En Haïti, il n’y a pas de pouvoir à prendre: il y a un Etat à refonder, un peuple à éduquer, un pays à faire prospérer. Plus médiatiquement, nous dirions qu’il n’y a pas de pouvoir à voler, mais un pouvoir à mériter, un pouvoir à bien gérer, dans l’intérêt commun. Ces paroles résument l’ultime affaire nationale qui devrait devenir bientôt la chose la mieux partagée au sein de la population haïtienne. Vu la situation de déchéance avancée du corps social, ce que nous appelons improprement « les élections » représente le pire chemin pour trouver la solution à nos problèmes les plus cruciaux.

Il revient donc aux élites conscientes et conséquentes (l’infime minorité non démissionnaire) de faire valoir leur droit à trouver la solution salvatrice nationale, synonyme de pacification, d’ordre public, d’espoir solide, de développement prospère et d’avenir ensoleillé. Pour refonder l’État, il faut la manifestation, au plus haut degré, du courage invincible chez nos plus grands hommes de valeur et de moralité ; l’énergie morale transcendante jouera le rôle de catalyseur pour vendre l’essence, l’image, l’esprit des attributs primordiaux de l’Etat. Parce qu’aucune « superstructure » de ce genre n’a d’avenir si une promotion tous azimuts n’arrive à en faire partager l’idée avec la majorité de la population.

Ensuite, refonder l’Etat va de pair avec la reconstruction, le remembrement moral de la « société » dégénérée. Ce qui, réalisé comme cela se doit, signifie la multiplication fulgurante du nombre de citoyens haïtiens, autrement dit : des nationaux bien imbus de leurs droits et de leurs devoirs civiques.

En même temps qu’ils travailleront à la prospérité de l’Etat, ils défendront celui-ci comme d’authentiques soldats. Quid, maintenant, du rapport entre la pauvreté et la démocratisation chantée sur tous les tons par tant de faux apôtres ? La presse tout comme la société dite « civile » se sont jetées tête baissée dans une pseudo-démarche que nous appelons « la démocratie en courant ». Les secteurs vitaux de la Nation en veilleuse (entre autres, la jeunesse, la paysannerie, les grands producteurs, la masse ouvrière et les chômeurs) devraient être éduqués, orientés pour devenir conscients que les progrès socio-économiques sont censés précéder « l’éclosion véritable de la démocratie ». En ce sens, concevoir le plus vite possible une ambitieuse politique de l’emploi et s’ingénier à trouver les moyens d’exploiter les immenses ressources du sous-sol haïtien se révèlent clairement des priorités à combler à moyen ou à long terme si nous voulons réellement changer le visage hideux d’Haïti en beauté spectaculaire… d’ici la fin de la décennie.

Dans le même ordre d’idée, il serait tout à fait indiqué qu’une action civique bien comprise enseigne au petit peuple et aux jeunes que les élections et un système démocratique dans un espace infesté de nombreuses misères sont une chimère. Voilà qui traduit parfaitement la nécessité d’une révolution qui porte très bien son nom ! Dans ce contexte sociopolitique, il n’y a pas de place pour des hésitations. Pour la terre haïtienne et la République désespérément malade, nous n’avons qu’un seul choix : un remède totalement révolutionnaire, celui de la vérité, de la puissance de la volonté et de la conscience pleinement imbue de notre devoir national.

GeorGes E. Allen

 

Par Me Sonet St Louis, avocat

 

Je ne pense pas que Lionel Trouillot, cet immense intellectuel, cette lumière dans notre cathédrale culturelle, ait pu dénier à l'ancien Premier ministre Robert Malval, une autre fierté de la République, un esprit brillant et libre, sa qualité d'Haïtien et même son droit de participer au débat sur des questions d'intérêt collectif à cause de la couleur de sa peau ou encore de rester étranger aux problèmes pratiques et récurrents auxquels notre pays est confronté.

 

Qui est investi d'une telle autorité en Haïti ? Personne ! Le père fondateur Jean Jacques Dessalines, une figure emblématique de la création d'Haïti, avait lancé cet avertissement lorsque certains avaient voulu faire main basse sur les biens vacants laissés par les anciens maîtres : « Noirs et mulâtres, nous avons tous combattu contre les blancs et les biens que nous avons acquis en versant notre sang appartiennent à nous tous et j'entends qu'ils soient partagés avec équité. » Cette phrase fait de lui une source d'inspiration. Associer la justice fondamentale au principe de l’équité pour combattre l’injustice parmi les hommes, c’est impensable qu’une telle philosophie de la justice soit celle d’un ancien esclave qui n’avait pas de titre universitaire mais qui fut habité par une telle lumière. Il avait compris bien avant les marxistes, les tenants de Critical Legal Studies et de la critique féministe du droit que les lois des hommes sont le résultat d’un processus politique hautement truqué et manipulé par les groupes dominants. J’ai appris très tard aux études doctorales en droit dans les enseignements de mes professeurs que la justice s’incarne dans l’équité. Alors qui copie qui ?

 

Dans l’esprit du père fondateur, la loi et l’équité sont deux choses qui devraient unir les Haïtiens Mais nous les avons mises de côté pour pratiquer l'exclusion, au lieu de traiter chaque citoyen haïtien dans le respect absolu de ce qui lui est dû et d'instaurer une égalité de droit pour réduire les inégalités de départ.

 

J’ai suivi Lionel Trouillot qui, par moment, reproduit le discours noiriste et Robert Malval qui s’accroche bien à son statut social de bourgeois. Entre intellectuels, il y a des moments d'affrontements où chacun cherche à faire triompher la raison ou sa propre vérité. Dans le contexte fragile d'Haïti, je dis « attention aux débordements ! ». J'espère qu’avec leur réflexion, Lionel Trouillot et Robert Malval continueront à nous élever dans l'échelle des activités de l'esprit dans un souci du débat honnête, fondé sur une confrontation pacifiée et des arguments sensés au lieu de renforcer une situation de polarisation obligeant les deux camps à s'ignorer, ce qui détruira tout effort de solidarité entre les citoyens.

 

La notion de couleur partout sur la planète est génératrice de préjugés. Chez nous, pour diverses raisons, le problème des classes associé à la question de couleur est à l'origine des conflits. Elle est source de tensions entre les noirs et les mulâtres et la cause de leurs affrontements. La couleur de la peau est politisée et constitue aussi un moyen de distinction sociale. Elle constitue l'opium des politiciens fanatiques, effondrés et sans bilan qui tentent de reprendre un discours sans aucune base scientifique. La couleur de la peau, l'appartenance à une classe ou à une caste ne saurait être une forme d'exclusion, une cause de bannissement ou de domination. La république doit primer sur les différences épidermiques.

 

Mulatrisme et noirisme, un échec partagé

Cessons de faire de l'amalgame ! Le mulatrisme avant et ensuite le noirisme à partir de 1946 ont une part de responsabilité dans ce bilan globalement négatif qui est le nôtre. Les noirs et mulâtres haïtiens au pouvoir ont anéanti les valeurs et n’ont pas su adopter des solutions qui, partout ailleurs, ont contribué à un plus grand respect des individus et une amélioration de leurs conditions de vie. C'est un constat négatif. Et cela oblige à nous soustraire des préjugés, à garder une certaine objectivité et à ne jeter la responsabilité de notre échec sur un groupe social. Restons dans le monde des faits ! De nombreuses exemples et actions politiques ayant jalonné notre histoire montrent que les élites noires et mulâtres n'ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités envers le peuple, les institutions, les constitutions et les lois qu’elles se sont pourtant données. Une élite, c'est d'abord la création, la production, la responsabilité, la rigueur affirmée, le centre de la moralisation de la vie sociale et politique.

 

À cause de l'absence de ces valeurs-clés, Haïti est dominée. Ses élites ne sont pas développées, et par conséquent subordonnées à la domination brutale de nations plus fortes. Pourtant, nos pères fondateurs nous ont légué une patrie mais n'avons pas pu jouer le rôle de sauvegarde de celle-ci. Il est à souhaiter que ces noirs et mulâtres constituant l'oligarchie locale fassent une introspection et demandent solennellement pardon aux masses rurales et urbaines pour les avoir réduites au désespoir et qui, par absence de patriotisme, ont soumis leur pays à la domination étrangère. Deux occupations militaires étrangères du territoire national en moins de dix ans, trois en moins d'un siècle, c'est le comble de l'incompétence. Des élites totalement insignifiantes, inopérantes, auxquelles on dicte des règles de la gouvernance d'Haïti pour le malheur du pays. Des élites « répugnantes », eut à dire un ancien président américain. L'historien Leslie F. Manigat a de son côté déclaré que celles-ci, à travers l'histoire, ont fait tout ce qui était dans leur pouvoir pour détruire Haïti. Mais si ce pays est encore debout, c'est grâce aux résistances des masses indomptables.

 

Dès qu’il y a crise, la question de couleur de la peau revient toujours sur le tapis. Mais elle ne répond aucun problème mais au contraire renforce l’incapacité des élites à trouver un terrain d’entente pour le bien collectif. Devant la détresse haïtienne, à côté de ce fait historique constant qui est la question épidermique, n'y a-t-il pas de place pour introduire d'autres sujets, des problématiques de société dans une perspective de changer la vie en Haïti ? Je veux parler de la solidarité, de l’éminence de la dignité humaine, le respect des droits, l'égalité devant la loi, la tolérance, donc des valeurs républicaines et démocratiques constituant le socle sur lequel repose notre société ?

 

La couleur de la peau est un problème récurrent depuis la naissance de la nation, mais il n'est pas le plus grave. Le pire, ce sont les écarts sociaux entre les have et les have not. Le problème, c'est la majorité de nos compatriotes condamnés au désespoir, faute d'opportunités. Un drame existentiel qui menace notre survie collective. Dans la classe des nantis, il y a bien sûr les noirs et les mulâtres. Ils sont les privilégiés du système traditionnel, basé sur des inégalités sociales inacceptables, lesquelles se sont aggravées au fil des ans à cause de l'absence des politiques publiques responsables et de justice sociale favorisant l'égalité des chances.

 

Réduisons plutôt la pauvreté !

Il n’y a pas de fatalité : nous pouvons résoudre ce problème de pauvreté qui attise les tensions sociales. Le moment est venu de porter une sérieuse attention à ce drame social et à l'ampleur des inégalités au sein de la société haïtienne.

 

Au lieu de se perdre dans des accusations et des rhétoriques inutiles, nous devrions plutôt mettre sur pied des politiques publiques audacieuses pour attaquer les bases de l'inégalité et une justice fonctionnelle basée sur l'équité, le seul principe susceptible de corriger les injustices parmi les citoyens. Pour y arriver, il faut concevoir la question politique autrement et avec des hommes et des femmes nouveaux, modernes, capables de hisser les citoyens noirs et mulâtres, donc la nation, vers des buts supérieurs.

 

On peut partir avec des chances supérieures en raison de son origine sociale, comme l'a reconnu Robert Malval en comparant son cas avec celui de la majorité. C'est vrai que les hommes naissent inégaux. Cette inégalité n'est pas biologique mais sociale. Car nous sommes tous venus dans le monde nu comme des vers. Nos origines diverses sont cause des inégalités sociales criantes. Mais celles-ci peuvent être tempérées par une politique basée sur l'égalité des chances au sein de notre société. Les mulâtres et noirs riches ne sont en rien responsables de leur position privilégiée. C'est le rôle de l'État, à défaut d’éliminer les inégalités sociales de les réduire, en assurant à tous les citoyens de la République un mieux-être par l'éducation, la santé et le travail valorisant et décent. Cette possibilité existe et est étroitement liée aux politiques que nous décidons de mettre en œuvre.

 

Il me semble que c'est dans cette direction que noirs et mulâtres haïtiens doivent regarder pour diminuer les inégalités et les structures qui maintiennent celles-ci. L'égalité des droits doit être une priorité politique. Elle suppose des stratégies et des politiques de bonne gouvernance, c’est-à-dire celles qui excluent la corruption, cette gangrène qui gâche les potentialités des générations futures. Car construire des écoles dignes de ce nom, des universités, des routes, des hôpitaux, donner du travail aux masses rurales et urbaines dans un environnement adéquat et sécuritaire, ce sont des responsabilités qui reviennent à des élites haïtiennes, noires et mulâtres. Elles ne peuvent pas les laisser aux organisations de charité ni aux ambassades étrangères. Les étrangers, même bien intentionnés, ne peuvent pas exécuter ces taches républicaines à leur place. Se libérer de ses responsabilités et se mettre en position pour jouir ailleurs ce que d'autres élites responsables dans d'autres pays ont construit pour leurs populations locales, est une absence de scrupule et de dignité.

 

Aucun pays ne peut avancer sans l’accès aux savoirs et à la science. Il ne fait qu'aucun doute que nous avons tout un peuple à éduquer, à mettre à l'école tout court, ce qu'on désigne généralement par le terme de démocratisation. Mais, il y a aussi une élite à éduquer, à rééduquer sur la base de la solidarité, de la démocratie, de l'État de droit, du patriotisme et de l'intégrité. C'est une nécessité parce que notre monde haïtien est encore celui de la réalité coloniale dominée par le non droit. Nous devons déconstruire cette réalité par la reconversion des élites locales et les opérateurs de la scène économique dans une perspective d'intégration d'Haïti dans le marché global. C’est techniquement possible.

 

Noirs et mulâtres, tous deux légitimes

Robert Malval et Antoine Lionel Trouillot ont un rôle à jouer maintenant, aujourd'hui plus que jamais. Ni l'un ni l'autre n’a pas le droit de veto dans les questions haïtiennes. Ils sont tous deux légitimes pour parler d'Haïti, leur pays, régler l'injustice historique, briser l'héritage colonial et faire entrer Haïti dans la modernité. Autrement dit, il faut que nous redéfinissions nos intérêts dans ce monde globalisé afin d’offrir enfin aux populations locales un nouveau futur.

 

Certains estiment qu’il faut prendre des mesures pour dépouiller les riches de leurs biens. C’est une hérésie. On ne peut pas priver cette minorité de ses biens, peu importe l'origine de ses flux financiers. Ce n'est pas de cette manière qu'on devrait aborder ce problème. Ce dont le pays a besoin, c’est d'un gouvernement capable d'imposer l'ordre et les règles valables pour tous. C'est l'État, avec la force du droit, qui doit combattre la corruption, le monopole et affirmer sa souveraineté fiscale. Il faut des règles pour favoriser la concurrence de manière à empêcher qu'une minorité prenne le contrôle de l’économie nationale. Il convient aussi de démocratiser le crédit afin de permettre aux entrepreneurs potentiels des classes moyennes et populaires de créer de la richesse et d’accéder au bien-être par l’investissement productif et le travail décent et valorisant. Il est aussi urgent de distribuer des services essentiels et de base aux citoyens en optant pour une politique de déconcentration des services et de décentralisation, telle que prônée par la Constitution de 1987. Car l’État réel, ce sont les services offerts aux citoyens, a écrit Dr Josué Pierre-Louis. Pour cela, il faut des règles pour empêcher que les oligarchies financières et les détenteurs du pouvoir d’État soient les seuls à en profiter.

 

De ce point de vue, il révèle que notre problème, c'est le refus viscéral de l'ordre et de la loi. Notre difficulté, c'est que les élites nationales se sont révélées incapables d'évoluer dans une société haïtienne dominée par les règles de droit. C'est l’absence d'ordre, le refus de la loi et le rejet du droit qui engendrent le désordre, l'anarchie, la pauvreté et la violence. Alors dites-moi, noirs et mulâtres : qui viendrait investir dans un pays où règnent l'arbitraire et la violence des entités criminelles ? La création de la richesse et la croissance passent par un minimum d'État. Nous avons besoin d’un État de droit dans lequel les gouvernants sont soumis à la loi au même titre que les gouvernés. Il est inconcevable de compter dans un pays plus de politiciens que d'entrepreneurs. Une démocratie de la crasse et un système politique et économique basé sur la souffrance citoyenne ne peuvent engendrer que des conflits sociaux interminables. Sans le développement économique, l'État de droit n'est pas possible, la stabilité politique ne peut être garantie et le respect des droits de l'homme ne serait que pur leurre. La pauvreté demeure le terrain fertile pour les discours claniques et haineux. C’est la démocratie du bien-être qui rendra possible le vivre-ensemble en harmonie et le peuple, vertueux.

 

Avoir des échanges libres est le propre des sociétés civilisées. Nous devons dialoguer sans cesse, pour répéter, Daly Valet, spécialiste en politiques stratégiques. Mais, il n'y a pas de consensus en dehors de la Constitution et des lois que nous avons adoptées et que nous devons tous respecter au nom du principe de l'égalité des citoyens de la loi. C’est ce principe qui est à la base de notre système juridique national et qui exclut l'absolutisme des groupes dominants. Dans un système basé sur l'égalité des droits, ce ne sont pas les ressentiments des groupes qui ont la priorité mais les valeurs de la République à partir desquelles chaque citoyen s'identifiera et se reconnaîtra. Je le répète : ceux qui ont intérêt dans l'établissement d'un véritable État de droit en Haïti, ce sont les détenteurs de l'avoir, du pouvoir et du savoir, car on n’est pas toujours certain qu’on sera toujours en position de pouvoir. Nous avons intérêt à avoir une justice fonctionnelle et indépendante.

 

Les élites possédantes seront toujours pointées du doigt aussi longtemps qu'elles auront pour alliés des médiocres et des corrompus majoritairement issus des classes moyennes réactionnaires. Certains riches malintentionnés doivent cesser de financer la bêtise au détriment de la nation. La médiocrité et la corruption sont le seul pacte que nous ayons réussi au cours de deux siècles d'histoire. Le temps est enfin venu pour construire un vrai partenariat entre les hommes et les femmes de bien et de valeur, des progressistes issus de toutes classes sociales pour combattre avec une énergie nouvelle les violences, les rivalités historiques, les pouvoirs mal acquis, la médiocrité, la corruption et les replis sur soi.

 

Robert Malval et Lionel Trouillot, ces deux échantillons de l'élite haïtienne, semblent ouvrir les espaces d'un débat honnête. Dans cette conjoncture nationale marquée par une crise aiguë, ils ont tous deux livré des réflexions empreintes de vigilance citoyenne particulièrement utiles pour nous mettre en garde contre des tentations autoritaires et totalitaires de nos gouvernants. Cessons d’être racistes de notre propre race ! Restons plutôt sur le terrain des principes et des valeurs pour défendre notre égalité historiquement partagée entre les noirs et mulâtres dans un contexte où l’on constate une résurgence de la vieille idéologie de la suprématie blanche basée sur le dogme de la race, sapant ainsi les principes du droit international des droits de l’homme universellement reconnus sur la base desquels la matérialisation a commencé chez nous il y a plus de deux siècles. Somme toute, comme l’esclavage, la question de couleur à laquelle nous avons mis fin au nom de l’universalisation des droits demeure une réalité d’oppression. L’égalité des droits, principe témoin de l’État de droit, voilà ce qui me semble être sensé à mettre en débat et la manière de la rendre opérationnelle afin de contrer l’exclusion et réaliser l’égalité des chances.

 

Bien que vous ne partagiez pas les mêmes intérêts, il n’en reste pas moins vrai que vous êtes unis par un destin commun. Un monde commun. En dehors de cette perception de hiérarchie sociale de fait et non de droit, le pays réel attend que vous preniez un dernier risque pour cette nation à la dimension de la personne que vous représentez. Plus que vous recevez de ce pays, plus que vous devez lui rendre la pareille, c'est une question d'équité. La société a le droit d’être exigeante envers vous. Nous sommes Lionel Trouillot, nous sommes Robert Malval. Dans cette déchéance où nous sommes tombés, la triste vérité est que le sort d’Haïti ne dépend pas des Haïtiens. À cause de nos bêtises, à chaque fois renouvelées, la première république noire du monde est à terre. Merci! Vos écrits apportent des réponses à certaines de nos questions car écrire est d'abord un acte existentiel. Dans cette caducité de l'Esprit, vos plumes sont des petits signes que nous existons encore.

 

Sonet Saint-Louis av

Professeur de droit constitutionnel à l'université d’État d'Haïti 

Professeur de droit des affaires à l'UNIFA

Professeur de méthodologie au CEDI

Canada, 19 août 2021

Tél. : 37368310/42106723

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Les envolées lyriques autour de la personne de feu Jovenel Moïse auxquelles la nation a assisté lors de la prise de fonction du Premier ministre, Ariel Henry, démontre de manière éloquente que ce gouvernement s'inscrit dans la continuité. L’ancien président de la République, brutalement assassiné au milieu de bandits et  d’ « amis » traites, est élevé à titre posthume au rang de « symbole de la résistance ». On a senti un jovenelisme souffler sur Haïti. Une nouvelle doctrine dont le docteur Guichard Doré se présente comme l'idéologue patenté. Tous ces événements et tractations politiques se déroulent dans un contexte où le gouvernement américain décide de déléguer un nouveau représentant en Haïti pour aider à la stabilité du pays et à la réalisation des élections. Comment les Américains entendent-ils assurer la stabilité quand leur intervention dans cette crise haïtienne est elle-même source de conflits et de discorde ?

 

Sans consensus national et sans feuille de route, Ariel Henry et son équipe s'inscrivent non seulement dans le temps de Jovenel Moïse – celui fixé par le défunt lui-même, c’est-à-dire jusqu'au 7 février 2022 - mais dans son agenda politique. Le Core Group doit en être conscient car c'est une donnée politique importante. La précipitation de cette communauté internationale à imposer son homme ne va pas sans poser de sérieuses difficultés. Elle pousse déjà le nouvel homme fort dans une bataille politique rangée qui commence à peine avec ce redéploiement du PHTK qui se réinstalle en force au pouvoir et une opposition qui prend ses distances vis-à-vis de cette configuration dont elle est exclue. Malgré les apparences d'une certaine détente, la crise ne fait que commencer.

 

Ce redémarrage auquel assiste le pays signifie que M. Henry marche dans le sillage de Jovenel Moïse en adoptant son agenda, c'est tout au moins le message capté. Rappelons que dans la chronologie des actions du président décédé, figure l'organisation d’élections présidentielles et législatives à la date du 26 septembre 2021. C'est sur la base de ces engagements que Claude Joseph, dans les premières heures ayant suivi l'assassinat du Président, avait pu bénéficier de l'appui des États-Unis pour succéder à l'ancien locataire du palais national. Une démarche qui s'inscrit dans la volonté de l'ancien Chef de l'État de remettre le pouvoir le 7 février 2022 à un président élu.

 

Or, tout le monde est d’avis que les élections ne sont pas possibles pour cette année. Il est à prévoir que ce gouvernement établi avec le support du Core Group, va s'engouffrer dans une crise politique réelle. Contrairement à ce qu'entonne l'ambassade américaine en Haïti, ce n'est pas un gouvernement d'union nationale qui est en place en Haïti avec Ariel Henry mais la continuité de la présidence de Jovenel Moïse. On ne peut pas parler de transition. Nommé par l'ancien président quelques jours avant son assassinat, Henry a été rejeté par la classe politique au début, pour sa proximité, disait-on, avec un puissant chef de gang. Par la suite, il a été ramassé par une partie de l'opposition d'une part et ressuscité d'autre part par l'International, qui l’avait pourtant écarté, au début, au profit de Claude Joseph. De plus, ce chef de gouvernement n'a pas bénéficié, comme le veut la Constitution de 1987, de la confiance des Chambres, rendues caduques depuis le deuxième lundi du mois de janvier 2020. 

 

« Tuteurs » étrangers

Dans cette bataille de coqs, Ariel Henry apparemment plus malin dans le jeu de la politique traditionnelle, a pris de vitesse la classe politique et la société civile, empêtrées dans leurs divisions internes et leurs détestations habituelles. Le nouveau PM de facto a réussi son coup avec l'appui de ses nouveaux tuteurs internationaux mais surtout à cause de l'incohérence de certains acteurs politiques mal imbus de la politique de Washington en Haïti. Les Américains exigent des élections qui ne peuvent se réaliser dans les conditions actuelles que sous le contrôle des gangs et dans un jeu faussé au départ. Le régime PHTK au pouvoir depuis dix ans concentre tous les pouvoirs et les ressources financières de l'État et il contrôle aussi le Conseil électoral, l'organisme dédié à la réalisation du scrutin programmé cette année. L'erreur de l'opposition, c'est qu'elle n'avait pas compris les enjeux et les intérêts en cause. Ce qui a conduit à sa perte.

 

Cette conjoncture mériterait une clarification. Il est indéniable que l'international a « ses » partis politiques avec lesquels il veut avancer et même « sa » société civile, quand il ne joue pas lui-même le rôle de parti politique et de société civile. L'incohérence d'une frange de l'opposition à accepter un Premier ministre nommé par Jovenel Moïse sans consensus et dans l'illégalité complète - puisque le mandat de ce dernier avait pris fin depuis le 7 février 2021-, a facilité la tâche à la communauté internationale. Du même coup, elle prolonge la tragédie du peuple haïtien en combat perpétuel pour sa survie. 

 

Les empires ne sont pas des âmes dociles. Il faut considérer les puissances comme elles sont, c'est-à-dire des dominateurs, des calculateurs et des stratèges cyniques et implacables, uniquement préoccupés par leur seul intérêt. Je l'ai souvent dit que l'anti-américanisme est stérile, improductif et fanfaron. Il importe pour les Haïtiens d'être intelligents, patriotes et intègres pour ne pas être toujours et nécessairement les victimes. Car, sur la scène internationale, ce n'est pas la position la plus juste qui triomphe mais celle du plus fort. Il faut être sérieux, doué et adroit pour que la raison du plus fort ne soit pas toujours la meilleure.

 

Dans le contexte d'Haïti non seulement l'international est un acteur classique mais se révèle un concurrent sérieux car il a toujours su s’imposer en maître du jeu politique chez nous. C'est  pourquoi la question haïtienne est difficile. Les Haïtiens ont perdu le droit d'avoir leurs opinions sur la conduite des affaires chez eux. Haïti devient donc ce type d'État failli, dépourvu d’ordre. Vu que la situation de non-droit et de mauvaise gouvernance persiste, on est tenté de conclure que les puissants veulent de cet état de fait, c’est-à-dire la présence et le maintien de ce modèle d'État sans ordre avec la complicité des élites locales sans conscience nationale.

 

Il paraît évident avec l'intronisation du nouveau PM, les États-Unis, partie prenante de la crise haïtienne, imposent leurs vues à la nation haïtienne. C'est facile à comprendre : nous sommes dans une logique de force et les Haïtiens ne font pas toujours preuve de dignité dans la défense de l'intérêt national face à l'étranger. C'est à Washington, à Ottawa et au Quai d'Orsay que se prennent les décisions concernant la prise, la perte et le maintien du pouvoir en Haïti. Cela devient évident que le peuple haïtien est écarté et n'a rien à en dire. Même dans le cas de décisions infra-structurelles comme celles de construire une route agricole ou un hôpital, c'est vers l'étranger que nos dirigeants se tournent. C'est la consécration de la perte de notre indépendance. Car le concept d'indépendance signifie avant tout gestion politique autonome, droit d'initiative, même limité.Avec M Daniel Foote, l'envoyé spécial des États-Unis pour Haïti, la crise haïtienne prend une autre allure. Sans souveraineté, ayant perdu la qualité d'État, Haïti est devenue le « premier territoire transnational » du pouvoir global, a écrit Dr Chery Blair. Ce pouvoir s'exerce à travers des agents locaux : c'est la globalisation dans sa manifestation la plus brutale. La réalité haïtienne s'internationalise, se globalise. 

 

Dans cette nouvelle configuration politique où des agents locaux sont recrutés et agissent pour le compte d'un pouvoir transnational ne devient-elle un centre d'intérêt pour les historiens et les spécialistes en droit international ?

 

Retour au politique

Dans ce monde de non droit qu'est devenu le nôtre, le droit comme outil d'aide à la bonne gouvernance a perdu sa capacité de régir nos actions. Ce qui signifie qu'en dehors de la normalité juridique, nous devons trouver une formule consensuelle du vivre-ensemble. Mais la situation se complique car l'intervention brutale des pays occidentaux pour imposer leur solution à la crise, n'a pas facilité la tâche aux Haïtiens qui, eux-mêmes, sont victimes de leurs déchirements et de leur incapacité à penser Haïti, leur propre pays.

 

En examinant la crise haïtienne, et compte tenu de la multiplicité des acteurs sur le terrain politique, aucune solution à ce problème ne peut avoir la prétention d'être parfaite, y compris celle qui nous est actuellement imposée. La meilleure des réponses est celle qui nous invite à la paix et la cohésion sociale. Ce retour donc au politique, à l'éthique, au patriotisme, à l'intégrité, à la compétence, au consensus inclusif paraît impératif. Dans une crise grave et exceptionnelle comme la nôtre, nos choix doivent privilégier des références morales, intellectuelles, religieuses, politiques et patriotiques. Il faut surtout éviter le recyclage de l'ancien, des modèles rachitiques et désuets, incapables d'inspirer la nation et la jeunesse. Ces dernières ont besoin de nouveaux ressorts pour rebondir dans l'histoire, une nouvelle raison d'espérer.

 

C'est pourquoi j'ai maintes fois souligné qu'on ne peut pas s'inspirer de la Constitution pour trouver une solution à la crise actuelle. Nous sommes dans un désert constitutionnel parce que le Président Jovenel Moïse avait bousculé les principes qui font la force et la vertu d’une démocratie. Pour ce cas actuel, non prévu par la Constitution, il n'y a pas provision légale. C'est le désert, pour répéter Dr Bernard Gousse, professeur de droit. C'est précisément parce que le droit n'y est pas que nous sommes dans un désert constitutionnel. Dès lors, tout universitaire doué d'un sens de l'éthique, doit reconnaître que nous sommes dans l’impossibilité de concevoir des formules constitutionnelles abracadabrantes à appliquer à cette situation inédite. Soit la démarche est constitutionnelle, soit elle ne l'est. Si elle ne l'est pas, nous devons l'assumer et expliquer à la nation pourquoi nous en sommes arrivés là. Ce qui me paraît soutenable du point de vue de l'éthique intellectuelle. 

 

La Constitution ne prévoit pas que trois branches de l'État puissent être en vacances, comme c'est le cas actuel. C'est l'effondrement de l'État. À mon humble avis, étant donné que la loi mère ne prévoit pas ce cas, la formule doit être exceptionnelle. Une solution imparfaite mais viable, à même de rallier la nation et la conduire vers un nouveau départ. Après analyse des propositions faites par certains groupes de la société, incluant partis politiques et organisations de la société civile, j’ai constaté qu’elles sont incohérentes, mal agencées et mal calculées. Elles ne peuvent donc pas déboucher sur une ingénierie politique et institutionnelle. Nous retrouvons parmi ces propositions deux principaux types de gouvernance :

 

A) La nomination d'un président provisoire issu de la Cour de cassation, du Sénat ou ailleurs. Ce chef d’État provisoire choisit un Premier ministre qui doit être issu du secteur politique ou de la société civile avec qui il partagera les fonctions exécutives.

 

2) Le choix d'un premier ministre sans président qui assure seul la plénitude du pouvoir exécutif en l'absence de l'institution de contrôle, détenteur exclusif en matière d'élaboration des normes, c’est-à-dire le pouvoir législatif.

 

Limites des propositions de sortie de crise

Les propositions posent problème. Envisageons le cas de figure où se mettrait en place un exécutif bicéphale ayant à sa tête un président provisoire et un premier ministre, formule déjà appliquée en 2004 après le renversement du Président Aristide du pouvoir. Cette formule prétendument d'inspiration constitutionnelle ne va pas sans laisser quelques problèmes sur le plan juridique. La première question juridique à résoudre est la suivante : comment permettre à un Président issu d'une situation exceptionnelle où l'ordre constitutionnel et démocratique est rompu, d'utiliser les attributions constitutionnelles conférées à un Chef d'État légitime et démocratiquement élu ? Cette situation exceptionnelle dans laquelle on se trouve n'est pas le fruit de la mise en œuvre de l'exercice de la souveraineté nationale dont le peuple est le dépositaire exclusif et dont chaque citoyen détient une parcelle au nom du principe de l'égalité des citoyens devant la loi. Si le Président n'est pas muni d'un mandat du peuple, comment peut-il utiliser la Constitution et les institutions qui lui appartiennent? Ce serait un viol de la souveraineté nationale. Sans mandat  populaire, aucun gouvernement ne détient la légitimité démocratique et le pouvoir pour décider au nom de la nation et de sa charte fondamentale.

 

Un tel raccourci juridique diminue l'esprit et la lettre de la Constitution mais certains juristes diront que si on remonte dans l'histoire, on verra que cette solution avait été déjà utilisée. En tout cas, je ne vois pas la nécessité d'évoquer cette tradition parce que celle-ci ne fait que rééditer l'irrationnel. Elle a peut-être fait ses preuves dans le passé, comme certains l’affirment. Mais en même temps ces solutions revêtues de l'irrationalité avaient laissé des problèmes politiques et juridiques non résolus. Ce qui conduit à une sorte de désenchantement juridique qui a, en quelque sorte, influencé négativement la cohérence de notre système juridique et de gouvernance. Le droit obéit à une logique cohérente. On ne peut pas appliquer une loi à moitié. C’est juridiquement impropre. Nous sommes dans un désert constitutionnel certes, mais non dans un désert historique. Un retour à l'histoire du droit constitutionnel est nécessaire pour voir comment cette question de vide constitutionnel a été abordée et quelle réponse on y avait apportée. Ce travail permettra d’une part de corriger les erreurs à partir des expériences passées et de l’autre, d’innover si c'est possible.

 

Dans le deuxième cas de figure, celui d’Ariel Henry, il y a un problème de taille qui se pose. En raison de l’effondrement des deux pouvoirs d’État – le Législatif et le Judiciaire -, le Premier ministre aura à exercer l'autorité politique sur les trois branches de l'État. Ce fait est significatif et entrera dans l’histoire du droit constitutionnel haïtien comme une donnée fondamentale. Le Parlement est dysfonctionnel malgré la présence des dix sénateurs en fonction. Comme le Président Jovenel Moïse, l'actuel Premier ministre exercera non seulement toutes les fonctions exécutives mais s'appropriera aussi l’ensemble des compétences législatives.

 

La Constitution met en place une dyarchie au sein du pouvoir exécutif, c’est-à-dire une gouvernance à deux. Le Président n'est pas le chef hiérarchique du Premier ministre. La Loi fondamentale attribue à chacun d’eux des attributions et des responsabilités propres : il s’agit d’un système de gouvernance publique dans lequel il existe entre le gouvernement et le Parlement une relation fonctionnelle et sanctionnée.

 

Si aucune norme ne confère à ce cabinet un caractère constitutionnel ou légal, qu'est-ce qui justifie un gouvernement ayant à sa tête un chef de gouvernement ? Si le gouvernement n'est pas légal, comment peut-il s'inspirer de la Constitution pour justifier ses actions ? D'où est tiré le poste de Premier ministre en Haïti ? Certainement dans la Constitution de 1987. Mais peut-on utiliser le poste de Premier ministre en laissant de côté la logique politique et constitutionnelle qui en est à la base sans se perdre complètement et tomber dans une hérésie juridique ou même un blasphème contre la Constitution ? Cette formule consacrant un premier ministre sans président s'appuie sur une vision d'apocalypse juridique qui me paraît grave. Elle ne peut donner qu'une stabilité de façade. Il est illusoire, sinon naïf, de croire ou de prétendre que la nation peut avancer avec des responsables agissant avec une telle légèreté.

 

Dans notre régime politique, la présence du parlement est incontournable pour que le poste de premier ministre, chef de l'administration publique, ait un sens. Une légitimité. L'engagement du gouvernement devant les Chambres est une condition fondamentale pour la mise en œuvre de l'action gouvernementale. Or cette équipe n’a pas d'engagement ni envers le parlement, ni envers le peuple. Le Premier ministre Ariel Henry décidera tout seul. Il va opérer en l’absence de tout contrôle parlementaire et dans un contexte où la présidence est orpheline. Ce gouvernement n'est responsable que devant lui-même et la communauté internationale de laquelle il a tiré son autorité.

 

Non astreint aux règles de coercition et de sanction, un tel gouvernement est illégal et sujet à la corruption. Un citoyen qui accepte d'intégrer un gouvernement dépourvu de tout contrôle, risque de salir sa réputation et son intégrité. Il devient naturel que les citoyens décèlent chez cette nouvelle équipe une certaine prédisposition à la corruption et au pillage du bien commun. 

 

Une démocratie de la crasse

Le droit est aujourd'hui une affaire de contrôle. C'est la haute juridicité d'un gouvernement qui explique sa licéité. Tout gouvernement sérieux doit rechercher un état d'être juridique.

 

L'absence d'éthique est la marque de fabrique de cette équipe. De plus, certains membres de ce gouvernement n'ont pas été déresponsabilisés de leur gestion passée. Donc il y a de quoi de parler d'illicéité.

 

Cette tendance quasi-générale à la corruption traduit une absence de vertu dans le secteur politique aussi bien que dans l'économie. En ces temps de marchandisation, tout (ou presque) devient objet de commerce illicite dans la configuration politique qui est la nôtre. Sur la base de ces considérations non motivées par l'éthique, voulant assumer la présidence provisoire d'Haïti, Claude Joseph avait pris un arrêté dans lequel il justifiait ses ambitions en invoquant l'article 149 de la Constitution. Il s'est finalement rétrogradé en gardant le ministère des affaires étrangères et des cultes.

 

Dans ce pays où il y a plus de politiciens que d'entrepreneurs, il n’est pas étonnant qu’on pratique une démocratie de la crasse. Une démocratie des affamés dans laquelle évoluent toutes les classes sociales. La pauvreté efface la vertu et corrompt l'âme. C’est pour cela que chez nous, tout est perversion et illicéité. La réponse à cette situation de non être, au-delà de la question de la mauvaise gouvernance, est l'étroitesse de l’assiette économique d’Haïti. Il est impératif de l’agrandir. La rareté sera toujours cause de guerre. Sans le développement économique, la croissance et la création des emplois décents, il n'y aura pas de stabilité politique. 

 

Tout compte fait, l'assassinat de Jovenel Moïse et le démantèlement de nos institutions par le pouvoir actuel aux commandes depuis une décennie, créent une situation complexe et compliquée. La complexité étant partie prenante de l'action humaine, elle ne doit pas être vue comme un obstacle infranchissable. On peut s’en sortir. Pour cela, on doit savoir jouer avec cette complexité. Comme disait Edgard Morin, il faut accepter une certaine utopie réaliste ou une imprécision certaine. Toute la question est de savoir si nos élites sont assez préparées pour évoluer dans des réalités complexes en inventant des utopies réalistes pour offrir des solutions à la hauteur de cette crise. Pour concilier l’utopie et le réalisme, la complexité et le certain. 

 

Au-delà de ce que le droit dit et ce qu'il ne dit pas ou ne prévoit pas, ou encore l'application d'un droit global à la place du droit national, se déroulent en arrière-plan de ces débats de prétoires, de véritables drames humains : des hommes et femmes mourant de faim et de violences quotidiennes à travers tout le pays. Il convient de se poser la question sur les demandes sociales. Que veut la société haïtienne ? À ce sujet, les citoyens et les forces organisées de la société ont leur mot à dire et la communauté juridique nationale composée de citoyens, ne peut s'enfermer dans la passivité devant une situation aussi dramatique. 

 

Sonet Saint-Louis av

Professeur de droit constitutionnel à l'Université d’État d'Haïti, FDSE

Professeur de droit des affaires à l'UNIFA

Professeur de méthodologie au CEDI

Montréal, Québec

21 juillet 2021 

Tel 37368310/42106723

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Indépendance. Nous semblons avoir oublié que nous sommes un peuple d’Indépendants. Les appels au secours fusant de partout, les images de distributions d’aide aux sinistrés du séisme du 14 août 2021 donnent à voir, à qui sait bien regarder, un peuple dépourvu de toute « Grandeur ». En vérité, nous semblons avoir oublié que notre Indépendance, gagnée au prix du sang de nos aïeux, est vieille de 217 ans. C’est un fait ! Aujourd’hui encore, très peu d’Haïtiens semblent avoir mesuré toute l’ampleur du risque qu’avaient pris Jean-Jacques Dessalines et toute l’armée indigène en opposant, l’âme pleine de colère, un ‘’NON’’ catégorique à l’esclavage, un refus éthique à la barbarie. Seulement une poignée d’Haïtiens sur les 12 millions qui occupent les 27 750 Km2 se rappellent encore, avec un brin de fierté, les prouesses et les actes élicites qui ont fait passer des Nègres de la condition inhumaine et morbide d’« Idiots utiles » au prestigieux statut de « Fondateurs de République ».

Notre méconnaissance et/ou ignorance de l’Histoire est telle que nos actions, grandes ou petites, individuelles ou collectives, ne sont jamais orientées par des Valeurs supérieures. Liberté, Égalité, Fraternité, l’«Union fait la force», «Vivre libre ou mourir», « Du sol soyons seuls maitres… ». Ce ne sont là, aujourd’hui, que de simples slogans vidés de tout contenu. Hélas! L’Haïtien s’interprète par le bas.

Au sommet comme au plus bas de l’échelle sociale, nous avons un goût marqué pour la bêtise. La bêtise et nous partageons le même lit, la même cuillère, les mêmes habits… Nous faisons corps avec la bêtise qui est l’âme de nos actions politiques, l’esprit de nos ‘’chansons’’, l’objet de nos désirs. Sous le règne de la bêtise qui, du moins en apparence, a encore de beaux jours devant elle, passe pour un fou, un ‘’anormal’’, celui qui ne s’en accommode pas, la dénonce et attire l’attention sur le fait qu’elle soit une maladie de la peau qui, insidieusement, se transforme en maladie du cœur.

S’il est vrai que, comme l’a dit Albert Camus, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », s’il est vrai qu’ « il n’est pas assez de critiquer son temps, mais qu’il faut essayer de lui donner une forme et un avenir », notre tout premier grand devoir, au beau milieu de ce chaos post-séisme, consiste à fédérer nos énergies pour lutter et mettre fin à l’empire de la bêtise. Il n’y a pas de conformisme dans la bêtise qui ne soit un danger pour l’Avenir, un gage d’effondrement.

Voilà 217 ans depuis que nous légitimons la bêtise, depuis que la bêtise est notre compagnon le plus constant; depuis que nous vivons dans un état profond de sous-humanité, à cause d’elle, depuis que nous sommes pris au piège de l’imposture, à cause d’elle, depuis que nous avons cessé de rêver, à cause d’elle… Puisqu’il revient à chaque génération de répondre aux questions de son temps, notre réponse aux forces hostiles à la vie doit être aussi puissante qu’une bombe. Où qu’elle se trouve, en nous ou à l’extérieur de nous, il nous faut débusquer la bêtise, la traquer jusque dans son dernier retranchement, pour la dynamiter.

Qu’est-ce donc la bêtise sinon tout mode de comportement qui entrave l’homme et l’empêche de grandir? Qu’est-ce donc la bêtise sinon toute action qui rabaisse l’homme jusqu’à l’extrême limite de l’infériorisation? Qu’est-ce donc la bêtise sinon des préférences et préjugés prises pour seule vérité? Qu’est-ce donc la bêtise sinon l’application de la loi du plus fort, du plus rusé, du plus cynique?

Puisque ce que font les hommes ce sont les hommes qui les défont, il est impératif en 2021 que les hommes et les femmes, conscients du poids insoutenable de cette peste collective qui nous accable (la bêtise), se dressent de toute leur taille en mettant un point d’honneur à mettre fin à son règne! Si l’homme est ce qu’il fait, l’essentiel aujourd’hui pour l’Haïtien est de se désaccoutumer de la bêtise pour ‘’être’’, seul moyen de construire la Nation.

GeorGes E. Allen

 

 

 

À un moment où les assassinats spectaculaires se multiplient, le peuple aux abois, un calendrier électoral vient d’être rendu public avant la publication du décret réglementant ces élections. Dans le même temps, le référendum prévu le 27 juin dernier est reporté. Le cas de se demander sous l'égide de quelle Constitution les élections annoncées seront donc organisées.

 

Un fait étrange dans l'histoire politique haïtienne. Même le PHTK, le parti au pouvoir, s’étonne devant cette décision pour le moins insolite. On organise des élections et ensuite un référendum pour changer la Constitution sous l'égide de laquelle ces consultations populaires seront organisées, cela défie tout simplement le bon sens. L’équipe de surdoués du Palais National ne cesse de nous surprendre en posant des actes pour le moins étranges. Derrière ce jeu malsain doit cacher quelque chose de plus grave. Ou est-ce une stratégie pour justifier les quarante millions de dollars gaspillés dans un référendum illégal qui n'a pas pu avoir lieu à cause de la résistance du peuple ?

 

Pour organiser des élections, il faut un décret électoral, c’est une étape incontournable. Le pouvoir exécutif qui, depuis le 13 janvier 2020, cumule les fonctions législatives, devrait le savoir s’il veut avancer dans la direction qu'il s'est tracée.

 

Nos dirigeants vont de contradiction en contradiction, de confusion en confusion. À se demander s’ils ne sont pas devenus fous tant ils font preuve d’illogisme. Le texte constitutionnel de 1987 prévoit deux chambres et une gouvernance à deux. La Constitution de Jovenel Moïse n’en prévoit qu’une seule, celle des députés, un président qui exerce toute la plénitude du pouvoir exécutif et un vice-président avec qui il devrait normalement faire campagne. C'est du n'importe quoi. Cela n’est pas l’œuvre de politiciens qui font usage de la réflexion.

 

De même, l’idée combien insensée de préparer des consultations populaires dans cette ambiance de violence tout azimut, équivaut à danser sur le reste des dépouilles de la République. L'assassinat hier soir de la militante féministe et politique, Antoinette Duclaire et du journaliste Diego Charles est la preuve que la violence devient de plus en plus incontrôlable. Ces deux jeunes sont tombés avec leur espoir dans leurs yeux et leur rêve dans leur cœur. Un coup dur porté contre la jeunesse, le moins que l’on puisse dire.Je l'aimais. Elle m'aimait. Nous nous aimions.

 

La mort tragique de cette activiste annonce-t-elle la fin d'un cauchemar ? Que d'ombres dans cette longue marche vers la démocratie ! Car, beaucoup de dirigeants politiques qui se disent de l'opposition, à cause de leur goût du pouvoir, perdent le sens du juste, de la mesure et du bien commun. Ils méconnaissent l'éthique parce qu'il leur manque un ensemble de valeurs pour les aider à construire l'espace public afin de permettre à chaque citoyen d'atteindre son but supérieur. On ne contribue pas à une dictature : on la combat. Il y a des principes sur lesquels on ne négocie pas.

 

Les élections constituent la voie démocratique par excellence. Le décret électoral est une étape importante dans l’organisation des élections, car il sert non seulement de base au processus électoral mais il favorise la libre participation des électeurs. Mais quel sera son fondement juridique, c’est-à-dire de quel texte légal il s'inspirera ? Du projet de référendum qui promet une autre constitution non encore née ou celle de 1987 enterrée par le régime ? Encore un flou artistique.

 

En tout cas, on ne peut pas diriger un pays de la sorte : un jour la Constitution existe et sert de référence, un autre jour elle est exclue. Tout se passe selon la volonté du Roi. Qu’on se rappelle par exemple que le Comité établi par le pouvoir pour rédiger la nouvelle constitution avait prêté serment sur l'acte de l'Indépendance, un document officiel certes mais non juridique. La charte fondamentale, qui constitue le document de référence juridique par excellence de la nation, a été bel et bien écartée. Pourtant le président dudit comité, Me Alexandre Boniface, ancien président de la Cour de cassation qui se vantait d’être un icône du droit, a prêté à ce jeu insensé. Cette constitution qu'on voulait remettre en vie n'a pas été visée dans plusieurs décrets pris par l'Exécutif « de facto » depuis un certain temps. La Loi mère ne fait plus donc partie de notre droit.

 

La rareté en compétences se fait sentir partout. Les décisions insensées sont cautionnées par une communauté internationale qui n’arrête pas, elle aussi, de faire fausse route. Il ne serait pas exagéré d’avancer qu’elle a contribué à ce climat délétère dans lequel patauge Haïti. D’ailleurs l’étranger n'a qu'une seule réponse à la détresse haïtienne :  l'organisation des élections. Que celles-ci se tiennent sous le contrôle de la fédération des gangs, ne semble gêner les « tuteurs » étrangers. N’est-ce Madame Hélène Lalime, la représentante des Nations Unies en Haïti, qui a fait l'éloge de cette structure criminelle (le G-9) dans un rapport au Conseil de sécurité de l'ONU pour « sa contribution à la réduction de la violence et les cas d'enlèvement à Port-au-Prince ». 

 

Dans la foulée, suite à sa mission en Haïti où elle avait rencontré les acteurs locaux, l’OEA au lieu de tracer la voie à une porte de sortie, renvoie plutôt dos à dos le pouvoir de facto et l'opposition. Ces institutions internationales ne souhaitent pas le départ de Jovenel Moïse au pouvoir avant le 7 février 2022 mais en même temps, elles lui imposent des décisions qu'il lui sera difficile de mettre en œuvre. Jovenel Moïse veut mettre en place un gouvernement qui ne sortira pas d'un véritable consensus dont la tâche sera compliquée. Ces élections planifiées pour le 26 septembre 2021 auront le même destin que le référendum du 27 juin 2021. On prévoit que le 26 septembre mettra fin à toutes les manœuvres du régime en place. Il n'y aura plus rien à l'ordre du jour, cette affaire sera évacuée, la messe dite pour les bandits légaux qui ont saccagé un pays pendant une décennie.

 

On s'achemine tout droit vers le chaos qui deviendra chaque jour plus grand. On ne peut rien sauver : l'ancien devient désuet. Il faut du nouveau ! La primauté de l'intérêt personnel sur le collectif empêche plus d'un de comprendre les choses et de les examiner à partir d'une réflexion froide et mûrie. Le sens de la bêtise est tellement élevé, la manière faire de la politique tellement illogique qu’on se demande à quoi servent les écoles dans cette République. Deux siècles plus tard, les âmes haïtiennes sont devenues aussi abruties que déraisonnables. Chez nous, quasiment tous les secteurs, à quelques exceptions près, semblent prendre plaisir à flirter avec l’absurde : la presse, la société civile, l'université, la classe politique, le secteur des affaires. Ces affamés de gains faciles ont conduit Haïti à sa perte. D'une rive à l'autre, ces brasseurs politiques sont beaucoup plus dangereux que les chefs de gangs de Martissant et de Village-de-Dieu. Ils ont perverti l’État et l'ont transformé en un haut lieu du crime organisé.

 

Notre pays devient une république abritant des abrutis, des médiocres, des sots grandiloquents qui ne croient en rien. C'est une nation déchue, incapable d'accéder au beau, au vrai, à la qualité et à l'excellence. Ce qu'un peuple ne doit jamais faire, c'est de confier à des âmes animales le pouvoir de décider pour lui. Nous avons atteint la ligne rouge lorsque nous décidons obstinément de barrer la route à l’intégrité, au patriotisme et à la compétence. Le rejet de ces valeurs nous a conduits à la caducité. Face à l'ampleur du désastre, nous devons opter pour une radicalité républicaine afin de pouvoir mieux rebondir dans l'histoire. Ramassons le drapeau ! Jeunesse haïtienne, soyons le virage qui maintient le cap et pave la voie ! Nous sommes aujourd'hui l'alternative, et demain encore nous !

 

Je suis Antoinette Duclaire, je suis Diego Charles. Deux absences dans ma présence. 

 

Sonet Saint-Louis av

Professeur de droit constitutionnel

Canada, 29 juin 2021

Tel 37368310/42106723

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Le 12 janvier 2010, à la suite du passage d’un tremblement de terre meurtrier de 7.3 de magnitude à l’échelle de Richter, l’éloge de la décentralisation a dominé les discours des officiels. Car le cœur du système dans la macrocéphalie urbaine de la République de Port-au-Prince a été attaqué. Des  failles de la globalisation libérale ont été mises à nu. La précarité des villes voire des bourgs est inhérente à la promotion du modèle de l’édification de villes côtières, du même coup rentières. Ce, au besoin du mercantilisme puis du capitalisme naissant.

 

Un séisme de magnitude de 7.2 à l’échelle de Richter vient de frapper la péninsule du sud (Sud, Nippes, Grande Anse avec de dégâts considérables, avec de pertes en vies humaines et beaucoup de communes presque totalement détruites, des cas de disparus, associés aux détresses sociales subséquentes. De l’avis de spécialistes ce tremblement de terre est beaucoup plus macabre et percutant que celui du 12 janvier 2010, dans l’ouest et le sud ’est.

 

Si le mot de passe de populistes était de privilégier la promotion de la décentralisation au 12 janvier 2010, aucune réplique ne s’est produite après le tremblement de terre du 14 aout 2021 survenu dans la péninsule du sud.A présent se dissipe tout leurre à la reconstruction et  à la décentralisation déjà en agonie .Ce, depuis le coup de force aux collectivités locales, prémédité , avec  l’amendement de la Constitution de 1987 et le projet du Référendum en cours.En effet, le nouveau premier ministre post 7 juillet 2021 a adopté l’option de la Centralisation , cette fois –ci.Il a décidé ce qui suit : »pour une meilleure coordination de l’aide, nous avons décidé de centraliser tous les dons qui nous son offerts, à la Direction de la Protection Civile »Entre-temps, les autorités locales s’en plaignent sans faire prévaloir les prérogatives des collectivités locales, il est vrai que ce sont des agents intérimaires de l’exécutif.Mais le principe demeure. C’est donc le glas qui sonne à la décentralisation.

 

Des élus locaux se sont montés au créneau pour se plaindre du retard dans la distribution de l’aide d’urgence, cinq jours après, soit le 18 out 2021.Dépassés par les événements, ils appellent à l’aide, soit à l’intervention de l’Etat, soit aux organisations internationales en sacrifiant sous le choc, non assumé, leur prérogative dans la gestion des affaires propres et l’autonomie dans les prises de décisions concernant leur collectivité. Eneffet, la décentralisation est reconnue comme le mode d’organisation administrative et politique du pays avec la promulgation de la constitution haïtienne du 29 mars 1987.Dans cette lignée, les collectivités territoriales à travers les autorités locales peuvent s’occuper de la gestion administrative et de la planification du développement de leur territoire en toute autonomie.Déjà feu le professeur Tony CANTAVE EN 1996 revendiquait un Haut-Commissariat aux collectivités territoriales pour la coordination de ces entités (Elie,2011 :110).Il serait mécontent d’assister dans l’action anthropique de nos dirigeants la mise sous des décombres de la décentralisation. Je profite pour saluer la mémoire du Politburo Tony Cantave, » Politiburo », soit une formule familière que nous savons lui associer de son vivant.

 

Jean Renol Elie, « quel intérêt pour la décentralisation, après le séisme du 12 janvier 2010 ? », in Cahiers du CEPODE, No2, 2e année, Editions du CEPODE, Port-au-Prince, Mai 2011, pp101-136.-Hancy Pierre, « Aide alimentaire, Environnement et Migration en Haïti, après le séisme du 12 janvier », in Cahiers du CEPODE, No2, 2e année, Editions du CEPODE, Port-au-Prince, Mai 2011, pp 19-57.- Louis Justin Voltaire, Audit social de la mairie des Cayes (2003-2004) :une approche de l’Etat unitaire décentralisé en Haïti, Mémoire de licence, Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, novembre 2005.Non publie.

 

 

Si les différents protagonistes de tous les camps et de toutes les classes sociales ne comprennent pas la nécessité d'imposer la raison, la situation sécuritaire et sociale va être plus terrible qu'en 1986. La folie criminelle à laquelle nous sommes tous exposés nous contraint à l'action. Nous assistons tous les jours au pillage du commerce par les bandits, sans aucune crainte d'être appréhendés. Chaque zone a son groupe armé. On ne sait pas exactement à quel moment tel secteur va être livré au saccage des truands sans foi ni loi. Ils sèment l'horreur partout où ils passent. La mort. La douleur. La souffrance.

 

Après le chaos des gangs, lorsque le peuple souffrant montera sur la scène pour demander des comptes à ses massacreurs, il ne restera plus rien dans cette république. Les torts et les blessures qui lui ont été infligés sont tellement profonds. Ailleurs, on invente toutes sortes de choses pour éviter la souffrance aux êtres humains, chez nous, on vole les vies. Le bien le plus précieux et le plus sacré que l'homme puisse posséder, est bafoué. La vie, ce cadeau de Dieu, n'est ni respectée ni protégée. Une absence totale d'humanité enveloppe tout un peuple, qui se vide de son sang tant au sens propre que figuré. Notre Haïti devient un camp de la mort. De toutes sortes de morts. On meurt de mort lente et calculée mais aussi subite et spontanée. L'autre n'existe pas. Mais comment peut justifier son existence dans le bannissement de l'autre ? La vie aura un sens seulement quand on comprendra que garantir l'existence de l'autre, c'est garantir la sienne.

 

On est devenu bête, donc irresponsable. L’humanité et le sens de la responsabilité se sont éloignés de nous. La terreur qui frappe le secteur privé n'est pas normale, ni justifiée mais elle peut être expliquée. Aux problèmes collectifs et de société, nos élites dirigeantes ont toujours appliqué des solutions individuelles et dès lors elles ne peuvent que se fourvoyer dans leur primitivité. Les entités privées à la recherche de leurs seuls intérêts ont remplacé l'État, sous le couvert du libéralisme, voilà le drame d'Haïti. Après avoir contribué à la faillite de l'État d'Haïti pour avoir le contrôle sur tout, les possédants et leurs alliés risquent de perdre tout.

 

Il y a d’un côté ceux qui ont tout et de l’autre ceux qui n’ont rien. C'est la guerre sociale qu'avait annoncée le professeur Leslie Manigat. Une bataille entre ceux qui mangent et ceux qui ne mangent pas. Un affrontement entre les « have » et les « have not ». Ce conflit social qui se pointe ne risque-t-il pas de se transformer en guerre civile ?  Prions pour que Dieu nous épargne de ces malheurs!

 

La paupérisation de masse est l’une des causes de la perte de toutes les vertus. L’État n'est plus. Il n'offre plus de services aux citoyens. Ainsi, les espaces de vie se sont vite transformés en zones précaires et sauvages où la loi du plus fort devient la règle. La police a les moyens de faire son travail mais elle est politiquement contrariée. L'autorité du malfaiteur s'affirme soit par la complicité, soit par l'incompétence des gouvernants actuels.

 

Haïti est abandonnée à son sort. Tout s'écroule rapidement et sûrement sous les yeux d'une communauté internationale indifférente qui n'a qu'une seule réponse au drame : les élections sous la supervision du BINUH. Cette structure s’est pourtant donné pour rôle d'encadrer les institutions responsables de la mise en œuvre de l'État de droit. À la fin de la journée, les plus avisés, notamment mes étudiants, vont finalement découvrir à travers mon enseignement de méthodologie de la recherche que rien n’est ce qu’il paraît. Que derrière tout projet apparemment désintéressé, il y a un mensonge organisé, une contre-vérité à faire admettre, une escroquerie intellectuelle à petite ou à grande échelle à imposer, souvent sous le couvert de la science.

 

Cette situation dramatique à laquelle nous assistons aujourd'hui ne saurait se faire en dehors de la conscience des classes dominantes et dirigeantes : il doit y avoir un choix politique à la base de cette catastrophe que nous sommes en train de vivre. Il n'y a pas d'autre explication.

 

Mais que signifie cette terreur ? Est-elle une arme pour des groupes pour se protéger contre d'éventuelles poursuites ? En tout cas, ce que ces gens qui orchestrent le chaos doivent comprendre que, pour fonctionner, le capitalisme a besoin d'un minimum d'État. Mais en Haïti, on a préféré fonctionner sur les dépouilles de la République, ce qui conduit à signer sa perte.

 

Les élites barbares d'Haïti n'ont pas compris que ce sont les hommes détenteurs du savoir, de l'avoir et du pouvoir qui ont intérêt dans la construction d'un État de droit. C’est dommage qu’ils ne saisissent pas cette profonde vérité car cet aveuglément les pousse à agir dans le mauvais sens. Cette incompréhension montre en tout cas que tout chez nous est caduc, y compris l'Esprit haïtien.

 

Mais les sauvages ont fait leur temps. Leur modèle de leadership a montré ses limites. La confiscation du pouvoir total conduit à l'impuissance. Le renouveau d'Haïti devra forcément passer par une renaissance éthique, politique et intellectuelle de la nation. Une autre nature du pouvoir, axée sur la modernité, doit émerger. Nous y sommes contraints si nous voulons survivre.

 

Sonet Saint Louis av

Professeur de droit constitutionnel 

Montréal, 23 juin 2021

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« Il est bien connu que la patrie se reconnait toujours au moment de la perdre ». Albert Camus

Onze ans après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti a été une nouvelle fois mise à rude épreuve, le samedi 14 août 2021, date marquant le 230ème anniversaire de la Cérémonie du Bois Caïman. En effet, le Grand Sud a été secoué par un tremblement de terre de magnitude 7.2 sur l’échelle de Richter. Les pertes en vies humaines et matérielles sont considérables. Hélas, l’on compte encore des cadavres dans la Première République noire transformée depuis des lustres en pays de morts-vivants, en cimetière de zombies fonctionnels. 

Libres aux adeptes du vodou de sortir leur interprétation eschatologique pour tenter d’expliquer la coïncidence entre le cataclysme et la date rappelant l’événement mythique de 1791 ! Libres à eux de croire que les Loas ont parlé ! Ce qui peut être bien vrai, puisqu’en Haïti il y a une parfaite congruence entre la mystique et l’historique. Fermons la parenthèse.

Plutôt que de vouloir interpréter ce qui s’est passé tôt dans la matinée du 14 août 2021 au prisme de l’eschatologie, il faut essayer de le comprendre sur un angle logiquement plus concret et plus réaliste, pour mieux saisir son essence afin de lui donner un sens. Par-delà sa cruauté, le séisme du weekend écoulé est un rappel de la Nature à l’Homme, un rappel pour l’Avenir.Puisqu’en Haïti, paradoxalement, nous parlons la même langue sans se comprendre, la Nature se charge de nous rappeler, dans son langage propre, nos Devoirs. Comprenne qui pourra. Le message est pourtant clair : Haïti est dans l’urgence de construire. Evitons de commettre l’erreur, volontaire ou involontaire, de croire que nous allons reconstruire. L’idée même de reconstruction suppose qu’il y a une base, un socle, une fondation. Que l’on ne s’y méprenne pas ! Il n’y a rien… ou presque. Haïti est la terre de toutes les absences. Absence d’Etat. Absence de familles. Absence d’écoles. Absence d’institutions… Tout a été mal fait, donc tout est à refaire de fond en comble. Construire qui? Construire quoi?

Avant tout, l’Homme

Aujourd’hui, dans la hiérarchie des urgences, il faut placer la construction de l’Homme haïtien au-dessus de tout. A qui revient cette grande et noble tâche dans ce pays où l’habit du moine se confond avec celui du hougan, celui du hougan avec celui du pseudo-musicien? Dans ce pays où tout le monde semble être dans le même panier, pour parler plus clairement. Certes, les Hommes d’élite, que nous appellerons ici les « Bâtisseurs d’Hommes d’Avenir », sont peu nombreux. C’est un fait ! Mais Dieu merci nous en disposons. Haïti n’est pas foutue, même si, à l’évidence, tout invite au pessimisme le plus incurable. Il existe encore des hommes qui pensent Haïti et attendent le bon moment pour prendre la place qui leur revient en vue de la [Haïti] transformer. C’est à eux qu’incombe l’auguste tâche de construire les Hommes d’Avenir. Dans le grand bruit permanent qui caractérise notre « société », la voix des « Bâtisseurs d’Hommes d’Avenir » est inaudible, quand ils ne se cachent pas, esprit de discernement oblige, dans leur profond mutisme. L’Homme haïtien dont l’urgence de construire se fait aujourd’hui sentir ne sera autre que celui pour qui la Patrie est à la fois une bonne raison de vivre et de mourir. Cette raison éclairante est le socle de toutes les grandes Nations…

Homme d’Avenir, édificateur d’Etat…

Puisque l’Etat ne vaut que ce que valent les hommes qui détiennent le pouvoir, comme le croit raisonnablement Jean Price Mars, seul l’Homme d’Avenir est digne de construire un Etat fort, garant de la régulation des mouvements provoqués par l’intérêt des individus et des groupes, obstacle majeur à toute bonne volonté de faire société… Ici, loin d’être un cliché, l’Etat fort dont il est question est cet Etat républicain dont nous pouvons, au cœur même du cauchemar que nous vivons, espérer quelque lumière, sachant qu’elle ne viendra que de lui. 

Nos malheurs, passés, présents ou futurs, sont une « Chance » de l’histoire. Aussi tragique qu’il soit, dans cette Haïti déjà en proie à toutes les misères, le tremblement de terre qui a frappé de plein fouet le Grand Sud en est une (nos irresponsabilités auraient pu occasionner le pire). Il est « Chance » parce qu’il est rappel… Puisque la majorité de nos problèmes existent du fait de l’absence de l’Etat, il est donc urgent de construire l’Homme d’Avenir. Aux grands hommes les grandes tâches !

GeorGes E. Allen

 

 

Le Conseil Electoral Provisoire qui a reçu mandat du Président Jovenel Moïse afin d’organiser le référendum le 27 juin prochain pourrait se heurter à de grandes difficultés après la publication de l’arrêté présidentiel décrétant l’Etat d’urgence sanitaire pour une période de 15 jours. Les Considérations sont nombreuses pour étayer ce doute. Il faut citer notamment la nette augmentation des cas de Covid-19 dans tout le pays. Cette situation pourrait retarder le processus avec la formation du personnel électoral et Référendaire.

 

Si techniquement tout semble prêt pour le référendum, d’autres points d’ombre demeurent précisément au niveau de l’emballage, du chargement, du déchargement des matériels sensibles qui demandent un personnel important. Le Conseil Electoral provisoire pourrait il prendre des risques de mobiliser ces gens avec cette crise sanitaire qui prend chaque jour des proportions dans le pays ?

 

 Au-delà de ces considérations, il y a également des soulèvements un peu partout dans les villes de provinces à l’instigation de plusieurs opposants qui ne veulent pas entendre parler de  l’organisation de ce référendum. Les quinze jours de l’Etat d’urgence sanitaire décrété montrent la délicatesse de la situation qui pourrait déboucher sur un reconfinement de la population avec les hôpitaux qui sont aujourd’hui débordés. Si le CEP garde le cap sur le référendum, il faudra qu’il organise des séances techniques de formation pour les agents de la sécurité électorale qui sont généralement autour de 750 à 800 par séance. Prendrait-on le risque de rassembler tout ce monde avec l’augmentation des cas de Covid 19 ?

 

Aujourd’hui, le gouvernement Moïse-Claude doit faire un difficile choix entre la protection de la population avec un taux de contamination en nette progression et l'organisation d'un Référendum pour doter le pays d’une nouvelle Loi-mère. Les protagonistes de ce changement ont toujours soulevé des points d'ombre dans la constitution de 1987 amendée ayant provoqué tant d'instabilité dans la vie politique du pays. Mathias Pierre, ministre en charge des questions électorales, a toujours relevé certains points notamment  sur l’ambiguïté dans les relations entre le Président et son Premier Ministre, les élections indirectes pour la formation des Assemblées municipales départementales devant conduire aux conseils départementaux qui n'ont jamais pu être réalisées. Avec ces structures électorales inexistantes, le Conseil Électoral Permanent(CEP) n'a jamais pu être mis en place. 

 

Mais la situation sanitaire semble décider autrement puisque le personnel vacataire pour l’organisation des joutes électorales est évalué à cinquante ou soixante mille personnes réparties dans environ 30 à 40 mille bureaux de vote sans oublier les agents de la sécurité électorales qui sont au nombre de 5 à 6 mille pour sécuriser les différents espaces. Le Gouvernement peut-il prendre le risque de laisser le Conseil électoral provisoire avancer dans ces conditions difficiles ?

 

L’Etat d’urgence sanitaire devrait prendre fin le 14 juin prochain si le taux de contamination diminue. Normalement, le CEP aurait environ 7 jours francs pour remobiliser le personnel vacataire dans la perspective du 27 Juin. Une probabilité qui soulève de sérieuse interrogation sur l’organisation de ce Référendum populaire sur l’Avant Projet de la Nouvelle Constitution.

 

ET/HPN

 

 

 
Par Pradel HENRIQUEZ 
 
 
C'est le témoignage d'un ancien ministre, pas n'importe lequel : Culture et Communication. Pradel Henriquez souligne pour les lecteurs de HPN, que le Président communiquait plus qu'il l'a fait lui-même. Pour Jovenel Moïse, la communication était une seconde nature a expliqué Pradel Henriquez qui rappelle de bons souvenirs et un caractère simple du chef de l'Etat de qui on présentait l'image d'un dictateur. L'ancien Ministre de la culture rappelle que lui il exprimait librement ses opinions en soulignant que le chef de l'Etat prenait plaisir à écouter attentivement ses ministres. Parmi les nombreuses préoccupations du Président Moïse, la sécurité du pays restait son grand souci. Malgré les nombreux appels de Jovenel Moïse aux responsabes de résoudre ce problème, rien  a été fait. Pradel Henriquez s'interroge avec un double Pourquoi  de ce refus. Et il termine,  c'est ce problème qui finit par emporter le Président dans la nuit du 6 au 7 Juillet.
 
 
Dans la nuit du 6 juillet au 7 juillet, entre 1h30 et 2h30 du matin, à peu près, un commando constitué de mercenaires colombiens et d'haitiano-américains,  a exécuté le Président de la République, Jovenel Moise tout en le torturant et en l'humiliant. 
 
Cette exécution crapuleuse réalisée visiblement par des professionnels du crime international sous l'instigation d'acteurs économiques et politiques haïtiens, a pu avoir lieu en la résidence privée du couple Jovenel Moise et Martine Moise, sise à Pèlerin 5, non loin de Pétion - Ville.
 
Il n'y a pas de doute que Jovenel Moise, Président de la République dont le mandat devait arriver à terme le 7 février 2022, avait commis beaucoup d'erreurs .
 
 Et l'une des plus  graves erreurs du Président Jovenel Moise, a été qu'il avait toujours vécu en voulant faire une " confiance aveugle". Tandis que certains médias et des éléments de la classe intellectuelle, politique et économique se sont mis ouvertement d'accord pour lyncher Jovenel Moise, de sa campagne électorale, 2015 et 2016, à nos jours,  lui, Jovenel Moise, pourtant, n'avait jamais cessé de vivre comme un ange, sur une autre planète.
 
De fait,  en Conseil des ministres,  Jovenel Moise, en bon philosophe, était toujours fier de rappeler à ses ministres et à ses collaborateurs que ses mains ne sont nullement souillées de sang. Tandis qu'une partie de l'opposition s'amusait à présenter chaque crime commis sur le territoire comme un crime signé Jovenel Moise personnellement. Elle a donc tenté ainsi systématiquement de salir l'image du Président,  comme elle l'avait toujours fait auparavant pour tous les autres Présidents d'Haiti, de notre époque actuelle, tout en essayant de faire passer le Président Moise pour un assassin afin de préparer psychologiquement la voie à son assassinat tragique.
 
Entre-temps,  ce Président qui fait l'objet de tous les complots, s'est engagé "tête baissée" dans des réformes majeures comme celles liées à la Constitution, à la justice,  au code pénal,  à l'électricité ou à l'énergie, aux infrastructures,  aux eaux de surface... pour ne citer que ces secteurs qui pour Jovenel MOÏSE, étaient en fait de véritables priorités politiques.
 
 Il annule des contrats juteux, s'attaque aux intérêts des classes traditionnelles corrompues croyant pouvoir réformer Haiti qui avec le temps,  n'est devenu rien d'autre qu'une véritable mafia intraitable et farouche.
 
 Jovenel  MOÏSE, l'ex-Président, s'imaginait à peine que ces actes à caractère réformiste, pourraient engendrer des répliques à ce point, violentes comme celles qui ont conduit à son assassinat crapuleux.
 
 Madame Martine Moise, épouse de Jovenel MOÏSE,  avoue lors de l'une de ses entrevues, que Jovenel Moise, son époux, était loin de penser que la haine suscitée par ses projets, par ses programmes, par son désir de réformes, par sa foi en un lendemain meilleur, par son discours, par son optimisme en son pays, pouvait déboucher sur un crime aussi violent.
 
En effet, les classes traditionnelles ont depuis toujours imprimé à notre pays, un système mafieux et ont juré de dénigrer , de détruire,  de tuer sans état d'âme,  quiconque toucherait à ce système. Ces classes n'ont jamais  vraiment aidé à construire notre pays. Au contraire, on aurait dit de vrais flibustiers, ils ont tout torpillé...
Et nous voilà aujourd'hui, dans un trou sans fond.
 
 Métaphoriquement,  ils ont leurs élèves, ils  ont fait école. Ils ont leurs universités,  leurs sous-fifres,  afin de renouveler le système mafieux avec ses injustices et ses violences par tous les moyens. Ils ont leurs chiens de garde, leurs antennes, ils ont des pépinières de voyous et de délinquants,  des pépinières d'assassins et des laquais qui ont finalement réussi à rendre le pays invivable. Ils ont tout. Ils ont le beurre, l'argent du beurre et la beurrerie comme aurait l'immortel Marc Bazin.
 
 Les dieux du mal  ont gagné.  
Champagne, mesdames et messieurs, champagne...
 
Ainsi, Jovenel Moise est assassiné dans la nuit du mardi 7 juillet 2021. N'était- ce que le méchant finit toujours par faire une oeuvre qui le trompe et que le Gouvernement précédant celui de Ariel Henry, au lendemain du 6 juillet, n'avait pas jugé bon de déserter en accomplissant ce que notre réalisateur cinématographique, l'immortel Jean Gardy Bien- Aimé aurait appelé sans doute un " miracle de la foi". Il a décidé de traquer magistralement les mercenaires, en les stoppant, en les conservant au frais comme des  " pièces à conviction ", en les montrant au peuple, seul détenteur de l'histoire et de la vérité.
 
 En quadrillant le pays à temps, en fermant ports et frontières, en réclamant illico que les rues soient " blanches", en cernant  comme des vieux rats,  ces petits mercenaires qui se sont retrouvés dans leur  mission comme dans une impasse sans issue, le Gouvernement de Claude Joseph a montré que quelque part, il y avait encore une gestion de la crise. Si non, on en serait aujourd'hui au chaos le plus brutal et le plus inhumain avec, par dessus tout, des délinquants étrangers lourdement armés, en quantité indéfinie jusque-là, en ce matin triste petit matin du mercredi 7 juillet 2021, qui errent à travers nos rues. Ils auraient le pouvoir de frapper à toutes nos portes, de violer nos femmes et nos enfants, de tuer qui ils veulent ,d'exécuter  leur fameuse liste de personnalites à eliminer, de faire irruption où ils veulent y compris peut-être au ministère de l'économie et des Finances, à la BRH, Banque nationale de la République d'Haiti et qui sait, au fantasmatique Palais national.
 
waw...
 
 Dieu seul sait que le dimanche 4 juillet 2021, lors de son dernier Conseil des ministres, juste avant son assassinat,  soit exactement deux ( 2) jours, Jovenel Moise commentait avec nous, les limites de la Constitution de 1987, en la qualifiant  d'ouvrage destiné à satisfaire la soif jamais assouvie des  " Oligarques corrompus". 
 
 
Il a repris nommément pour le Conseil des ministres de ce dimanche 4 juillet 2021,  les  cinq (5) familles haïtiennes gardiennes du système, tout en rappelant que ces cinq (5) noms de famille étaient en fait les cinq (5) articles de la Constitution de 1987 qui n'existe pas en réalité,  selon Jovenel Moise. 
 
 
Il n'y a pas une Constitution haïtienne de 1987,  nous dit Jovenel Moise, ce dimanche 4 juillet 2021, il n'y a que cinq (5) articles de la Constitution correspondant à cinq (5) grandes familles bourgeoises haïtiennes qui ont pris d'assaut, selon lui, notre budget annuel,  notre trésor public, notre système politique et économique. 
 
 
 Est-ce pour cela, entr'autre, qu'il était urgent pour Jovenel MOÏSE,  de changer la Constitution haïtienne et d'en avoir une nouvelle Constitution qui permettrait  d'appliquer le principe de l'équilibre des pouvoirs et d'intégrer la diaspora , la jeunesse et les femmes haïtiennes.
 
Ainsi, Jovenel Moise , sans se rendre compte que sa philosophie et sa démarche stratégique pouvaient nuire à celles et ceux qui détenaient chez nous, depuis toujours, tous les monopoles possibles et impossibles, a parfaitement milité lors de son mandat présidentiel pour que les chances soient égales pour toutes et pour tous. 
Il était prompt à parler d'inclusion et absolument prêt dans sa logique, à inclure même les Oligarques qu'il avait hâte pourtant  de critiquer, certes, pas pour leurs richesses régulièrement acquises,  mais plutôt ,  comme des prédateurs parfois, pour leur propension à faire main basse sur tout ce qui bouge. Tandis que la misère collective et le sous-développement sont cruels et les élites, tel que cela se passe ailleurs,  détiennent traditionnellement une bonne partie des réponses aux problèmes cruciaux de nos sociétés.  
 
Pourquoi ailleurs et pas ici ? Pourquoi pas ici ?  Autant se demande Jovenel Moise qui a touché à tout en même temps parce qu'il voulait faire vite. Il a compris trop tard qu'un mandat de cinq (5) dans un pays qui souffre amèrement comme le nôtre, ne devait être croqué qu'à belles dents . Il s'époumonnait, s'impatientait, il s'épuisait à penser aux solutions , à réfléchir aux ressources, à bousculer sans cesse ses ministres qui , dans le temps imparti, ont des obligations de résultats , en particulier au profit des plus faibles, des marginaux, des paysans qui représentent en fait ses semblables. Il s'identifiait à eux constamment.
 
 Il est bel et bien assassiné, Jovenel Moise, dans la nuit du 6 au 7 juillet pour sa vision, ses origines sociales ou sa couleur de peau. A tout cela, j'ajouterais que les circonstances  relatives au financement de sa campagne , s'il en est, comme potentiel Président de la République,  n'auraient peut-être jamais dû exposer Jovenel MOÏSE,  à la merci de ces gourous de notre  économie sans scrupule. Bien sûr qu'à l'époque électorale,  soit vers 2015 et 2016,  années de campagne, ces familles étaient en fait loin encore d'être considérées par Jovenel MOÏSE,  comme des oligarques corrompus. 
 
Dans mes propos illustrant le catalogue destiné au Barrage de Marion (dans le Nord Est du pays), en date du 1e mai 2021, j'avais en fait voulu attirer l'attention du Président de la République,  Jovenel MOÏSE qui a d'ailleurs personnellement supervisé la conception et la réalisation du catalogue à travers son service de communication. 
Inutile de rappeler ici par ailleurs que le Barrage Marion était son dada.
 
Laissez- moi en passant rappeler que l'inauguration de ce barrage hydroélectrique est pour les habitants de la région du Nord-est et du Grand-Nord en général,  une énorme satisfaction tenue par le chef de l'État,  Jovenel MOÏSE,  s'appuyant sur le modèle cubain qui a développé tout un réseau de micro centrales électriques en régions isolées pour être connectés. 
 
De l'Antiquité à nos jours, il est prouvé que gouverner un pays n'est jamais une chose simple. Et pire encore, gouverner Haiti... 
 
On l'a vu depuis plus de 200 ans où justement,  200 ans plus tard,  c'est l'être haïtien qu'il faudrait quasiment réformer pour donner leurs chances aux générations futures. Tant nous sommes méchants et violents. Certes les générations d'avant ont beaucoup souffert , mais elles nous ont foutus aussi dans une horrible souffrance dont nos enfants porteront longtemps les séquelles.
 
Nos élites ont depuis et jusqu'à nos jours,  pris en otage la population,  les classes moyennes,  les classes politiques,  le secteur socio-économique,  et même,  les quartiers pauvres devenus tantôt des communautés marginalisées,  tantôt des zones de non- droit,  tantôt enfin des ghettos livrés à la drogue, aux armes illégales,  et aux violences diverses les plus meurtrières...Bref.
 
Je parlais plus haut , dans ce texte, des erreurs du Président Jovenel  Moise.  Dans la liste de ses failles, il est un fait certain que le Président Jovenel MOÏSE n'a pas réussi à juguler la vague de violences organisées par ce que lui, Jovenel MOÏSE,  il appelait toujours les Oligarques corrompus,  sans savoir qu'un jour ou l'autre,  ce sont ces mêmes Oligarques Corrompus et ces mêmes violences traditionnelles d'ailleurs qui allaient l'emporter dans la tombe.
 
Jovenel Moise faisait une confiance aveugle , dis-je, alors que l'excès en tout nuit...
 
Parlant d'un ami commun, c'est Jovenel Moise lui même, qui m'a dit alors qu'il me recevait un soir, chez lui, à Pèlerin 5, :
 
Ministre, je lui fais une confiance aveugle...
 
Quand de la bouche d'un Président de la République, j'ai entendu l'expression "confiance aveugle", j'ai hoché la tête comme si je sortais brusquement d'un sommeil engourdi.
 
En passant, moi personnellement,   j'ai toujours du mal à faire confiance encore moins une confiance aveugle. 
C'est ce qui m'a fait tiquer chez le Président ce soir-là.
 
Mais, franchement, avec Jovenel Moise, j'ai une expérience riche et nettement différente de ce qu'une certaine presse traditionnelle a bien voulu formater justement pour préparer psychologiquement son assassinat . Pour moi, ce fût un homme simple. Un homme sage.  Il avait sa manière d'être " malin" comme tout bon paysan d'ailleurs, pour échapper peut -être, à la foudre.  Mais il était toujours profondément franc et transparent.
 
 Ce fût, comme on dit vulgairement, un bon paysan de souche, et fier de l'être. Voire même, fier de devoir retourner vivre le reste de sa vie, dans sa campagne. 
 
 Voilà pourquoi, Jovenel  MOÏSE a dédié presque toute sa vie à la paysannerie, quitte à négliger parfois la capitale de Port au Prince,  "source de tous nos malheurs..."
 
 Il le savait d'ailleurs , que Port au Prince était la source de nos malheurs,  et il ne cessait en Conseil des ministres de le répéter , incluant cette obsession pour les Oligarques corrompus. 
 
En banalisant les intrigues de la capitale Port au Prince, il a payé ainsi le prix de sa vie et nous fait encore penser de nos jours à ce proverbe créole savoureux :
 
Nan la vi,  ti paille ou pa we a ,  se li ki kreve zye ou...
 
Car, qui peut disposer de 20 à 30 millions de dollars américains en juillet 2021, en Haiti, pour assassiner un Président de la République ? Qui peut mettre au point une machine aussi huilée qu'infernale pour éliminer physiquement un chef d'Etat ?
 
Franchement, quand elles font le mal, nos élites, elles le font bien.
 Cet assassinat de Jovenel Moise, aujourd'hui et à l'avenir, doit servir d'exemple à tous les chefs d'Etat de la planète , à toutes les femmes et les hommes au pouvoir.
 
Encore une fois, à partir de l'assassinat de Jovenel Moise planifié, orchestré,  réalisé, évalué et suivi par une frange de la bourgeoise haïtienne, on reste et demeure un mauvais exemple pour toutes celles et pour tous ceux qui dirigent un pays ou qui sont appelés à le faire.
 
Je disais que mon expérience aux côtés de Jovenel MOÏSE,  président de la République entre février 2017 et le 7 juillet 2021, est extraordinaire.  Je découvre un homme loyal, qui a le sens de la parole donnée,  un homme nettement différent de ce qu'une certaine presse et parfois, de ce que des éléments des réseaux sociaux veulent me vendre pour me manipuler.
 
Avec lui, Jovenel MOÏSE,  comme avec Jean Bertrand Aristide , déjà, entre 2001 et 2004 et même avec René Préval , entre 2006 et 2011, ou enfin, parfois, avec Michel Martelly, en 2011, 2012,  j'apprends désormais que la Presse peut bel et bien vous diaboliser au point de faire de vous, un monstre dont vous êtes fier vous-même...
 
En mars 2020, Jovenel Moise fait choix de moi comme Ministre de la culture et de la communication au sein du Gouvernement dirigé par Joseph Jouthe.
 
Jovenel MOÏSE ne m'avait jamais rencontré pas une fois avant de me nommer. Vu que je suis un personnage public depuis une trentaine d'années dans mon pays,  peut-être qu'il me connaissait de loin. 
 
Je n'en sais rien.
 
Tout compte fait, l'un fuyant l'autre par discrétion, et réservé, je suis resté ministre durant au moins 1 an sans jamais avoir eu un tête-à-tête avec le Président de la République,  Jovenel Moise qui nous avait filé pourtant ses coordonnées téléphoniques très tôt en mars 2020, juste avant la catastrophe pandémique. 
 
En effet, la Covid19 a été une véritable épreuve pour le Gouvernement Jouthe qui a bel et bien réussi à sauver la population du désastre sanitaire qui la menaçait. 
 
 
Comme je ne l'ai jamais appelé pour solliciter un rendez-vous ou autre chose, il m'a fallu donc attendre près d'un an pour que le Président Jovenel Moise, à l'inverse, m'appelle un jour par téléphone, avec une gentillesse incroyable en vue de me solliciter une rencontre. 
 
Apparemment,  il était prêt à venir chez-moi, ce jour là,  un samedi aux environs de trois (3) heures PM. On finit par convenir que ce serait mieux que moi, je me rende chez lui de préférence,  à Pèlerin 5, à partir de 9 heures pm. J'arrive ainsi dix ( 10) minutes avant l'heure. La sécurité présidentielle était visiblement prévenue de mon arrivée. Elle a ouvert très vite la barrière pour me donner accès à la cour de la résidence présidentielle en attendant que le Président puisse réellement me recevoir. A 9 heures pile,  on fit appel à moi.
 
Le Président me fit  un accueil chaleureux dans son bureau, autour d'une longue table. Enfin on était en tête à tête...Il était épuisé, son visage miné, ses yeux cernés, ses joues crevées, il se battait psychologiquement, ce soir-là pour paraitre heureux, mieux me rassurer, me mettre à l'aise. La conversation eut lieu essentiellement sur la situation sécuritaire du pays qui paraissait paniquer le Président de la République au lendemain de l'échec des opérations policières de Village de Dieu où des agents de Swat Team ont spectaculairement été humiliés par les Gangs criminels de ce Village redoutable situé à l'entrée sud de la Capitale. Il avait besoin de comprendre ce que moi, je pensais de la situation gênerale du pays, au titre de ministre de la culture et de la communication qui a une connaissance de l'histoire universelle,  de l'histoire de l'humanité,  et qui connait aussi très bien l'histoire contemporaine agitée de son pays, ou encore, qui était absolument appelé à prendre la parole au nom de toute l'équipe gouvernementale.
 
Notre unique rencontre de ce genre, en seize ( 16 ) mois de ma collaboration avec le Président Jovenel Moise, dura alors trois ( 3) heures, soit de neuf (9) pm, à minuit.
 
Au moment de partir, le Président m'offre une accolade chaleureuse en me rappelant que désormais, notre relation devrait plutôt être celle de deux (2) frères, deux complices. Car, tout compte fait, il estima que je venais de lui apporter  une bouffée d'oxygène...
 
 Il m'a même dit :
"ministre,  ma rencontre avec toi, a changé ma vie. .."
 
Comme pour le faire rire, j'en ai profité alors pour l'inviter à laisser le Palais national afin de nous rendre ensemble à Village de Dieu qui, de toute évidence,  avait l'air de le traumatiser. Il me répondit que l'idée était merveilleuse , mais que le CSPN , Conseil Supérieur de la police nationale,  devrait d'abord s'atteler à opérer un premier changement positif au Village ....
 
Pour lui, c'était anormal que l'entrée sud de Port au Prince, notamment avec les gangs de Village de Dieu et de Grand Ravine, soit prise en otage de cette manière. 
 
Mais, qui avait la charge de donner une réponse à tout cela ? 
 
Pourquoi cela n'a jamais eu lieu jusqu'à l'assassinat du Président, et qu' aucune réponse n'a été donnée à l'insécurité ?
 
Pourquoi ? 
Pourquoi ?
 
Après 89 Conseils des ministres où l'ordre est toujours donné par le chef de l'Etat et adopté en Conseil, ce qui m'a le plus frappé comme ministre de la culture et de la communication de Jovenel MOÏSE,  c'était justement son impuissance...
 
(je ne suis sûr de rien).  Cette impuissance sensible à mon sens, à peine perceptible,  face à l'insécurité qui a réussi de fait  à le mettre à genoux.   A nous mettre en genoux. Cette impuissance qui a régné en sous-main durant ses quatre (4) ans de pouvoir politique offrant tout un abri à l'insécurité.  
 
Or, c'est cette insécurité qui finalement a eu raison de notre Président.
 
En résumé, dans nos Conseils des ministres, le mot insécurité / sécurité était  toujours à l'ordre du jour et provoquait parfois des débats libres, ouverts, spontanés et même houleux. Le Président Jovenel Moise avait à la fois, un respect et une patience énormes à écouter ses ministres. Pour lui , tous les ministres devaient être libres de s'exprimer.
 
 Il y en a qui sont allés jusqu'à rappeler au Conseil des ministres que c'était anormal et inacceptable que Maitre Montferrier Dorval par exemple, soit assassiné dans le quartier même de résidence du Chef d'Etat. Et que c'était mauvais signe,  car les assassins de maitre Dorval, dans leur test, ( de fait, a posteriori,  c'en était bien un test), pourraient bien être les mêmes qui auraient tué le policier Guerby Geffrard,  les mêmes qui auraient tué le journaliste Diego Charles et mon amie Antoinette Duclair. Pas de doute, tuer spectaculairement est devenu une vraie politique appliquée par une frange de l'opposition politique supportée par une certaine économique et subie par tous les pouvoirs politiques en place dans notre pays, durant les vingt ( 20) dernières années.
 
Jean Bertrand Aristide (octobre 1994- février 1996) et (2001-2004) en a fait l'amère expérience qui l'a donc poussé du haut de sa chair, un jour de funérailles,  à prononcer son fameux "JE VEUX ET JE PEUX " pour montrer à  ses adversaires-assassins que lui aussi, il était capable d'avoir leur peau et que ces adversaires n'avaient nullement le monopole de la violence.  En tuant ainsi, les assassins savent que politiquement, cela peut destabiliser tout le pays. Sans oublier que ces assassins pourraient être aussi, toujours selon nos débats en Conseil des ministres, les mêmes qui attenteraient un jour à la vie du Président.  Puisqu'ils ont réussi leur test- Dorval,  il ne resterait alors qu'à passer à la phase d'assassinat de Jovenel Moise. Celui -ci n'étant pour un secteur toujours hostile, que la principale cible à abattre.
 
De sorte qu'au Conseil des ministres du dimanche 4 juillet 2021, soit deux (2) jours avant l'assassinat du Président Jovenel Moise, je lui ai suggéré personnellement de revenir avec la mesure d'état d'urgence sécuritaire. Car , par exemple, le massacre de Delmas 32 était révoltant et qu'il fallait absolument lui donner une réplique . 
 
Aux grands maux , les grands remèdes....
 
A cette dernière recommandation, Jovenel Moise, le Président de la République, après un long et profond silence, me répondit en mentionnant mon nom (pour une toute dernière fois),  qu'il allait " y réfléchir sérieusement.... ".
 
Tout ceci, sans s'imaginer que c'était en réalité notre  dernier Conseil des ministres...
 
 Si l'insécurité représentait un grave défi, chez Jovenel Moise,  le maitre-mot s'appelle la communication. Pour  Jovenel Moise,  tout ce qui n'est pas dit , n'existe pas. Il faisait sienne ainsi, cette formule d'un chef d'Etat ou d'un intellectuel français contemporain qu'il reprenait à cor et à cri, qu'il citait tout le temps pour nous au Conseil des ministres.
 
 
C'est devenu pour lui une seconde nature de communiquer, de raconter, de dénoncer,  d'expliquer,  de justifier, de projeter. Or, en Conseil des ministres,  un jour, au lendemain du carnaval de Port de Paix, je lui avais précisé que la communication peut être aussi parfois, une arme à double tranchants. 
 
Pour me justifier, je lui ai dit alors que si le carnaval de Port de Paix a été un succès,  cette année, 2021, malgré les critiques acerbes, les menaces et les appréhensions, c'est tout simplement parce que le ministère de la culture et de la communication avait fait le choix stratégique de ne pas communiquer (théorie de la non- communication) sur l'organisation du carnaval 2021 et sur ses différentes étapes techniques. 
 
L'effet de Surprises...
 
 L'expérience nous a montré en effet que dans la vie, dans notre pays,  dans ce monde de toutes les méchancetés, si l'on expose trop souvent ses projets et ses plans, on ne reçoit pas nécessairement des encouragements et des bravos. Au contraire, en communiquant trop sur ses plans, on fournit  aux méchants (es) sans le savoir, les clés, les codes et le timing , qui leur permet ainsi de mieux nous détruire, de mieux nous bloquer et de  boycotter nos rêves.
 
Or, la communication chez Jovenel Moise est une seconde nature. Personne ne peut le dissuader d'agir parfois sans communiquer , encore moins un ministre de la communication dont le Job est bel et bien de communiquer.
 
 Est-ce pour cela qu' il m'arrivait souvent de me présenter carrément, plutôt comme un MINISTRE DE L'ECOUTE, lol... 
Juste pour faire un peu de provocation....
 
De fait, j'adore provoquer, polémiquer...
 
Tout compte fait, avec Jovenel Moise que certains nous campent comme un dictateur, moi, ministre , j'étais absolument libre de dire ce que je veux autour de Jovenel Moise.
 
 Exactement, comme cette autre ministre, pour ne pas la nommer, était tout aussi libre de piquer des crises de colère en présence du Président de la République. Celui-ci se montrait toujours tolérant. Sans oublier ces nombreux débats contradictoires, passionnés et houleux . Tout se passait sous l'oeil généreux du Président de la république.  Ce dernier prenait toujours par ailleurs, le soin de nous rappeler , durant chaque Conseil des ministres, que la cohésion et  la solidarité gouvernementales étaient incontournables pour que l'équipe gouvernementale puisse être toujours capable de  réagir en bloc solide à toutes les attaques et à toutes les hostilités. 
 
 De fait, si Jovenel Moise a perdu la guerre de l'insécurité, n'en déplaisent à ceux qui ont fait beaucoup d'efforts en ce sens, j'ose ici affirmer que, contre toute espérance, Jovenel Moise  mine de rien, a gagné la bataille de la communication. En tant que NON- VIOLENT dans l'âme, Il  est, on ne peut plus, resté accroché toute sa vie à la philosophie dialectique.
 
Monsieur le Président, en ce dimanche 4 juillet 2021, de votre dernier Conseil des ministres virtuel, je reste encore fier de vous, de votre retour en arrière à François Rabelais et à sa formule magique :
 
" Science sans conscience n'est que ruine de l'âme "...
 
Quand vous avez cité Rabelais lors de ce Conseil des ministres du 4 juillet, notre tout dernier rendez-vous avant votre mort insoutenable, c'était plus qu'un retour à Rabelais ou au 16e siècle de la Renaissance , en réalité. C'était une nécessité philosophique urgente pour notre époque actuelle qui a tout perdu ou presque, en terme de valeurs morales, institutionnelles et professionnelles. 
Vous, Président,  qui avez été tout un pan de votre vie politique, victime d'un certain mode de dénigrement qui tue tout vivant l'homme moderne, et aussi, l'homme historique vous avez voulu être, j'assume avec vous François Rabelais pour rester solidaire de votre mémoire.
 
 A ce stade, l'on se souvient que le Président Jovenel Moise était tout le temps accusé de tous les maux du monde, de tous les maux contenus dans la Boite de Pandore. Il est justement intéressant de noter que si toutes les autres accusations formulées contre lui, sont peut -être vraies (personne ne sait), celles le présentant parfois comme un assassin, restent et demeurent largement fausses. Car, Jovenel Moise aurait été un assassin que celles et ceux qui l'ont assassiné dans la nuit du 6 au 7 juillet, auraient mille fois réfléchi en fait avant de se pointer dans les parages de sa résidence privée.
 
 C'était plutôt un homme de parole, un amoureux de la communication humaine et dialectique. Il n'était pas né à dire vrai pour faire de la politique, encore moins, pour faire de cette politique à l'haitienne, cruelle, sauvage et impitoyable. Il croyait sans cesse aux pouvoirs de la parole et du dialogue. Ce qui, entre les déboires de sa campagne électorale, les premiers jours de son installation au Palais national , les débuts de sa prise de pouvoir, la grande bataille atroce de Petro Challenge, les guerres violentes du " pays lock " et du pays relock, les intrigues et coups-bas de certains de ses Premiers ministres et d'autres proches collaborateurs, ses déboires avec un parlement notamment un Sénat de la République qui n'a pas hésité à faire acquisition de matières fécales comme arme de combat contre les Premiers ministres choisis par Jovenel Moise, et tout ceci, sans oublier le coup d'Etat avorté du 7 février 2021, les échauffourées sur le code pénal et le référendum constitutionnel. Enfin, les sorties du groupe Fantom 509 illustrées par toutes sortes de terreurs et de spectacles violents. Etc...
 
Depuis la mort macabre du Président, des auteurs d'articles et de tweets à sensation ne cessent de tenter de justifier l'assassinat de Jovenel Moise , d'oser jusqu'à démontrer parfois le bien fondé du crime. Sans vouloir les classer eux-mêmes par exemple, dans une catégorie d'auteurs " intellectuels " de ce meurtre inqualifiable, quel que soit le prétexte, je voudrais prendre le temps d'attirer ma propre attention sur le fait que Jovenel Moise est installé le 7 février 2017 au Palais National et qu'au cours de la même année 2017, il échappait déjà à une tentative d'assassinat tandis que son cortège se trouvait sur la route nationale # 1, la route Nord du pays. 
Ma question : 
Si le coup avait réussi en 2017, quelle explication , quelle justification, allait-on donner alors à la société ?
 
Bref...
 
Il faut finalement admettre que la classe politique et les élites en général ont besoin de se ressaisir.  Elles doivent comprendre que la violence et le radicalisme traditionnels dont elles font montre trop souvent, ne conduiront nulle part un pays oû les décideurs refusent de faire des concessions. La classe politique en bloc doit comprendre aussi que l'intolérance en Haiti est en train d'atteindre des proportions inacceptables. Cette intolérance généralisée fait une course effrénée à une autre intolérance qu'on peut appeler une intolérance politique qui elle-même a déjà franchi la ligne rouge. Presque tous les crimes commis dans notre pays au cours de ces 35 dernières années post- Duvalier peuvent être facilement mis sur le compte de notre intolérance à la fois générale et politique. L'assassinat de Jovenel Moise constitue ce pic de toutes les intolérances réunies et nous place d'emblée sur une pente descendante dangereuse. En même temps, que cet assassinat doit du coup nous amener à prendre conscience de la gravité de l'heure actuelle et de la nécessité de chercher , de trouver en nous  un certain sens du compromis à partager autour de nous.
 
Ce sens de l'autre a permis en définitive au Président Jovenel Moise d'échapper à sa manière,  à tous les pièges, de surmonter tous les obstacles, de traverser tous les océans, toutes les mers, de déconstruire , puis, autant que possible, de construire, grâce à la magie de la (sa) communication.
 
Tant il inventa les Dialogues communautaires, tant il échoue par contre à réaliser son fameux projet de dialogue national. Mais, son souci, à n'en pas douter,  c'est le "dialogue " quand même. La voie normale quand même. Les élections quand même. Le référendum quand même afin que la postérité, au delà de la catastrophe constitutionnelle de 1987,  puisse bénéficier  d'une toute nouvelle charte adaptée aux goûts de la modernité et  que le pays soit mieux géré au bout de compte. Pour réussir à faire tout cela, Jovenel Moise n'avait jamais cessé de nous convaincre, au Conseil  des ministres que c'est par le biais de la communication qu'on y arriverait. Non, par la force brutale. 
 
 Or, du moment oû l'on commence à gagner les batailles dialectiques, il ne reste qu'une seule alternative à certains adversaires médiocres , c'est celle de recourir aux insultes et aux violences. C'est celles de se référer au couteau, au révolver, au fusil, à la machette, aux poignards, aux complots. 
A tout adversaire qui constate qu'il est en train lentement mais surement, de perdre l'argument dialectique, il reste on dirait l'argument du bâton comme recours. Il reste l'argument de la violence aveugle et sans pitié.
Il reste l'argument de la propagande mensongère. Il reste l'argument du chaos. Il reste l'argument du crime instrumentalisé , plannifié, justifié, vulgarisé, plébiscité par des intellectuels et des leaders d'opinion comme certains le font encore, de nos jours, sur le cadavre de Jovenel Moise. 
 
On eût dit ce livre intitulé :
 
 LE CRIME EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
 
A cela, nos intellectuels, les réseaux sociaux et certains de nos journalistes sont brillants pour convaincre. 
Au fait, des étrangers (es) se demandent chaque jour, mais comment faites -vous, comment faisons-nous en Haiti pour assassiner notre propre Président ? 
 
Certains de nos intellectuels ( es) ont déjà la reponse selon leur degré de cynisme.
 
Je crois même avoir lu quelque part que Jovenel Moise a tout fait pour mourir. Comme si, sur cette triste terre, il y en a qui possèdent les vertus d'échapper à la mort.
 
   Ainsi, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021,  la violence contre Jovenel Moise s'est tout simplement transformée en assassinat physique et monstrueuse qui révèle du coup les limites intellectuelles et morales des assassins, de leurs complices et des tous les auteurs financiers et intellectuels de ce crime horrible. Celui qui finance un crime est un assassin. Celui qui commandite un crime est un assassin. Celui qui exécute un crime est un assassin. Celui qui a l'intention de tuer est un assassin. Celui qui fuit la justice quand il est présumé assassin risque de paraitre pour un assassin. Un assassin est un assassin....
 
 En résumé, pour bien comprendre le crime perpétré contre Jovenel Moise,  il s'agit de retenir que c'était bel et bien  l'unique porte de sortie de tous ces/ses adversaires  coincés, traqués, menaçants et violents, de tous ses / ces adversaires-ennemis qui soudain, se sont rendus compte qu'ils ont lamentablement perdu le combat dialectique . 
 
 L'histoire retiendra donc que ces lâches n'avaient, en fin de compte, d'autre choix que d'assassiner physiquement Jovenel Moise croyant en finir ainsi avec ses idéaux et sa mémoire. Encore sont- ils trop médiocres en effet pour savoir qu'on n'efface pas ainsi la mémoire d'un chef d'État élu, encore moins au 21e siècle,  la mémoire d'un Jovenel Moise. Celui-ci de son vivant avait bel et bien déjà prévu de survivre en restant, on dirait un os de poisson, une arête de poisson, éternellement coincé dans la gorge de ses adversaires violents,  de ses ennemis radicaux,  de ses assassins et de tous les des Oligarques corrompus qu'il avait combattus de son vivant.
 
Ainsi, Jovenel  MOÏSE est donc assassiné 
- à l'instar de tous ces leaders politiques de la planète, 
- à l'instar de tous ces chefs d'Etat martyrs du monde entier,
- à l'instar de tous ces innocents massacrés chez nous, en Haiti,  de toute notre époque contemporaine,  pour assouvir la soif de sang de certaines de nos femmes et  de certains de nos hommes politiques .
- à l'instar enfin, de Jean Jacques Dessalines, le Père de notre patrie et de tous nos autres chefs d'État martyrs, du 19e et du 20e siècle,
 il est assassiné,  Jovenel  MOÏSE...
 
Et que justice soit faite.
 
Pradel HENRIQUEZ
10 août 2021
New Jersey, USA

 

 

Par Sonet Saint-Louis, avocat

 

« La démocratie suppose la mise en place d'institutions capables de défendre ses valeurs et ses principes. », écrit le politologue John Miller Beauvoir dans son ouvrage intitulé « Démocratie : Mythes et Limites » (p. 91). Dans notre société, la Constitution a créé un ensemble d’instances destinées à la protection de la démocratie, de l’État de droit, de l'égalité des droits et des devoirs. Parmi elles, on compte le Parlement, le pouvoir judiciaire à travers la Cour de cassation et la Police nationale d’Haïti. 

 

Mais s'il en est ainsi, comment le président de facto Jovenel Moïse est-il parvenu à brader la souveraineté nationale, outrepassant les limites de ses attributions constitutionnelles ? 

 

L’idée selon laquelle l’autorité des gouvernants doit être limitée est inscrite dans la Constitution de 1987. En ce qui concerne le Chef de l’État, l'article 150 de notre Charte fondamentale dispose qu’il n'a d'autres compétences que celles que lui attribue la Constitution. Selon l'article 284-3, le Président de la République, chef de l’instance exécutive, ne peut pas déborder de son rôle pour convoquer un referendum tendant à changer la loi mère. Toute intervention des instances législative et exécutive en dehors de l'article 282 est illégale, précise cette même Constitution. 

 

Jovenel Moïse, dont le mandat était arrivé à expiration depuis le 7 février 2021, essaie d'accaparer le privilège du Souverain alors que la Constitution de 1987 prévoit que l’autorité est exercée à tous les niveaux par les élus.

 

La confiscation de tous les pouvoirs tant qu'au niveau local que national montre qu’il est illusoire de parler de la protection des droits et des libertés fondamentales, ou encore de la sécurité des personnes. Comme le soutenaient par exemple Jean Bodin et Thomas Hobbes, considérés comme les pères de la théorie de la souveraineté, sans le Souverain qui jouissait d’une puissance absolue, la société serait livrée au chaos et à l'anarchie. Seul le droit voulu par le Souverain et maintenu dans un ordre juridique, accepté par tous, peut empêcher le chaos et l'anarchie.

 

Si, par le principe de l'alternance politique et démocratique à travers les élections libres, tel que connu par notre système constitutionnel, les gouvernés peuvent devenir alors des gouvernants, la seule façon de contrer l'arbitraire de ces derniers est par la construction de l'État de droit. D'où l'importance du mot constitutionnalisation, le nouveau concept unificateur de l'État de droit qui rallie le bon ordre de la communauté défini par la Constitution et la dimension anthropocentrique, donc la protection de l'individu par cette dernière. 

 

Le renoncement au pouvoir personnel incarné par le Président de la République et son remplacement par la force de l'État de droit, voilà en quoi constitue une partie essentielle de ce bon ordre. Il est évident que ce passage n'est pas compris, ce qui explique que la Constitution de 1987 soit autant marginalisée. Sa mise à mort est la conséquence d’une incompréhension de la part de ceux qui sont chargés de l’appliquer et de la faire appliquer. Son inapplicabilité supposée est le fait que ceux-ci ne la connaissent pas. Leur gouvernance défaillante n’est pas le fait de l’inapplicabilité de la Constitution mais leur « choc comique » dans lequel ils exercent le pouvoir, comme l'a souligné Frédéric Marcellin, ce qui finalement nous a conduits à un « choc tragique », concluait de son côtéle professeur Leslie Manigat. La nécessité d'un débat sérieux autour d'un changement constitutionnel en Haïti devrait impliquer non seulement la population mais tous ceux qui ont une parole solide, cohérente et professionnelle à y apporter. 

 

Limites des trois pouvoirs d’État

Dans notre constitution, les missions des différents pouvoirs d’État sont bien définies. Par exemple, les juges de la Cour de cassation ne peuvent pas tout faire mais peuvent décider si une loi respecte la lettre constitutionnelle, ou si un arrêt ou un décret pris par l'Exécutif est conforme à la loi fondamentale, ou encore s'il viole les droits fondamentaux de la personne humaine. Comme l'a fait remarquer Me Camille Leblanc, fonctionnant dans un cadre moderne, les juges de la Cour ne peuvent pas faillir à leur rôle de protection et de sauvegarde de la Constitution. Son fonction de recadrage et d’équilibre entre les deux autres pouvoirs fait d'elle le véritable gouvernement en Haïti. Ainsi se pose la question de savoir à quel niveau le Judiciaire et le Législatif - dont le rôle est aussi d'assurer la protection de la Constitution - étaient-ils impliqués dans l’initiative de changement constitutionnel.

 

Avant le déclenchement de ce processus par l'Exécutif en place visant à éliminer la Constitution en vigueur, y avait-il un dialogue institutionnel entre les deux pouvoirs d’État d'une part et la société d'autre part pour décider ou non de l'opportunité de la question ? L'article 150 de la Constitution qui délimite la fonction du Président signifie qu'il n'est pas souverain et n'incarne pas non plus l'État. C'est le peuple qui détient la puissance illimitée et ultime. Le président est un personnage de l’État à qui il a délégué des missions spécifiques. Les trois instances étatiques ont aussi l'obligation d'agir dans le cadre des limites fixées par la Constitution. À chaque fois que le Président pose des actes en dehors de ses attributions, il doit être recadré par les deux autres pouvoirs étatiques. Dans notre démocratie, les actes de ces détenteurs de la puissance publique doivent refléter la volonté du peuple exprimée dans sa constitution et ses lois.

 

Le Parlement est là pour voter les lois et sanctionner les politiques décidées par le gouvernement grâce au monopole normatif exclusif (art. 111 de la Const) et à la fonction de contrôle (art. 129-2, 223 de la Const) qu'il détient. Malgré ses énormes assignations, il me semble que le gouvernement suprême, c'est la Cour de cassation parce qu'elle a le dernier mot. Elle intervient non seulement pour entériner les lois votées par le parlement à travers le contrôle de constitutionnalité, mais aussi dans la gouvernance publique à travers notre dualisme juridique, lequel l’habilite à traiter les questions relatives à l'administration centrale de l'État. 

 

Le référendum

La Constitution de 1987 interdit l’amendement par voie référendaire mais elle n’exclut pas le référendum comme mode de consultation et de participation politique des citoyens dans des questions d'intérêt collectif. Chez nous, le peuple est souverain mais il ne peut pas s'exprimer en dehors de ses représentants élus. Il a été l'auteur de la Constitution de 1987 bien qu'il n'en fût pas le rédacteur. Elle ne peut être amendée qu'à travers ses représentants élus au Parlement. Les élections, c'est le moyen par lequel le peuple met en œuvre sa souveraineté. Il délègue sa souveraineté par le suffrage universel à trois pouvoirs constituant l'État d’Haïti. On ne peut pas retourner vers le peuple pour modifier la Constitution. Il est inconstitutionnellement impropre de remettre au peuple une charge qu'il a déjà déléguée par son vote, explique Me Josué Pierre -Louis.

 

C'est évidemment ce qui explique que le pouvoir de modifier la Constitution est dévolu aux Assemblées parlementaires. Donc, le parlement devient un pouvoir constituant remplaçant l'ancien. Telle est la formule qui a été adoptée pour l'amendement constitutionnel. Il fallait donc se référer à la Constitution de 1987 qui prévoit une procédure ou une formule d'amendement constitutionnel. À travers les représentants élus à l'Assemblée constituante, le peuple a non seulement décidé de la forme du gouvernement, du rôle des appareils d’État et de la nature des droits à garantir, mais il a aussi créé une institution habilitée à modifier les normes constitutionnelles : c’est le Parlement. Il s’agit d’un pouvoir constituant dérivé ou institué. 

 

Le peuple en tant qu'auteur de la Constitution peut-il l'effacer ? Évidemment oui. Le peuple souverain a toujours cette possibilité de défaire son œuvre. Le souverain est toujours souverain, personne ne peut le dissoudre. Il délègue sa souveraineté à certaines instances spécifiques sans jamais y renoncer. C’est la raison pour laquelle un groupe de citoyens, une fraction de la population, un parti politique, un homme ne peut se poser comme peuple. Seul un vote majoritaire du peuple à l'issue d'une consultation démocratique encadrée par la loi peut décider de la disparition de la Constitution. En adoptant la Constitution en 1987, le peuple en tant que constituant originaire, a confirmé non seulement qu'il en est l'auteur mais s'engage aussi à la respecter, y compris les règles définissant son amendement.

 

Une affaire personnelle de Jovenel Moïse

Le 29 mars 1987, le peuple avait approuvé le travail de la Constituante en le sanctionnant par un vote positif. Ce texte aurait pu être publié à l'époque sans être soumis à l'approbation du peuple, puisque cette Assemblée était composée en grande partie de ses représentants choisis démocratiquement. Le Conseil national de gouvernement avait eu la clairvoyance d'associer à son initiative le peuple dans le choix des constituants dans le but de lui assurer une légitimité démocratique.

 

On peut convoquer la population par voie référendaire sur une question d’intérêt national ou local. Mais on ne peut  lui demander de ratifier une Constitution contenant des centaines d'articles : c'est techniquement impossible. En plus, on ne peut demander au peuple d'approuver une œuvre sans qu’il ait été au préalable consulté et sans qu’il ait donné son accord. Ce projet de Constitution reste une affaire personnelle du Président et il ne saurait solliciter la sanction des citoyens. Réalisée en dehors de la volonté du peuple, cet ouvrage est frappé d’illégitimité et d'illégalité compte tenu du fait qu’au regard du constitutionnalisme haïtien, il y a une manière de rédiger une constitution et de la faire adopter. 

 

Il s'ensuit donc que la capacité de modifier la loi mère est dévolue ou conférée au Parlement. La souveraineté qui est nationale et non populaire est un principe consacré par la Constitution de 1987. Cela implique que le peuple ne peut pas intervenir directement dans ce domaine. Il ne peut le faire que par ses représentants élus dans le cadre des institutions de la République. Ce concept est lié avec le principe de la séparation des pouvoirs, fondement du système représentatif tel que présenté par Montesquieu et John Locke. Dans un système démocratique et représentatif, on ne peut pas recourir au peuple pour modifier une Constitution ou une loi. Nous ne sommes pas un système de démocratie directe où le recours au peuple pour faire les décisions est une exigence fondamentale, comme le souhaite la théorie de la souveraineté populaire de Jean Jacques Rousseau. 

 

Dans les pays qui ont adopté la démocratie représentative, comme c'est le cas chez nous, le pouvoir est exercé au nom de l'État. Dans ce système, le vote est un droit inaliénable du citoyen et non une fonction. Ce droit ne peut pas être confisqué. Le droit de voter et de choisir librement ses représentants dans le délai fixé par la Constitution est un droit de l'homme. 

 

En prenant la décision de nommer les cartels dans les administrations communales, en cumulant les fonctions législatives et de contrôle du parlement, en rendant bancal le pouvoir judiciaire, Jovenel Moïse met fin à l'État. Le Core Group semble ne pas comprendre cet aspect des choses. Pour cette communauté internationale, il faut aller aux élections, à n’importe quel prix, peu importe que l’actuel chef de l’Exécutif s’approprie tout dans le but de se perpétuer, y compris la liberté des citoyens et le droit de choisir librement leurs dirigeants. 

 

Il ne fait qu'aucun doute que les élections sont nécessaires pour restaurer l'ordre démocratique en Haïti, comme l'a fait remarquer la Communauté internationale. Comment cet ordre peut-il être restauré par un Président qui a volontairement mis fin aux institutions démocratiques en mettant l'État en lambeaux? Et Washington semble oublier que depuis plus d'un an, Jovenel Moïse a aboli la Constitution du pays. Son administration par le biais de son conseiller Guichard Dore, avait déclaré qu’en période de crise, la politique saisit le droit. Une politique criminelle qui n'a pas seulement effacé le droit mais ce que tout être humain a de plus précieux : la vie. Un cadeau de Dieu que nous avons l'obligation de protéger et de non l'exposer dans une démarche douteuse tendant à instrumentaliser les droits de l'homme et la démocratie. Un procédé au seul profit des puissants dans laquelle la vie de chaque Haïtien est mise en danger. C'est le cas de dire que « le pays n'est pas gouverné et n'a jamais été dans un état aussi critique depuis ces vingt dernières années », comme l’a constaté le sociologue Laennec Hurbon. Même si la communauté internationale soutient un gouvernement autoritaire, insensible au drame national, nous n'avons pas à nous en accommoder. Nous devons rester sur le terrain du droit et de la justice ! C’est notre seule arme.

 

Le peuple continue de résister

En lançant le 27 juin prochain une journée de protestations contre le référendum illégal de Jovenel Moïse, la population veut clairement signifier qu’elle n’est pas prête à cautionner l'inacceptable. Malgré l'opposition de la société haïtienne à son projet de constitution, le Président de facto tient mordicus à sa réalisation. Profitant de sa position privilégiée au sein de l’appareil d’État sans titre ni qualité, il va s'appuyer sur la Police nationale d’Haïti pour faire passer en force son projet. En faisant les forces de l’ordre complices de son œuvre manifestement illégale, il les rendra hors la loi  comme il l'est aussi aujourd'hui au regard de la Constitution.

 

Si Jovenel Moïse est parvenu à soumettre toutes les institutions à son projet monstrueux, c’est parce que le pays souffre d'une carence d'hommes et de femmes de valeur. Après cette catastrophe pour laquelle des sommes importantes ont été dépensées dans un pays pourtant exsangue, il ne restera plus rien dans cette République. Chez nous, les institutions protectrices de la Constitution ont failli à leur mission. Les entreprises, le secteur des affaires, les églises, les médias ne doivent pas collaborer avec un fait illicite ni en tirer profit. Ils ont une responsabilité de sauvegarde des valeurs démocratiques. Les citoyens ne peuvent pas être convoqués aux urnes pour décider sur un fait illicite. Ils doivent savoir que l'un des devoirs du citoyen vis-à-vis de la patrie, c'est de respecter la Constitution et les lois de la République (art 52-1). C'est une obligation constitutionnelle à la quelle gouvernants et gouvernés doivent se plier. C'est l'essence même de l'État de droit. 

 

Seul un gouvernement de transition pourra changer la Constitution parce qu'il sera issu d'un ordre constitutionnel rompu. La présence de Jovenel au pouvoir est un obstacle à ce changement. Non seulement son mandat est arrivé à expiration depuis le 7 février 2021 mais il est contraint de respecter la Constitution à laquelle il est intimement et fidèlement lié et sur laquelle il a prêté serment.

 

En effet, « de par leur fonction, a écrit Mirlande Manigat, certains citoyens sont mieux placés que d'autres pour assumer le devoir de respecter puis de faire respecter la Constitution ». Une obligation à deux faces imposée au Président, en tant que citoyen et protecteur de la Constitution, donc garant de son application au même titre que les autres détenteurs du pouvoir d'État. La violation de ce principe est sanctionnée par la loi. Résister à la tenue de ce référendum est donc une obligation aussi constitutionnelle que morale. 

 

Face à cet effondrement étatique quasi-total, ne demeurera que le peuple souverain, le dépositaire exclusif de la souveraineté nationale. Seul lui qui, par son vote massif sur le terrain de la contestation, pourra anéantir le projet de Moïse et de son équipe.

 

Il faut s’unir !

Ce que ces fossoyeurs de constitutions ne semblent pas savoir, c’est que cette charte fondamentale a hissé Haïti au rang des démocraties modernes. Elle n'a en aucune façon diminué le pouvoir présidentiel en Haïti. Elle a substitué le présidentialisme traditionnel sans garde-fous par la force de l'État de droit avec des contre-pouvoirs. Ce virage vers la modernité échappe à nos gouvernants incompétents, aux pouvoirs de l’État peuplés d'idiots et de demi-crétins grandiloquents. Ils ont passé trois décennies à violer systématiquement notre loi mère parce qu'ils ne la connaissent pas. L’autoritaire  Jovenel Moïse, pour des raisons inavouées et inavouables, veut l’enfouir sous terre, l’incompétence aidant. Le cas de dire « un temps pour chaque chose » car lorsque le savoir et le savoir-faire seront au timon des affaires, on dépouillera la Constitution de ses petites imprécisions, ses ambiguïtés et même de ses contradictions pour en faire une œuvre de fierté pour les générations futures.

 

Le projet de constitution de Jovenel Moïse dans lequel le régime en place met tout son poids pour l'imposer est une manœuvre pour cacher l'impunité des gouvernants dans la gestion de l’État. L'examen du texte proposé ne révèle rien de sensé méritant d'être analysé. Le texte du Docteur Georges Michel publié dans les colonnes du quotidien « Le Nouvelliste » a bien montré en peu de mots que c'est une œuvre bonne pour la poubelle. « Elle manque terriblement de génie et d'intelligence pour être adoptée », a de son côté estimé le docteur en droit Josué Pierre-Louis. Certains soi-disant intellectuels et bourgeois le défendent parce qu'ils sont des idiots déraisonnables. Ils ne pensent même pas à eux-mêmes et à leurs intérêts personnels. Ils sont trop primitifs pour être des citoyens égoïstes. L’égoïsme est une auto-protection. Ces gens-là ne se protègent même pas et ne savent pas comment le faire. Dans ce chœur d'idiots entonnant des chansons vilipendant la Constitution de 1987, certains ont des diplômes, d'autres n'en ont pas, mais ils sont tous unis dans une manipulation de la pensée collective contre la modernité que charrie le document de 1987.

 

Jovenel Moïse en en rupture avec l'ordre démocratique d’Haïti. Cette rupture brutale ouvre la porte à l’imprévisibilité juridique en Haïti, ce qui est synonyme du chaos. Lemoine Bonneau du « Nouvelliste » a eu la note juste en disant la même chose que moi : « Supposons que le référendum de Jovenel Moïse soit adopté, Haïti aura une nouvelle Constitution. Un nouveau président sera élu et peut décider de ne pas créer les conditions à l'organisation des élections législatives pour renouveler le mandat des parlementaires. Ces derniers, une fois partis, le Président crée une Commission pour l'élaboration d'une nouvelle Constitution et soumet le projet par voie référendaire. Qui pourra l’en empêcher puisque Jovenel Moïse a déjà créé le précédent ? » C'est justement pour éviter ce précédent trop dangereux que toute constitution se donne une sécurité juridique, pour répéter Mireille  Delmas-Marthy, professeure au Collège militaire royal de France. La sécurité juridique de notre constitution, c'est la procédure d'amendement.

 

Il est évident que Jovenel Moïse opère un coup de force contre la Constitution avec la complicité de ses tuteurs internationaux et le soutien de quelques intellectuels, notamment l’ancien Président provisoire Boniface Alexandre. Cet ancien juge de la Cour de Cassation est monté au créneau pour défendre ce travail illégal. Même si ses explications n'ont convaincu personne de ses connaissances juridiques, cet exercice pitoyable montre toutefois à quel point de déliquescence morale et de misère intellectuelle le pays est parvenu. C'est regrettable que nous hissons toujours à des postes de responsabilité des citoyens n'ayant aucune envergure. C'en est à pleurer. En tout cas, comme le veut la Constitution, un jour ou l’autre, ces anciens hauts fonctionnaires de l’État devront rendre compte.

 

Faut-il bien le rappeler de manière forte que dans toute société, ceux qui ont intérêt dans la construction d'un État de droit sont en premier lieu les hommes de l'avoir, du savoir et ceux qui sont en situation de pouvoir. Mais nos élites sont trop pauvres en esprit pour défendre l'Esprit et celui du peuple. Voilà d’où vient le drame d’Haïti.

 

Devant cette urgence, j'en appelle à l'unité des intellectuels progressistes et patriotes haïtiens pour contrer la barbarie de l'intelligence et à la manipulation politique et intellectuelle grossière auxquelles est soumise toute une nation. Le referendum ne doit pas passer et il ne passera pas. Pour Leslie Manigat, il ne suffit pas de dire qu'on aime Haïti, il faut qu'il y ait des citoyens prêts à se sacrifier pour elle. Ce n'est pas parce que les Américains disent que les élections doivent avoir lieu cette année qu'elles doivent se tenir à n’importe quel prix, dans le massacre de nos compatriotes dont nous avons la responsabilité de protéger leur intégrité, leur humanité. Nous ne devons pas nous accommoder à ce vaste complot d'inspiration nationale et étrangère qui a fini par transformer Haïti en un enfer dans l'espace de dix ans, a écrit Daly Valet. Notre capacité de peuple résilient nous contraint à la résistance. Nous n'avons pas à fléchir le genou devant Baal.

 

Sonet Saint-Louis av

Professeur de droit constitutionnel, à la FDSE, Université d'État d'Haiti

Professeur de droit des affaires, à l'UNIFA

Professeur de Méthodologie au CEDI

Montréal, 21 mai 2021 

Tel 37368310/42106723

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