l’enclos social et langagier contextuel, il peut tout aussi bien évoquer l’empathie, de la bienveillance éprouvée pour quelqu’un, pour sa famille, ses intérêts et biens. A contrario, tout ce dont n’étant pas zafè pam, ne mérite pas un tel traitement, qu’il soit honnête, sérieux et responsable envers lui-même et envers les autres. Et cet adage se trouve dans une famille d’expression charriant la même réalité anthropologique, tels que : zanmi pam, nèg pam, moun pam et j’en passe.

 



 

 

 

La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses, joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays, dixit Dr Edward Bernays.

 

Il en a toujours été ainsi évidemment, ce qui confirme si besoin était, la faiblesse de ce système qui a fait dire à Winston Churchill: La démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres déjà essayés dans le passé.

 

La main invisible s'entend d'un groupe d'intérêts particuliers, lesquels se situent aux antipodes de ceux de la nation et évoluent dans une mouvance généralement interlope et au mépris des lois de la république.

 

Cette « main invisible » en principe apolitique, finance tous les partis politiques ayant un quelconque impact sur la marche des choses. Elle a ses entrées aux plus hautes sphères des différents espaces du pouvoir. Elle est muette comme une carpe, mais s'immisce dans les avenues et interstices des instances décisionnelles avec élégance et finesse.

 

Organisation très bien huilée, avec des règles non écrites mais savamment vulgarisées auprès des personnes concernées. Cette main invisible veille jalousement sur la réputation de ses caïds, évite autant que faire se peut, les dérobades ou dérapages susceptibles de lui porter ombrage. Tant pis pour les étourdis qui s'aviseraient de commettre des faux pas, ils en paieraient les conséquences en respectant scrupuleusement la loi de l'omerta.

 

Cette main invisible existe depuis la nuit des temps et se renouvelle inexorablement génération après génération, répondant ainsi à une obscure loi de la nature humaine. Elle a façonné le monde à partir des différentes institutions comme: les religions, les systèmes économiques, les régimes gouvernementaux, les systèmes éducatifs à partir desquels sont formés les intellos et pseudo-dirigeants de ces pays toujours en voie de développement sans pouvoir y parvenir.

 

Il va de soi que notre singulier petit pays ne saurait y échapper. Depuis son avènement à l'indépendance et en dépit des réticences des puissances de la région à accueillir ce nouvel État dans le concert des nations libres, la main invisible toujours aux aguets a fait en sorte que les citoyens de cette république rebelle soient toujours en guerre avec eux-mêmes, au détriment de la nation tout entière.

 

Une puissante oligarchie, toutes nuances épidermiques confondues, dénuée de toute moralité s'est évertuée avec une rare dextérité à maintenir ce système féodal qui perdure encore aujourd'hui, ce qui lui a valu la fameuse épithète de « MRE » most repugnant elite, attribuée par Dean Curran, ex-ambassadeur américain qui ne mâchait pas ses mots.

 

Les conditions infra-humaines dans lesquelles la population a toujours été maintenue ne sauraient être l'effet du hasard. Le taux d'analphabétisme oscille entre soixante et soixante-dix pour cent de la population depuis longtemps, le taux de chômage également. De plus, cette situation de misère grandissante n'a jamais inspiré aucun gouvernement à tenter une quelconque politique de contrôle des naissances afin d'éviter la surpopulation du terroir. Le reboisement, l'environnement, n'en parlons pas.

 

Oui pour le chômage endémique

Oui pour l'éducation à rabais

Oui pour un pouvoir judiciaire vassalisé

Oui pour une structure administrative dysfonctionnelle

Oui à l'asservissement des enfants de la patrie

Oui à la surpopulation et à l'aggravation de la misère sous toutes ses formes

Oui à l'intimidation, les menaces et la persécution.

Oui à la pratique perverse de diviser pour régner.

Oui à l'expatriation des jeunes diplômés.

Oui à la liquidation des ressources minières du pays.

Oui au clientélisme, au népotisme au mépris des compétences avérées.

 

À tous ces « Oui » de la main invisible, il faudra opposer un « Non » ferme, catégorique et systématique, avant d'atteindre le point de non retour.

 

Mais pour ce faire et que cela soit bien fait, faut-il que tout un chacun reconnaisse sa part de responsabilité dans ce chaos qui n'aurait pas atteint cette dimension n'était l'incompréhension de cet imbroglio et la passivité de plus d'un au fil du temps.

 

À ce carrefour crucial pour la nation tout entière, nous n'avons pas la sotte prétention de détenir la vérité tranquille au point d'indiquer la meilleure voie à suivre, encore moins de dicter ce qu'il y a lieu de dire ou de faire. N'empêche que, comme cela s'est toujours fait, lorsqu'une famille est sévèrement menacée, tous ses membres se réunissent en toute sérénité, n'ayant à cœur que les intérêts supérieurs de la dite famille afin de trouver la meilleure issue à la crise.

 

Nous n'avons donc pas à réinventer la roue. Les légitimes aspirations de la population peuvent devenir une réalité car comme dit le vieil adage: On peut éliminer physiquement un individu mais on ne saurait tuer son rêve.

 

Quand nous dirons sincèrement « Non » à l'inacceptable, quand nous déciderons de prendre en main notre destin en inventant notre propre modèle de développement au lieu de toujours singer les autres. Quand nos sœurs et frères de la diaspora redeviendront des membres à part entière de la famille haïtienne. Quand nous apprendrons à valoriser notre haïtianité à travers le dialogue et la concertation, ce sera alors le début de l'ère nouvelle, la fin de l'apartheid et évidemment le début de la renaissance de notre Haïti chérie souveraine et prospère.

 

 

Me Serge H. Moïse av.



Par JEAN WILLIAM, sociologue, politologue, Professeur à L’UEH

 

 

 Très souvent, dans la société haïtienne, les citoyens-nes ne se représentent l’Etat que par désobligeance et désengagement. Les réflexions et critiques souvent émises par des intellectuels haïtiens et étrangers pointent toujours l’Etat comme une structure accumulant échec, inefficacité et irresponsabilité. Les manques de sérénité et de volonté manifeste de nos dirigeants périodiquement, en ayant la gouverne du pays attestent d’une lamentable désinvolte. La culture de nonchalance et de détournement de toute sorte caractérise abjectement le comportement des plus hauts responsables jusqu’à la plus petite catégorie fonctionnaire de l’administration publique. Les relations entre la population et ses dirigeants sur la manière d’aborder les défis et handicaps sociétaux dans la majorité des cas, ne relèvent que d’embrouille et de tergiversation. Les décideurs et ordonnateurs de l’Etat se parent de démagogie et de déloyauté, une fois arrivé aux plus prestigieux postes de responsabilité dans l’administration publique. Le réflexe de râpasse, la conception jouissive des officiels haïtiens circonscrivant l’étoffe étatique, frôle, titille son quasi-inexistence.  Lorsqu’on observe la récurrence des pratiques partisanes de gouvernance des autorités d’Etat, l’on peut saisir l’imaginaire de cartel traversant la conception des fonctionnaires de l’administration publique.

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Seule une poignée de gens, de fidèles et conseillers dupes du Président Jovenel Moise qui pètent dans la soie qui croient que c'est cette gouvernance catastrophique que mérite Haïti. Une gouvernance à coups de décrets qui remet tout en question dans cette République : démocratie, État de droit, bonne gouvernance, égalité des droits.

Derrière ces différentes décisions anticonstitutionnelles, il y a la planification et l'exécution de tout un projet : un retour à la dictature. Un projet monstrueux, car la dictature n'est plus analysée à partir des références lointaines : elle est négation de l'État de droit et de la démocratie, absence de contrôle. Le droit est aujourd'hui une affaire de contrôle. Il ne fait aucun doute que la démocratie haïtienne, l'État de droit et les principes de la bonne gouvernance sont aujourd'hui menacés, avec des conséquences graves sur les droits fondamentaux de la personne humaine.

 

Les décisions prises par l’Exécutif ces derniers temps justifient l’inquiétude des citoyens. En janvier 2020, le Chef de l’Exécutif a constaté la caducité du parlement, la plus grande institution de contrôle du pays. Les élections pour renouveler intégralement la Chambre des députés et les deux tiers du Sénat n'avaient pas été organisées dans le délai prévu par la Constitution. Il revenait au Président, en tant que garant des institutions, de veiller à l’accomplissement de cet exercice démocratique. Mais comme tout un chacun le voit, il préfère, en marge de la Constitution, instaurer une gouvernance par décrets.

 

On pensait qu'après la création du Conseil électoral provisoire et la nomination par arrêté du Conseil consultatif indépendant, le Président avait atteint la limite de l'indécence et du galvaudage des nos institutions républicaines. Voilà qu’il vient de publier un décret dans lequel il anéantit la mission de contrôle de la Cour des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), une fonction que lui confère la Constitution. On croyait atteindre les tréfonds de l'abîme mais le président Moïse montre à chaque fois qu'il a encore de place à creuser. Cela se passe à la barbe des donneurs de leçons de la démocratie. De quoi penser de croire qu’il y a sinon complicité mais soutien inconditionnel à la réalisation d'un projet contre Haïti. 

 

L'article 1 du décret de l’Exécutif précise le nouveau rôle attribué à la Cour des comptes en ces termes : « En toute matière, l'avis de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est consultatif : s'il est obligatoirement requis, il ne lie la Commission nationale des marchés publics ni les autorités du pouvoir, ni les ordonnateurs, et ne saurait paralyser ou empêcher la conclusion des contrats, accords et conventions mentionnés au premier alinéa ».

 

Ce décret enlève à la Cour des comptes et du contentieux administratif ses attributions constitutionnelles de contrôler la régularité des dépenses publiques et de s'assurer du bon usage des crédits alloués dans le budget et fonds générés par l'administration.

 

La Cour est une création de la Constitution

Cette Cour est une institution républicaine. Elle est une création de la Constitution. Sa légitimité provient de sa proximité avec le suffrage universel. En effet, l'article 200-6 de la notre loi mère dispose que les candidats à cette fonction font le dépôt de leur candidature au bureau du Sénat de la République. Le Sénat élit les dix membres de la Cour, et ceux-ci désignent à leur tour leur président et leur vice-président. Les juges sont ainsi investis d'un mandat de dix ans (10) années et sont inamovibles.

 

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est une institution de contrôle placée sous la dépendance politique du Parlement. Elle représente le bras technique du parlement et rentre dans la mission de contrôle que celui-ci exerce sur les activités du gouvernement. Chaque année, la CSCCA doit préparer un rapport annuel sur la situation financière du pays et l'efficacité des dépenses publiques avec des considérations sur la gestion des gestionnaires, comptables de deniers publics. Après la vérification de toutes les dépenses de l'État, la Cour dresse un rapport au parlement en vue de l'informer sur la situation. Donc, si son avis n'est pas contraignant pour le pouvoir législatif, il l'est pour l'administration.

 

Les rapports entre la CSCCA et l’administration sont constitutionnels et légaux. La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif intervient dans la réalité de l'administration pour deux raisons fondamentales : 1) pour le contrôle de la légalité ; 2) au nom de l'intérêt général.

 

Le contrôle de la légalité ne peut être exercé que par une autorité administrative ou juridictionnelle destinée à assurer la conformité d'un acte administratif aux règles juridiques de valeur supérieure.

La Cour intervient à priori et à posteriori. Ces deux contrôles sont intimement liés. Le contrôle de la légalité rentre dans la fonction juridictionnelle de la Cour. Ce contrôle permet de vérifier la compétence de l'auteur de l'acte ainsi que l'absence de vice de forme, de violation de la loi et de détournement de pouvoir. Dans le cadre du contrôle d'opportunité des dépenses, elle s’assure du bon emploi des crédits, des dépenses de l'administration, des entreprises publiques et des collectivités territoriales. Le Conseil national des marchés publiques (CNMP) n'est pas une autorité administrative mais une structure de la Primature. Ce contrôle de la légalité que détient la Cour  transféré au CNMP crée une confusion des ordres, une inflation  de droits. Trop de droits créent une situation de non droit préjudiciable à l’État de droit, a écrit le sociologue Guy Rocher.

 

Selon l'article 200, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif est une juridiction financière, administrative, indépendante et autonome. Elle est chargée du contrôle administratif et juridictionnel des dépenses de l’État, de la vérification de la comptabilité des entreprises d’État ainsi que de celles des collectivités territoriales.

 

Le concept de contrôle implique un rapport de domination entre deux entités. C'est pourquoi les fonds débloqués dans le budget et dans les comptes spéciaux sont soumis au visa préalable du contrôle financier exercé par la Cour. Les délibérations de la Cour dans le cadre de son contrôle de la légalité sont contraignantes et impératives. Le contrôle à priori de la Cour est l'admission d'une autorité juridictionnelle dans la réalité administrative.

 

Cette intervention de la Cour à  priori empêche la naissance de tout grief lié à l'illégalité de l'acte administratif. Il est dans l'intérêt de ceux ayant le pouvoir d'engager l'administration, de respecter les prérogatives constitutionnelles de la Cour. En effet, tout comptable public ou ordonnateur - à l'exception des ministres qui relèvent de la sanction du parlement -, doit obtenir décharge de la Cour pour être délié des responsabilités financières relatives à sa fonction.

 

Les ministres sont les ordonnateurs principaux du budget de l'État. Selon l'article 156 de la Constitution, le gouvernement est responsable devant le parlement. En ce sens, le parlement dispose du pouvoir de contrôle de l'activité gouvernementale. Ce pouvoir s'étend sur le budget de l’Etat. L’article 223 de la Constitution stipule que le contrôle de la loi des finances publiques est assurée par le Parlement, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif et les autres institutions prévues par la loi. C'est le parlement qui accorde décharge de la gestion des ministres. Cette décharge doit être accordée annuellement, selon les exigences de l'article 233 de la Constitution. En violation de la Constitution, en mai 1995, un décret a été pris accordant décharge pleine et entière à des anciens ministres. Le président serait-il prêt à répéter cette violation de la Constitution pour corriger une injustice faite aux anciens hauts fonctionnaires de l’État qui ont servi dignement l'État ? Cette pratique ne va-t-elle pas assurer l'impunité dans la gestion de l'État si le gouvernement n'est responsable que devant lui-même ? La décharge rentre dans la mission de contrôle du parlement et le fait que ce pouvoir n'a jamais été exercé dans le but de protéger l'intérêt général, il n'est pas superflu de dire que nos parlementaires étaient mal imbus de leurs responsabilités.

 

Les 4 erreurs de l'Exécutif

Quatre erreurs grossières de l'Exécutif qui mettent en doute sa capacité - ou celle de son équipe - en matière droit.

1) Haïti est un État unitaire et décentralisé. La nature unitaire de l’État d'Haïti est caractérisé par l'existence d'un système juridique unique applicable sur toute l'entendue du territoire. Le droit est un ordre. Ce qui caractérise cet ordre, c'est sa cohérence. L'existence de cet ordre juridique national dont la Cour de cassation en assure la cohérence, doit être exempt de confusion, d'ambiguïté et de contradiction.

 

Dans un État unitaire et décentralisé, le budget de l'État est celui des collectivités décentralisées et des organismes sociaux financés en tout ou en partie par l'État. La CSCCA n'exerce pas seulement son contrôle à priori sur l'administration centrale mais aussi sur les collectivités territoriales et les entreprises publiques à caractère financier, commercial et industriel. En d'autres termes, ce contrôle à priori et à posteriori s'exerce tant sur l'administration centrale de l’État que sur les collectivités. Donc, la Cour des comptes a la même latitude de contrôler l'usage des fonds de l'État mis à la disposition des entreprises privées. Cette Cour est présente là où il y a des fonds de l'État. On ne peut pas appliquer la loi par raccourci ni par segment. Ce décret fait un raccourci, donc une dérogation en faveur du pouvoir exécutif et de l'administration centrale de l'État, mettant ainsi à mal l'intervention de la Cour dans le cadre de sa mission de contrôle de l’administration.

 

2) Ce décret est en désaccord avec la Constitution. Soulignons d'abord

un désaccord théorique et conceptuel. Le concept théorique de contrôle est un concept général. Pour comprendre son sens et son opérationnalisation, une déclinaison s'impose. Le contrôle exercé par la Cour des Comptes peut prendre diverses formes : le respect de la procédure et de la légalité, la mise en place d’audits et d’ordonnances, l'évaluation et l'opportunité des dépenses. Ces opérations se font dans le souci de protéger l'intérêt général.

 

L'avis sollicité par l'administration auprès de la Cour sur une question de droit est obligatoire. Il s'impose à l'administration. Celle-ci ne peut passer outre. L'avis défavorable empêche la réalisation de tout contrat. C'est pour éviter tout grief lié à l'illégalité que l'avis de la Cour doit être suivi. L'avis est un attribut de la fonction de contrôle de la CSCCA. Il est relié aux caractéristiques de contrôle que la Cour exerce dans la réalité administrative. Il faut penser l'avis à partir du contrôle.

 

Cependant, l'exercice du droit administratif comparé nous permet de déceler quelques nuances. L'avis est un terme juridique s'appliquant dans toutes les branches du droit, notamment au résultat de consultations - facultatives ou obligatoires, selon le cas - demandé aux organes les plus divers. En droit international, l'avis est une opinion sans force obligatoire rendue par une juridiction internationale sur une question de droit.

 

En France par exemple, les juridictions civiles peuvent solliciter un avis auprès de la Cour de cassation, tout comme les juridictions administratives peuvent le faire auprès du Conseil d'État. Cet avis ne lie pas la juridiction qui en a fait la demande.

 

Ce décret est inconstitutionnel parce qu'il modifie des lois et des décrets ayant force de loi. Selon la Constitution, c'est le parlement qui détient le monopole normatif exclusif. L'Exécutif ne peut prendre position sur un domaine exclusif réservé au parlement.

 

3) Le concept de l'intérêt général est ignoré par ce décret.

L'intérêt général n'est pas défini en droit administratif haïtien. Il est laissé à l'appréciation du juge administratif. C'est un concept flou en droit, adaptable et évolutif. Elle est une marge de manœuvre réservée au juge. On peut s'en inquiéter ou s'en réjouir, disait Mireille Delmas Marty. C'est la personne en situation qui donnera un contenu au concept flou. C’est le cas de la notion de sécurité nationale en droit international public ou encore l'opportunité des poursuites en droit pénal (Mémoire de maîtrise de Fanfan Guérilus, « Le rôle du procureur dans la justice pénale internationale », voir aussi son article doctoral « Le pluralisme standardisé »). 

 

Le contrôle de la légalité et de l'opportunité des dépenses dans le but de protéger l'intérêt général est le moyen par lequel la Cour exerce son autorité ou sa domination sur l'administration.

 

4) Un emprunt mal adapté

En France, c'est le principe de dualité qui prévaut, c’est-à-dire la séparation de l'ordre judiciaire et l’ordre administratif. En Haïti, c'est différent. La dualité de juridiction est le principe d'organisation du système juridique français. La juridiction administrative suprême est le Conseil d'État.

 

En Haïti, les décisions de la Cour supérieure des comptes et du contentieux ne sont susceptibles de recours, sauf  le pourvoir en  Cassation. C'est un ordre juridique unifié et coiffé par la Cour de cassation. Il faut éviter la fraude, le plagiat académique et surtout des comparaisons imprudentes qui ne tiennent pas compte de notre réalité. 

 

La majorité de nos emprunts du système français brouille et rend confus notre système juridique national. Par exemple, l’article 173 de la Constitution de 1987 précise que le Pouvoir judiciaire est exercé par les juges alors que la loi de 2007 créant le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire transmet ce pouvoir à cet organe administratif et disciplinaire qui ne devrait être en principe composé que de juges de la Cour de Cassation. On crée une police nationale à qui l'on confie des tâches de sécurité nationale dévolues à l'armée, lesquelles entrent en contradiction avec la possibilité pour les policiers de se constituer en syndicat.

 

Rien n'est debout dans cette République. Un travail intellectuel de grande envergure s'impose dans notre univers juridique. Il faut donc confronter cet univers brut qui est celui de nos lois et nos codes avec les grands principes développés dans le droit moderne. Le droit est tout autre aujourd'hui. La réforme de la justice passe avant tout par la réforme du droit et la manière d'enseigner le droit dans nos universités. Une ingénierie institutionnelle s’impose à la base de laquelle une pensée cohérente et intelligente est nécessaire, capable de formater la nouvelle république qui doit reposer sur des institutions à même de formuler des règles pertinentes et de les appliquer afin de répondre aux objectifs poursuivis. Au-delà de l'incohérence du système politique, les élites haïtiennes doivent entretenir un nouveau rapport au droit et à loi.

 

Professeur de droit constitutionnel, Université d'État d'Haïti  

Faculté de droit 

Droit des affaires UNIFA

14 novembre 2020

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37368310/42106723.

 

 

Par William JEAN, Sociologue, politologue et Professeur à l'UEH

 

Du point de vue de la forme, ou du moins dans leur acception au premier niveau, l’emploi, l’usage des adages constituant notre objet d’étude reflètent symboliquement l’affectivité, la réceptivité, le sentiment d’altérité éprouvée dont parle Denise JODELET. Du même coup, ils semblent incarner la malice et s’apparaissent le plus souvent à des mécanismes enjoignant l’alter ego dans sa plus simple expression. Tout comme ils peuvent traduire l’optimisation des stratégies liées à la flatterie, à l’adulation dans le but d’atteindre la sensibilité, le consentement et/ou la conviction de son interlocuteur. Se trouvant dans des contextes et situations difficiles, découlant soit de la perte d’une personne chère, ou du moins, soit à cause des précarités financières, des problèmes politiques, familiales et autres, l’entame d’un dialogue avec quelqu’un en mobilisant l’un des adages constituant notre objet d’étude, pourrait dans des cas, assimiler le subterfuge, la circonlocution pour attirer la bonté, la bienveillance/la faveur d’autrui.

 

La connaissance d’autrui constitue, s’avère être une conquête. Appréhender, comprendre l’univers symbolique et représentationnel de son semblable n’a jamais été chose facile, car seul l’espace social partagé, seule l’entremise des inter-relations, en toute logique, nous ouvre les uns sur les autres. Cette ouverture sur l’autre de par les mécanismes de socialisation et des vecteurs créatifs de sens et de signifiance participe de toute possibilité de construction, d’établissement des premiers liens et contacts. Ainsi, ces liens et contacts exigeraient bien sûr, de la part des acteurs des canevas d’inter-réception et d’intercompréhension facilitant le va-vers l’autre. C’est dans ce sens que la teneur des adages choisis pour cette étude suit la logique clarificatrice, indicative, nuancée en ce qui a trait à la nécessité et aux besoins de cerner, de délimiter et d’élucider leurs charges sociales et valeurs symboliques. Ce niveau d’analyse des adages dont nous venons d’éluder au premier plan, participe d’une démarche de clarification contextuelle, graduelle et graduée des différentes réalités, qu’ils sont susceptibles de traduire, d’épouser dans un cadre sémantique lié à leur évocation et utilisation.

 

Les modes expressifs : actant de nos valeurs et mœurs.

Les adages prennent naissance à partir des référents communs, à partir d’un cadre pluriel de partages et d’expériences faites entre groupes d’individus vivant dans une même communauté ou société. Le summum de vécu et d’expériences conjuguées, étant réalisés et construits le plus souvent dans un vaste et complexe procès de quête de maitrise de son environnement, d’inter-échange, et du besoin de nommer, exigent toujours des individus et des groupes humains d’innovations, de la créativité en termes de conter les épreuves, de raconter les expériences et de se les représenter les uns les autres. La nécessité d’énoncer enveloppant le plus souvent des formes métaphoriques, enjambent un ensemble de caractères prescriptifs, de recommandation allant des acceptabilités et des interdits parmi les individus ou les groupes. Dans cette perspective, Charbonnel et Kleiber avancent que : « une partie importante des énoncés métaphoriques sont à lire, depuis l’antiquité, dans leur dimension prescriptive, c’est-à-dire que le faire-comme-si a une portée non seulement axiologique, comme dans le régime sémantique expressif, mais de devoir-être (c’est-à-dire non seulement de reconnaissance des valeurs mais bien d’incitation à faire advenir ces valeurs).» L’évocation des proverbes et adages de façon générale est souvent présentés comme un genre patrimonial, une parole confortant une position normative. Cependant, on sait aussi que les formules, les maximes issues d’un même contexte culturel peuvent se contredire, voire qu’un même énoncé proverbial peut être utilisé pour argumenter une chose et son contraire.

 

Parmi les sociétés à prédominance de l’oralité, Haïti en fait partie. La tendance à conserver les valeurs et normes par le rappel des maximes et proverbes constitue un des piliers de l’univers mémoriel de nos façons de vivre et de se représenter nos milieux sociaux au quotidien. L’inclination à tout organiser, à tout régler et tout arranger en situation de proximité, semble nous prédisposer, nous pencher vers le racontar, les feux-fou-dire. Le refus ou le manque de formulation de nos exploits, succès, échec, défis et autres tracasseries de la vie par l’écrit contribue à nous imbiber, à nous embuer dans une double logique : Premièrement, cela contribue à l’appauvrissement textuels de nos maximes, proverbes et adages ; en second lieu, elle participe aux renforcements, à la fortification des liens de proximités, et du développement des rapports immédiats, directs et spontanés. En Haïti, l’influx du verbe, la passion de rapporter, le désir d’être écouté surtout chez les grands vis-à-vis des plus jeunes peut être assimilé à un rituel de passation de sagesse, de secret et de décryptage de code langagiers et communicatifs sous formes de métaphores. Ces métaphores étant souché et découlé de nos pratiques et croyances, parviennent à construire des symboles dont nous ne questionnons presque pas, très souvent involontairement, parfois par manque d’esprit critique et/ou par insouciance de remise en question.

 

Devenue une pratique mirobolante, l’attitude sociétale à ne pas prêter attention aux possibles caractères réversibles de nos adages dans nos façons d’énoncer, de formuler nos dires, aboutissent le plus souvent à des conceptions et d’invention d’un ensemble de mode et/ou modèles d’agir flirtant avec tout type de tare, de pervertissement, de malhonnêteté et de corruption. Cette facette quasi non explorée de nos adages et proverbes n’ayant presque pas soulevé la curiosité de plus d’un, surtout celle des sociologues, des linguistes et anthropologues haïtiens, possiblement du fait de leur pleine immersion dans cette culture haïtienne valorisant, octroyant un caractère sacré aux symbolismes de ces derniers. Le comportement fataliste ou l’endossement de posture passive s’agissant d’adresser, de projeter d’analyse critique sur nos valeurs, mœurs et croyances, rejoignant nos proverbes n’est pas sans rapport à un adage haïtien disant : « timoun pa demanti granmoun », les enfants n’ont pas droit de remettre en question ce que disent les vieux. Vraisemblablement, même dans la supercherie, l’irrationnel et le mensonge, l’énoncé de cette maxime est plus important que l’énonciateur. Cet adage illustre fort bien les mécanismes de dressement des palissades préalablement érigés – très souché dans nos représentations mémorielles, ils ( les adages) participent dans la promotion d’un comportement culturel qu’on pourrait dénommer en tant qu’une culture de consensus-injonctif. D’injonction ou d’interdiction, nos adages nous convient à en observer toute une pléiade. Ainsi, toute tentative de projection d’investigation, de quête de compréhension allant dans le sens du dévoilement des impératives symboliques de nos maximes est souhaitable et même incontournable.  Sur ce, nous allons amplement engager le sens critique et l’analyse contextuelle pour projeter notre minutie et compréhension sur les non-dits, les figures antonymiques des adages constituant le centre d’analyse de ce texte.

 

De la signifiance au contre-sens des proverbes et adages haïtiens

 

L’étreinte culturaliste nous empêche très souvent de prendre du recul, de faire du repli sur nous-mêmes et aussi par rapport à nos mœurs et valeurs. Les formes discursives, les registres communicationnels étant des éléments fondamentaux de toute culture, subissent subséquemment ce blocage. Les métaphores auxquels nous renvoient les proverbes haïtiens, le plus souvent, proviennent en grande majorité des valeurs en gestation dans nos pratiques, pourtant qu’on ne s’intéresse pas vraiment à leur implication et enjeu. Par exemple, les adages sous étude renvoient tous suivant une première considération anthropologique à une affirmation, à une confirmation des liens et rapports amicaux, non conflictuel, l’on dirait même d’entraide et de support mutuel avec beaucoup de sentiment de complicité et d’engagement. Dire que quelqu’un est zafè pam, baz pam, zo kòt pam et autres du même registre, est avant tout considéré dans la hiérarchie de nos valeurs et symboles comme une forme d’interpellation et d’invitation à se montrer proche de l’autre.

 

 Ces expressions, comme nous l’avons signalé ci-dessus, dans leur acception première, témoignent d’un garanti de sympathie, d’une confiance placée dans l’autre et en même temps devant être réciproque. Par exemple, kolòn ki bat, encore un adage de la même lignée reprend et renforce les mêmes charges sociales que ceux-là mentionnés ci-dessus, en ce sens qu’il témoigne de la commisération, d’attirance et d’action dans l’intérêt de son ami, des membres de famille et collègues en toute impérative. Nonobstant, au-delà du caractère, du signe de bienveillance, d’inclination que peut épouser cet adage (kolòn ki bat), plus que tous les autres, son évocation dans la paroi communicationnelle et discursive structurant nos dialogues depuis plusieurs lustres, renvoie à une certaine amplification, l’on dirait une sorte de sacralisation au sens durkheimien, de la recherche et de la défense d’intérêt : économique, politiques et autres du cercle familial, amical, cartélaire etc. En même temps, la situation d’énonciation de ces adages relève d’une importance capitale car le contexte d’évocation peut aussi résulter de la mise en œuvre d’échappatoire poursuivant des intérêts unilatéraux par la manigance verbale, intentionnée et de subterfuge connu sous l’appellation de mèt dam dans l’univers symbolique et représentationnel des valeurs haïtiennes. Dans cette perspective, Jose AGUILAR et Malory LECLÈRE dans un ouvrage collectif présentent le côté réversible et parfois même taquin des proverbes et adages, suivant l’objectif fixé par l’énonciateur en quête d’alignement et de consentement de son interlocuteur.

 

Ils écrivent : « sans tenir compte de l’énoncé proverbiale, lui-même, l’acteur recherchant des jonctions visant la construction de sa propre personne, poursuivant le gain de confiance et la quête d’intérêt contribuant à l’hisser au rang des reconnaissances dignitaires, prestigieux et autres, le contexte peut en déduire une situation unilatérale où les symboles se construisant dans les formes communicationnelles, métaphoriques relèvent de subalternisation de l’autre ou de sa mise en appât.»Ces attitudes et habitudes d’amadouement et d’apprivoisement de l’autre par l’usage des figures métaphoriques semblent intrinsèquement lier, s’identifier aux legs, aux héritages coloniaux s’agissant du prolongement des mécanismes mis en place par les anciens esclaves de Saint-Domingue : codes langagiers, canevas communicatifs d’errements et de contournements des règles soutenant l’administration coloniale et esclavagiste. Jean CASIMIR a bien illustré ce phénomène dans l’un de ses travaux, en affirmant : « le créole, étant une langue créée dans la résistance au système coloniale par des ethnies venant de diverses régions d’Afrique, renferment un caractère assez spécifique par rapports aux racines d’autres langues occidentales et orientale. Elle est faite de stratégie de contour et de marronnage, vis-à-vis de la domination coloniale des colons de Saint-Domingue.» Dans cette culture de résistance, le créole haïtien, inventé par un nombre considérable d’esclave, le besoin de communiquer, la transmission de message réglementé entre les damnés se révélait être une vraie nécessité. Etant suivi, observé et surveillé parfois par des contrôleurs noirs, africains originaire de même région que le groupe, il a fallu trouver des créneaux syntaxiques et sémantiques pour parfaire leur communication, remplie de proverbes, de dictons connus de certaines régions d’Afrique, ou du moins forgés tout en étant dans les colonies.

 

Cet héritage langagier, communicationnel à bien des égards, continuent, persistent dans notre système représentatif discursif. Il participe des inventions liées aux envoutantes pratiques de démarquage, de ruse et de fuite dans l’incapacité d’user des argumentaires cohérents et explicatifs face à son interlocuteur. Traversant plusieurs ères de notre sociabilité, l’attitude furtive et instable liée à nos coutumes, nos manières de communiquer, est entravée de simulacre et de farce. Nos reflexes et réflexions, individuelles et collectifs peinent fort souvent à se démarquer des élans de supercherie et de duperie. Nous organisons, nous construisons presque tout dans la société haïtienne suivant une logique de cachotterie, de fourberie, reconnaissable à travers les mots qui les donnent corps, les métaphores et proverbes les symbolisant. On a toujours fait l’Etat en disparate, et monté les institutions de la république dans l’optique d’asseoir les intérêts et avantages spécifiques au détriment du grand nombre, mais toujours en cherchant l’accointance et la grâce du grand nombre, même lorsqu’on ne le calcule en rien. Par exemple, les hauts dignitaires d’Etat prennent toujours fonction en apostrophant les citoyens-nes pour une meilleure redistribution de service et de richesse du pays : peyi a se zafè pa nou, nou se moun pam, fòk nou travay ansanm poun fèl vanse, etc. Pourtant, aux pieds du mûr, ils ne s’importunent même pas des situations de précarité des grandes masses, ils n’assument pas et refusent d’endosser leur responsabilité en ce qui concerne le pacte fait avec les gens pour les aider à trouver une vie meilleure, d’améliorer leur condition d’existence.

 

 

Par Me Sonet St Louis, avocat et Professeur de Droit constitutionnel

 

La gente universitaire depuis quelques semaines s'est mise debout, bien décidée à renverser le mur de l'arbitraire et de l'intolérance qui empêche le fonctionnement l'État de droit et des institutions responsables de sa mise en œuvre. Ces jeunes sont conscients qu'ils sont détenteurs de droits dans cette république. Leur conscience s'est réveillée. C'est pourquoi la bataille pour libérer le pays du mal, pour renverser le système qui nous rend indigne, est proche et irréversible. Toute conscience est d'abord conscience de soi. La conscience des âmes damnées se réveille voyant que leur espoir part chaque jour en fumée et leur avenir, barricadé.

 

Ce qui se passe dans les facultés, dans les écoles publiques, dans les milieux défavorisés en proie aux violences officiellement organisées, témoigne d’une prise de conscience de la violence du système régnant. Le mécontentement grossit à travers le pays et ne tardera pas à se muer en une révolte générale. Il ne fait aucun doute que les étudiants veulent aussi marquer cette étape, prendre une part active à cet événement historique. Ils conscientisent. Ils veulent se battre pour renverser le mur de l'oppression. Ils cherchent des idées, une direction précise et claire, des voix fortes, légitimes et responsables.

 

Gens du savoir et de l'avoir, ne restez pas indifférents aux cris de ces étudiants et de ce peuple aux lèvres desséchées qui revendique son droit au bonheur et qui refuse héroïquement et constamment que son rêve soit constamment détruit par d'autres !Occulter l'abandon d'une population en détresse est un silence coupable. Il traduit le rejet de l'Autre uniquement parce qu'il n'est pas des nôtres. Osons rêver de démocratie, d'État de droit ! Faisons bloc pour construire ensemble la démocratie, une société pour tous !

 

En se mettant en ordre de combat contre ce régime inique, les étudiants cherchent l'Esprit du peuple meurtri et veulent se conformer à ses aspirations. Ces mouvements, qui s'intensifient et qui se généralisent dans le pays, constituent une étape vers la consécration du but ultime dans la marche de l'Histoire. Dans la quête de l’Esprit de ce peuple qui ne peut disparaître ni être banni, ne sont intelligents dans ce moment crucial et historique que ceux qui se conduisent selon sa volonté. Alors, mettons fin aux différences claniques, aux égoïsmes et à la haine ! Personne n'est maître de l'histoire. Chaque époque a son Esprit propre.

 

À la faveur du mouvement étudiant, la flamme de la révolte est rallumée, donc un consensus peut être trouvé autour d'une unité d'action. Me Monferrier Dorval ne pourra pas trouver justice et les assassins et les auteurs d'autres crimes graves contre l'Humain ne seront pas poursuivis et jugés tant que le régime actuel, complice de ces atrocités, reste encore en place. C'est malheureusement une vérité que personne ne peut balayer. Il faut mettre fin au pouvoir actuel pour que l'État de droit revienne ! La justice, l'école et l'université sont liées à ce système en décomposition. Une école de qualité, par exemple, ne peut être efficace que si les conditions matérielles des enseignants sont optimales ainsi que la qualité de l'enseignement en général. Toute chose qui n’existe pas pour l’instant. On peut rien trouver de bon dans ce système. Ce mouvement étudiant est un grand mouvement civique qui doit rencontrer l'adhésion du peuple et des différents secteurs de la société pour mettre fin au système actuel.

 

Les appels de la communauté internationale aux autorités pour l’organisation d’élections législatives au début de 2021 ne sont que distraction perverse. Tout se passe comme si le « Core Group » interprétait à sa manière notre Constitution et qu’il voulait aider le Président Jovenel Moïse à rester au-delà de son mandat constitutionnel qui prendra fin le 7 février 2021. Liés à la défaillance de la gouvernance actuelle, ces étrangers, étrangers à notre système, sont incapables de sortir le pays de ce bourbier. Dans leur entêtement à soutenir le gouvernement en place malgré tous les faux-pas et les crimes non élucidés, beaucoup d’Haïtiens sont persuadés que les intérêts de la communauté internationale sont liés à la continuité du régime en place.

 

La solution, c'est la radicalité pour faire émerger un nouveau projet politique, social et économique. La violence du système actuel n'épargnera personne. Le système détruit les institutions ainsi que les ressources humaines. La fréquence des massacres, des meurtres, des viols et des violations des droits de la personne atteint des niveaux jamais observés dans le pays.

 

Cette incapacité du gouvernement à freiner les actes criminels des groupes armés qui lui sont affiliés et à engager les poursuites contre eux, justifie une réponse urgente de la société. Car l’État de droit est en déroute, la justice n'existe plus. La justice a pour fonction fondamentale de corriger les injustices, de servir le peuple et non le dominer. Le droit est d'abord celui du peuple et il ne saurait être dirigé contre lui. Les juges assujettis à l'Exécutif n'ont aucune autorité et ni de légitimité pour juger pour le peuple. Les citoyens ne croient pas que le système judiciaire haïtien puisse assurer et garantir efficacement les libertés et les droits fondamentaux auxquels ils peuvent prétendre. L'absence de confiance des citoyens dans le système de justice, détruit tout et met fin à tout. Donc, pour inverser cette tendance, il faut un nouveau contrat.

 

Le président Moïse perd la capacité de gouverner. Les citoyens sont victimes de la faillite de l’État. C'est une vérité de la Palisse que le gouvernement actuel est incapable de gouverner le pays. On peut pas lui demander de prendre des mesures pour améliorer la gouvernance du pays. Il ne peut pas tout simplement. Il ne peut pas garantir la sécurité publique pour ses citoyens. Il se crée un vide dans lequel sont venues s'engouffrer de plus en plus la criminalité organisée et la fédération des gangs armés. Ces conditions créées par le régime en place contribuent à l'accroissement des massacres, des meurtres, des viols, des vols et à l'impunité générale face aux crimes graves et aux violations des droits de la personne. Pour le salut de la patrie, l’actuel Chef de l’État ne peut que se démettre pour éviter la continuation de l'horreur.

Sur le plan institutionnel, le régime a montré son incompétence. Par exemple, la Chambre des députés a cessé d'exister depuis le deuxième lundi de janvier 2020 en raison du refus du pouvoir d'organiser des élections pour la renouveler (192-2). La même constatation est faite pour le Sénat amputé de deux tiers (art 95-1 de la Constitution) et qui est dans l’incapacité de travailler correctement. Selon la Constitution, les élections présidentielles devraient avoir lieu en octobre 2020, l'année qui coïncide avec la cinquième année du mandat présidentiel. ( Art. 134- 2, 284-2).

 

Au-delà de cette crise politique et institutionnelle dans laquelle le Président s'enlise, son pouvoir fait face à une crise sociale et économique qui menace de tout emporter. Dans ces conditions, le régime de Jovenel Moise ne peut être que foncièrement répressif. Le coût de cette répression cependant sera lourde, car aucun des idéologues du régime ne réalise pas la gravité de la situation et ne semble pas avoir non plus la capacité de comprendre qu'on avance vers la fin de quelque chose. C'est de l'irresponsabilité et de l'ignorance avérée si le Président persiste à croire qu'il peut convoquer une Assemblée constituante pour changer la Constitution sur laquelle il a juré de respecter et de faire respecter. S'il veut aller dans cette voie, il devient automatiquement démissionnaire et doit céder le pouvoir ou faire un coup d'État pour imposer une nouvelle Constitution, comme l’a expliqué Dr. Chery Blair.

 

La consolidation de l’État de droit et de la démocratie ne peut avoir lieu si la justice et la sécurité ne sont pas assurées et si les gouvernants n'acceptent pas de se soumettre au droit et à la loi au même titre que les citoyens. La communauté internationale et l'oligarchie locale qui soutiennent le pouvoir en place, doivent enfin réaliser que l'échec est colossal et sans appel. Le temps du Président Moïse s'épuise dans les erreurs grossières, des fautes graves, qui le feront subir en silence le châtiment de l'Histoire. Aucun Président ne peut pas intervenir dans un temps qui n'existe plus.

 

Le principe de l'unicité de la règle de droit ainsi que celui de l'égalité des citoyens devant la loi consacré par l'article 18 de notre Constitution et qui domine notre système juridique national interdit le Président de contourner la loi en sa faveur en devenant l'interprète de sa propre cause. La primauté du temps constitutionnel sur le temps électoral doit être la règle partagée par tous. C'est la justification de l'État de droit. Elle est valable pour les sénateurs dont le mandat était arrivé à terme en janvier 2020 et aussi bien pour le Président dont le sien prendra fin le 7 février 2021.

 

La volonté d’un Chef d’État ne peut se substituer à la souveraineté nationale, l'unique vérité, tout le reste n'étant que fantasmes. Et lorsque son temps aura totalement suspendu son vol au temps prévu, la Jeunesse ramassera le drapeau non pour régler des comptes mais pour empêcher que les tyrans et les génocidaires continuent de manger son rêve.

"Ann ramase drapo a"

 

Me Sonet Saint- Louis av

Professeur de droit constitutionnel

Faculté de droit

13 septembre 2020

Tel 37368310

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Par William JEAN, sociologue, politologue Professeur à l'UEH

 

 

 

 Depuis environ une vingtaine d’années, un ensemble d’adage, néologisme et proverbe (dans une dimension symbolique et représentationnelle beaucoup plus circonspecte), des locutions verbales que nous utiliserons dans le texte de façon équivalente, comme kolòn ki bat, zo kòt pam, baz pam, Zafè pam, blodè pam, zafè fanmi, moun pam et tant d’autres influent l’Univers oral haïtien, plus particulièrement le champ politico-administratif. Ces propos, du fait de leur répétitivité au niveau du parler populaire, semblent charrier à la fois des sentiments d’appartenance, de familiarité et invitent aussi à l’entremise des rapports particuliers, spécifiques, réservés à des groupes d’individus dans des liens et/ou relations interpersonnels. Ils sont d’une telle structuration, au niveau du façonnement communicationnel, ils enveloppent et englobent presque tous les milieux de l’espace social. A longueur de journée on les entend évoquer dans les communications des personnages religieux, dans les réunions de famille, dans les rigolades d’amis et dans le monde professionnel incluant le secteur privé des affaires, dans les rencontres politiques et même dans l’administration publique – susceptibles d’attester de la sympathie, attisant le plus souvent faveurs et privilèges.

 

 

De façon consciente ou inconsciente, rares sont les haïtiens-nes depuis le début de la décennie 2000 n’ayant pas fait usage de ces différents adages/dictons pour synchroniser des rapports, pour témoigner soit son appartenance et/ou son sentiment de retrouvaille dans un groupe et/ou dans une relation personnelle. Ces adages comme bien d’autres, pèsent très lourd, renferment de grandes charges politico-sociales ; du coup, jouent un rôle important dans l’univers symbolique et communicatif de la grande majorité de la population haïtienne. Très souvent, ils incorporent les textes de discours officiels, les conservations des groupes sociaux élitistes, les cours magistraux des professeurs (lycées et universités) ; les dialogues et conversations de marchands ambulants etc. Grosso modo, l’on pourrait dire que ces néologismes participent de l’organisation discursive de presque toutes les institutions structurant la vie sociale haïtienne. Ces adages, se rangeant graduellement dans le socle mémoriel de nos proverbes : actant persuasif du langage, et étoffe de commune représentation sous-tendant des symboles collectifs ; semblent par la force de la répétition cimenter nos valeurs et représentations. Dans cette perspective, Jean Barnabé écrit : « Les langues créoles, ainsi que les proverbes qui y découlent constituent un ensemble de mécanisme, de mélange se rattachant à un ensemble de valeurs et charges sociales, dérivées des expériences coloniales, étreintes de souffrance et de valeurs symboliques, mémorielles. Fors de cela, ils (les proverbes) traduisent le besoin de codage communicationnel, parfois renvoyant à un ensemble de stratégie langagière, discursive de résistance, parfois aussi les ramène à une reproduction des stratégies communicatives sectaires, groupales du monde social de l’époque de la colonisation.»

 

              Les multiples expériences communes, les partages, les rapports entre les individus dans l’espace social, constituent et contribuent en grande majorité à l’enrichissement des formes discursives et communicationnelles qui y sont produites. D’ailleurs, il semble être un exercice incontournable même pour la survie de toute langue. La dynamique sociale, étant altérable et mouvante, force à chaque fois les acteurs nous dit Jean Pierre GAUDIN à un périple de représentation, de construction de symbole et d’invention des dires.  Dans ce procès, l’invention de néologisme, d’adage, de proverbes est un exercice légitime pour toute langue. Toutefois, les charges sociales des proverbes ont tendance le plus souvent à nous échapper. Dans le cadre de notre préoccupation se ramenant autour de ces adages populaires structurant le parler des politiques et administratifs haïtiens, nous nous fixons l’objectif de saisir l’ampleur évolutive et significative de l’usage des aphorismes cités ci-dessus. A force de modeler, de façonner les manières de dire, ils semblent (les adages) avoir une prédominance considérable dans nos communications et échanges, au point de ne pas susciter, ni interpeller le sens critique de bon nombre de gens de la population. Ce constat, vraisemblablement est aussi valable pour les universitaires, les chercheurs en particulier, venant d’horizon divers des sciences humaines et sociales, spécialistes des domaines comme les sciences du langage, la communication, la sociologie et la science politique. 

 

 

Au quotidien, médias radiodiffusés, télévisés et d’autres institutions d’information et de formation massive s’imprègnent de ces dictons sans aucun souci de décrypter les non-dits, ni les dessous des possibles rapports/relations auxquels ils invitent et convoquent. En outre, ces proverbes semblent stipuler, articuler et exposer un ensemble de représentation dont se font les politiques et fonctionnaires haïtiens-nes s’agissant d’échange sociale dont leur statut leur confère. Au-delà des représentations dont ils se font (les fonctionnaires et politiques), ces adages semblent les impulser, les induire et même inciter dans la majorité des cas, à des collusions et interférences des affaires personnelles, claniques, mesquines et groupales aux intérêts étatiques et collectifs ou convient tout simplement les agents de l’administration publique dans des pratiques clientélistes. 

 

 

Les travaux des linguistes haïtiens comme Yves DEJEAN, Pierre VERNET et Michel DEGRAFF sur le créole haïtien ont beaucoup contribué dans le renforcement de la reconnaissance académique de la langue nationale, d’autant plus, participent d’une tentative de systématisation de certaines valeurs et mœurs du terroir par l’étude et le décryptage des proverbes et adages populaires. A côté de ces auteurs, il y a des linguistes caribéens et francophones tels que : Télegrand NOEL, Michel BENIAMINO, Arielle THAUVIN-CHAPOT et autres, ont eux aussi, apporté leur contribution dans l’étude des schèmes langagiers, au système de valeurs et de représentations collectives des proverbes créoles en rapports aux pratiques communes et populaires des anciennes colonies où le créole est devenu langue nationale. En ce qui concerne notre préoccupation, nous voulons établir le rapport entre l’avènement des néologismes, des adages devenant populaires dans une période donnée dans la société haïtienne et un ensemble de représentation collective synchronisant des pratiques corruptrices et clientélaires de groupes dans la sphère politique et au niveau de l’administration publique.

 

 Néologisme au regard de nos pratiques et valeurs

La quête perpétuelle collective de sens à l’existence dans la société haïtienne, depuis sa création, a toujours constitué selon Carlo A. Célius, un défi pour la grande population et les dirigeants politiques en particulier. Car dit-il, les ethos communs sur lesquels se fondent les liens sociaux sont majoritairement trop claniques, inégalitaires empêchant, à chaque fois l’émanation des passerelles d’actions collectives, et en même temps donnant lieu à l’invention des mécanismes de survie sectaire, mesquin amenant très souvent à la construction des représentations collectives populaires, traduction de mécanisme de survie. En ce sens, pensons-nous, les mécanismes de survie, étant l’affaire d’une grande majorité défavorisée des couches populaires, semblent très souvent trouver de la légitimité dans des expressions et de type de communications populaires, symbole d’inventivité et de réinterprétation langagières incarnant une commune appartenance, d’intérêts convergents, tout aussi bien de poursuite d’objectifs partisans codés et de valeurs partagées.

 

 

 Ainsi, dans les années 90, l’école anthropologique des sciences du langage de l’université de Stanford, représentée par des linguistes comme Joseph H. GREENBERG, Meritt RUHLEN, s’est intéressée à la création de néologisme et de schèmes langagiers codés, permettant de saisir des nouveaux liens sociaux entre des groupes d’individus, de par leur origine ethnique (indiens, européens et  asiatiques), vivant ensemble sur le territoire américain avec d’autres américains issus d’ethnie différente des leur, forgeant des expressions et adages dans leur langue d’origine traduisant leur mode de représentation collective  propre, tout en étant des américains comme d’autres.  Dans un article publié dans le Scientific American journal, intitulé Linguistic origins of native American, ce qui peut se traduire en français par ( les origines linguistiques des américains natifs), ils essayent de remonter à l’histoire, aux origines sémantiques d’expressions usuelles populaires traversant différentes ethnies dans la société américaine, qui pourtant synchronisent des modes de représentation propre à quelques-unes, desquels découlent, émanent des formes d’agir, de solidarité, d’intégration et parfois de contestation.

 

 

Les proverbes, étant le ciment d’un ensemble de représentation sociale symbolique, mémorielle de la production d’une société (valeurs, mœurs, pratiques collectives) participent de la construction des liens et rapports qui peuvent être bénéfiques pour la communauté dépendamment de l’agir collectif qu’ils entrainent. Tout aussi bien, les adages peuvent contribuer à pervertir les liens sociaux suivant cette même logique. Dans cette perspective, les adages haïtiens n’échappent pas à la logique d’un possible double-jeu sémantique consolidant, soutenant les modes de rapport amenant parfois aux élans de solidarité, tout aussi bien peuvent participer à pervertir les formes de représentation collective de nos symboles et valeurs. En Haïti, les liens familiaux, les relations amicales, les rapports de solidarité se trouvent à la base des formes de représentation collective traversant la majorité de la population.

 

 

En Haïti, dans la majorité des cas, les modes de vie et pratiques de solidarité, peuvent être considérées comme des mécanismes de résilience issus de notre passé colonial. C’est-à-dire des inventions pour contourner le mode de vie qu’offrait l’administration coloniale. En outre, la tyrannie des colons blancs, les maltraitances et souffrances des esclaves à Saint-Domingue leur contraignaient à en inventer et forger une altérite créole avec des codes et organisations communicationnelles comprenant des connecteurs et modes de dire différents. Les adages et/ou dictons choisis ci-dessus comme cas d’étude peuvent nous offrir toute la latitude pour saisir et esquisser leur poids social en rapport au phénomène de double-jeu sémantique attributif.

 

 

Depuis les recherches de Leonard Bloomfield sur la linguistique structurale, postulant que le langage, tout comme le comportement pouvait être analysé comme une mécanique prévisible, explicable par ses conditions externes d’apparition, l’anthropologie linguistique commence à se construire comme un sous champ des sciences du langage et de l’anthropologie humaine, visant les complexes relations entre langage, culture et expression littéraire. Puis au courant des décennies 80 et 90, les travaux effectués sur cette trilogie allaient apporter de la légitimité, allait propulser l’anthropologie linguistique au rang de discipline académique, grâce aux travaux de nombreux anthropologues, comme G. Calame-Griaul (1987), J. Capron (1988), Dominique Casajus et autres. Dans les années 2000, cette discipline-frontière suivant l’expression de Franck Alvarez Pereyre, allait se renforcer d’avantage, notamment par les travaux d’Alessandro Duranti, s’intéressant aux relations de productions proverbiales et le milieu culturel. Les recherches de Duranti mettent en exergue la délicate relation (langage, culture et expression littéraire), articulant la nécessité de saisir le rapport complexe que les formes de représentation communicationnelle entreprennent avec la production culturelle et discursive de toute société. Ses réflexions à ce propos, semblent se distinguer, vont à l’encontre des approches faites par des linguistes comme Edward Sapir (1968) ou de Benjamin Lee Whorf (1969); pour qui, le langage constitue un moyen neutre de construction d’une vision du monde. Tandis que Pour Duranti, le langage s’avère être une organisation du monde, une différenciation sociale. 

 

 

 En ce qui concerne la création et l’invention d’adage et de proverbe dans la  société haïtienne, l’approche trilogique de Duranti semble bien adapter aux différentes productions culturelles, communicatives relatives à la création des néologismes dans le créole haïtien. En outre, son approche nous permettrait de situer, de camper les acteurs dans leur démarche affective, positionnelle et positionnée dans notre culture au travers des schèmes communicatifs. Ceci étant dit, quelle place faut-il accorder aux proverbes haïtiens dans l’univers symbolique et mémoriel de nos valeurs, de nos formes de représentations collectives ? Comment prennent-ils corps dans l’espace social ? Quelles sont les conditions socioculturelles déterminant, conditionnant leur création parfois les unes différentes des autres, ou parfois se complémentent et se renforcent ? Dans quelle mesure structurent-ils (les adages) nos formes discursives et communicationnelles ? Enfin, pourquoi peuvent-ils à la fois contribuer à illustrer des liens sociaux bénéfiques à tous, et en même temps renvoyer à la fortification a contrario au raffermissement des rapports de groupe, de  clan, d’une ou des catégorie(s) sociale(s) au détriment d’une ou d’autres ? 

 

 

 Pour Duranti, le langage se trouve subséquemment dans un rapport étroit avec la culture et les expressions littéraires. Ses deux œuvres majeures, Language as culture in US (2003) et Language as a non-neutral medium (2011), systématisent sa théorie en évoquant « le langage tout comme les expressions littéraires sont des outils soudés dans des cultures, du coup des instruments au service d’agent qui l’utilisent de manière intentionnelle, soit pour maintenir leur privilège, soit pour contester un système.

 

 

 

 Les possibles réponses à ces interrogations se développeront tout au long de notre démarche, s’agissant de faire montre des diverses implications que les adages/proverbes puissent avoir de part les contextes et référents socio-politico-culturels auxquels ils nous renvoient sous des formes expressives et communicatives. Si notre préoccupation s’attèle sur l’avènement de ces adages créoles (Kolòn ki bat, baz pam, zo kot pam, zafe pam, blodè pam) devenus populaires à partir des années 2000 dans l’univers oral haïtien particulièrement, nonobstant, l’on ne saurait pas d’un plus grand angle ne pas regarder de façon historique, leur existence et présence quasi constante dans les productions culturelles, artistiques et même poétique dans des époques et moments précédant la période délimitant notre objet d’étude.

 

 

D’ailleurs, les œuvres des poètes et romanciers du 19ème siècle et du 20ème siècle haïtien témoignent de la richesse de la production de néologisme, de proverbes/adages dans notre langue vernaculaire.

             

 

Des expressions populaires comme tete doubout, renvoyant aux seins fermes et ronds des femmes haïtiennes ; kadejakè, décrivant l’acte de viol sur des femmes dans l’univers symboliques des valeurs en Haïti ; fè jako pye vèt, symbolisant l’action de courtiser une femme discrètement ; dyòl alèlè, évoquant le fait d’avouer des secrets, personne pratiquant la médisance et le commérage, sont autant d’invention des poètes et romanciers comme Oswald Durand (1840-1906), de Justin Lhérisson(1872-1907), pour ne citer que ceux-là. Ces expressions populaires participent de l’enrichissement de notre macrocosme symbolique et mémoriel de nos mœurs et valeurs s’agissant de doter le créole haïtien de nouvelles façons d’articuler la parole populaire. En dehors de la spécificité de la production littéraire, les vicissitudes de la vie quotidienne prennent part, contribuent beaucoup aussi à leur irruption (les adages) dans la construction de nos schèmes langagiers et communicationnels. 

 

 

Les adages auxquels nous nous intéressons dans ce travail, comme je l’ai déjà mentionné antérieurement, ont envahi les milieux sociaux haïtiens au courant de la décennie 2000 jusqu’à nos jours. Ils résonnent, font écho des lèvres et parois des catégories sociales les unes très différentes des autres, et ceci a un rythme d’usage synchronisant, renvoyant à une certaine forme de dire ou de se dire les uns les autres officieusement les choses. Ils interpellent aussi un certain mode expressif atypique de gens de presque tous les âges et de toutes les catégories socioprofessionnelles sans exception. Au premier degré, l’évocation de ces adages se situerait dans la sphère privée des relations se développant entre membres d’une même famille, parmi des individus se côtoyant depuis un bon nombre d’années, entre collègue de travail, entre camarades de classe etc. Pourtant, à observer de plus près, l’on peut entrevoir un certain effet d’entraînement dans les communications des gens. Les adages tintent très souvent les conversations et dialogues des plus formels au plus fastidieux.  Leur emprise et prééminence dans les rapports/relations engageant le verbe montrent, dessinent à chaque fois une forme de dépendance, de conditionnement oral, facilitant des raccourcis, des topos au niveau de l’expression. Le monde musical haïtien constitue avec les autres tendances artistiques et littéraires un des grands repères de leur usage et de leur invention en quasi-permanence. Nous reviendrons plus tard dans le texte pour développer cet aspect.

             

            

            

 

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