Haiti-crise: Face à la dégringolade de la gourde, “there is no alternative”

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Face à la dégringolade de la gourde, “there is no alternative”

 

« Toute révolution se pose d’abord comme une plainte du peuple, accusation contre un état de choses vicieux dont les plus pauvres sentent les premiers la douleur »

 

Proudhon

 

Les difficultés en tous genres auxquelles sont confrontées au quotidien les masses paupérisées et précarisées ne datent pas d’hier. S’il est vrai que les « classes populaires » constituent le premier groupe social à payer le lourd tribut des inepties et gabegies de nos dirigeants, il n’en reste pas moins que ce que j’appelle les « classes moyennes précaires » (i.e constamment exposées au risque de basculer dans l’extrême pauvreté) n’échappent pas à cette situation chaotique.

 

Sans avoir la prétention de faire une sociologie en temps réel des groupes et des individus qui se mobilisent partout en Haïti, je partirai d’un constat : Depuis l’instauration de la démocratie (voilà bientôt trente ans), les pratiques politiques malsaines (concussion, privatisation, contrebande, criminalité organisée etc.) ainsi que la prébendalisation de nos institutions ont fait exploser les inégalités en accentuant de nouveaux clivages. Il en résulte une fracture progressive à la fois sociale et territoriale dont les principaux indices sont, comme l’a excellemment analysé le sociologue Alain Gilles, l’affaiblissement des liens sociaux traditionnels et l’effritement de la confiance dans nos institutions.

 

La situation

 

Voilà déjà un an que la chute de la gourde ne fait que s’accélérer. Pour la première fois depuis 2002-2005, selon les données de la BRH, la gourde ne s’est jamais autant dépréciée. Pas une semaine sans que la monnaie nationale ne perde de sa valeur. Le taux de change n’a cessé de fluctuer au cours de l’année 2018, passant de 63,82 à 80 gourdes pour 1 dollar US à la fin du mois de décembre. Cette « crise monétaire », en dépit du fait qu’elle semble avoir atteint son paroxysme, n’est peut-être pas prête d’être endiguée, encore moins résolue, à tel point que certains prévoient un taux de change à 100 gourdes début 2019. Devant cet état de fait, l’Etat se montre impuissant et se met en retrait comme d’ordinaire. Le déficit budgétaire ayant atteint 04% du PIB en 2018, les pouvoirs publics s’accordent à dire que la situation actuelle devient inéluctable et que « There is no alternative » (TINA). Il faut donc continuer à se serrer la ceinture car la perte du pouvoir d’achat ne fait que commencer. Le niveau de déficit de la balance commerciale ayant atteint un record en 2018 (5,6 milliards d’importations de biens et de services à l’inverse des exportations qui ne se chiffrent qu’à 1,6 milliards de dollars US), tout le problème résulterait donc de la faible croissance du PIB. Tiens, il est une autre cause à ce problème, cette fois, d’ordre démographique : trop de bouches à nourrir, selon le directeur de la BRH, alors que l’économie stagne (1,5% de croissance). La seule solution envisageable, c’est la production nationale, afin que tout le monde puisse « consommer haïtien ». En attendant, il n’y a pas d’autre choix. Voilà, c’est dit !

 

 

 

Le TINA, une posture de l’Etat-en-retrait

 

Certes, l’expression « Il n’y a pas d’autre choix », d’inspiration néolibérale, n’est pas employée telle quelle par nos dirigeants (cela peut d’autant mieux se comprendre que la politique ne s’exerce ici sur aucun fond idéologique clairement repérable). Il n’en reste pas moins que l’attitude de l’Etat, dans la gestion de cette crise (dont certains font leurs choux gras), n’est faite que d’indifférence et consiste à dire aux haïtiens : « pour le moment, il n’y a pas de plan B à cette situation critique, la gourde va continuer à se déprécier, c’est comme ça, vous n’avez qu’à vous serrer la ceinture ! ». Telle est une des caractéristiques centrales de l’Etat-en-retrait[1] (à ne pas confondre avec la problématique du retrait de l’Etat chère à certains politistes) : Si retrait il y a, il ne s’agit que d’une posture stratégique de l’Etat, afin d’afficher une fausse impuissance, en tout cas aussi longtemps que ses intérêts (ceux de ses agents dominants) ne sont pas menacés. Face à cette crise de la gourde, l’Etat, au travers de la BRH, se comporte comme une institution désemparée, c’est-à-dire dépassée par les évènements. Cela lui permet de mieux faire la part belle aux banques privées dominantes (UNIBANK et SOGEBANK notamment), recourant ainsi à une logique de « décharge », i.e à une sorte d’interventionnisme (Hibou, 1999) non assumé en tant que tel. Dans Le Nouvelliste du 02 janvier 2019, le Directeur de la Banque centrale, en bon pédagogue, nous explique, bis repetita, que la situation ne peut évoluer dans la bonne direction que moyennant une croissance de la production nationale et que nos concitoyens consentent à consommer les produits du terroir. Entre temps, les importations formelles de produits agro-alimentaires et de produits textiles/vêtements dominicains ne font que croître (respectivement 520 millions USD, soit 37% du total des importations d’Haïti de la RD et 442 millions USD, soit 31% du total des importations d’Haïti de la RD en 2014) selon le Centre de Facilitation des Investissements (CFI).

 

Au-delà des explications fournies jusqu’ici (faiblesse de la production, manque d’incitation, gestion inefficace de la rareté), il est un fait fondamental qui n’échappe heureusement pas à tout le monde : l’inaction, mieux la passivité apparente de la BRH face aux banques dominantes du système bancaire, lesquelles ont les coudées franches pour influencer le taux de change tous azimuts. Il s’ensuit que ces dernières continuent leurs spéculations presque au quotidien en augmentant le taux de change de manière complètement artificielle et abusive. Parallèlement, sur le marché informel des changes, pullulent les « cambistes » et les commerçants de tout acabit qui achètent et vendent leurs dollars au gré des jours et des évènements. Pourtant, dans les colonnes du Nouvelliste (lundi 7 et mardi 8 janvier), la patron de la Banque des banques eut à déclarer qu’«il n’y a pas de spéculations possibles sur le taux de change ». Cette déclaration (étant du pain bénit pour nous autre sociologue) nous permet de dégager une autre caractéristique de l’Etat-en-retrait : la rhétorique volontariste et le déni de réalité. En effet, il faut affirmer, contre les approches de types normativistes selon lesquelles l’Etat en Haïti n’a jamais été un véritable Etat (c’est ce que pense par exemple le sociologue Alain Gilles) que l’Etat haïtien a toujours été, du moins à partir de la fin des années 80, un Etat privatisé qui s’est souvent affublé des atours de l’intérêt général. Ce tour de passe-passe politique et rhétorique a bien sa raison d’être, en ce qu’il sert à faire croire en la volonté de l’Etat de défendre le service public entendu comme fonction clé de l’administration dont la finalité est l’accomplissement d’activités d’intérêt général. En l’occurrence, la BRH se présente sous les apparences du service public de l’avenir au travers des recommandations « salutaires » de son directeur dont le propos consiste à dire, en substance, qu’il n’y a pas d’autre choix aussi longtemps que le pays ne se sera pas tiré du marasme économique

 

Une politique du laisser-faire

 

Face à la misère criante de ceux qui survivent au quotidien dans la crasse et au milieu des déchets, l’Etat-en-retrait n’a qu’une doctrine : le TINA. Celui-ci est largement partagé par les classes dominantes (même si certains de leurs membres se veulent plus humanistes et indulgents vis-à-vis des pauvres) Il s’agit ainsi d’une manière de produire « une théodicée de leur propre privilège », selon l’expression de Max Weber, justifiant ainsi l’ordre social dont ils ont le contrôle à tous les points de vue. S’il est vrai, comme le soulignent certains politistes, que les défaillances du système politique sont largement imputables à l’émergence d’un gouvernement humanitaire, celui-ci contribuant à l’affaiblissant l’institution étatique, il n’en est pas moins vrai que cette situation résulte aussi, pour partie, de l’existence endémique d’une « politique du ventre » (Fatton, 2011, Bayart, 2006) en Haïti, c’est-à-dire d’une lutte incessante pour l’accaparement des richesses et du fait que celles-ci demeurent concentrées entre les mains d’une minorité. Sous ce rapport, l’Etat-en retrait recoupe la notion de néo-patrimonialisme telle que définie par Bayart, dans la mesure où il est indéniable que la gestion des affaires publiques est complètement prébendalisée et repose largement sur des logiques de cooptation, d’amitié ou de parenté.

 

Au-delà de son caractère rizhomatico-réticulaire, lequel le rapproche de l’Etat néo-patrimonial, l’Etat-en-retrait se caractérise, in fine, par une « politique du laisser-faire », aussi longtemps que les intérêts des clans et des factions dominantes ne sont pas remis en cause. Cette « politique du laisser-faire » se traduit concrètement par des déclarations (des aveux ?) d’impuissance l’autorisant à toujours rester en retrait, du moins en apparence. En apparence, dis-je, car le plus souvent, les intérêts de l’Etat se confondent avec ceux des factions et des clans dominants, dont certains membres soit font partie de l’institution étatique elle-même, soit ont le pouvoir de l’influencer à leur gré et au gré des circonstances. Loin d’être synonyme de passivité, la posture du retrait permet à l’Etat de faire l’économie d’un certain nombre d’efforts en se dédouanant en permanence de certaines responsabilités qui devraient incomber normalement à tout Etat soucieux de l’intérêt général.

 

Lukinson JEAN est Docteur en sciences sociales et professeur à l’Université d’Etat d’Haïti.

 



[1] Mon concept d’Etat-en-retrait recoupe, sous cet aspect la notion d’Etat marron, même si une autre de ses caractéristiques centrales est la logique de décharge au sens de Max Weber.

 

 

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