Covid 19 : les clichés d'un cinéaste au temps du Coronavirus, questions à Arnold Antonin(EXCLUSIVITE/HPN)

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C'est un cinéaste qui cherche de nouveaux clichés pour mieux appréhender cette période de confinement qu'il vit avec un sentiment d'étouffement. Arnold Antonin aura tout essayé pour se défaire de la lenteur que cette nouvelle façon de vivre lui impose, rien n'a semblé marché jusqu'à présent : La Nature, une auto-analyse, la lecture. Bref, le réalisateur finira par comprendre que ce confinement ne peut transformer personne. 

Il nous ramène à ce que nous sommes avec le besoin de bouger, de voir des gens, de se remettre au travail. Arnold Antonin se sent comme un lion en cage. Toutefois, cette façon de vivre la crise a conforté le cinéaste dans ses idées que le pays est à refaire tout comme le monde. Une passion que sa génération n'a pas puisqu'elle sait qu'elle ne le refera pas a confié Arnold Antonin. D'ailleurs, il ne croit pas à l'émergence d'un monde nouveau s'il n'y a pas une lutte au sein de chaque pays et au niveau international en vue de préserver les conquêtes et d'inventer un nouveau modèle de développement de nos sociétés. Bref, lutter pour l'utopie d'un nouvel ordre mondial basé sur le respect de l'environnement, la solidarité, la fin de la course aux armements, l'utilisation du numérique à bon escient et qui mette le bonheur de l'être humain, sa santé avant le profit.

 Propos recueillis par Haiti Press Network

 1- Comment avez-vous vécu (vivez encore) personnellement cette période de confinement ?

 A parler franchement et sans posture de circonstance pour les lecteurs et la postérité, je vis cette situation  avec un sentiment accru d'étouffement. Cependant cela ne m'empêche pas de m'efforcer de faire le confinement avec tout mon sérieux, puisque je peux me le permettre. Je prends les mesures appropriées, que nous connaissons, pour me protéger et protéger les autres les rares fois que je suis obligé de mettre le nez dehors. Cela étant dit j'ai fait tous les efforts d'imagination possibles pour m'en échapper.

 J'ai voulu en faire une aventure d'un genre spécial: un voyage à l’intérieur de mes labyrinthes intérieurs. Un espèce d'auto-analyse puisque je n'ai jamais fait de psychanalyse. Mais cela n'a pas marché. J'ai l'impression que les divans de chez moi ne s'y prêtent pas.

 J'ai essayé d'en faire un projet entre le zen et la sagesse stoïcienne. J'ai admiré béatement les fleurs et les miracles du printemps dans mon petit jardin. Je me suis émerveillé devant les insectes et un anolis vert, comme celui du pois congo de la chanson. Je n'en avais plus vu depuis des lustres. Je réinvente mes chiens et mon chat. Je valorise chacun de leurs gestes d'amitié. J'essaie d'apprécier  le silence inhabituel pendant le couvre-feu et de bouleverser mon rapport au temps. Vive la lenteur.  Cela n' a pas marché.

Je me suis mis à scanner mes vieilles photos de famille et de jeunesse et à les partager avec mes proches. C'a été un moment de nostalgie et de douce mélancolie, de "saudade" qui n'a pas duré longtemps.

J’ai voulu me faire un plan de travail bien ficelé en vue d' un prochain film. J'ai rassemblé une trentaine de livres avant de me confiner. J'en lis 5 à la fois en donnant la priorité à ceux qui n'ont rien à voir avec le film que j'ai en tête. Cela ne marche pas. Je me mets à penser à Unanumo, au sentiment tragique de l'existence.

Je m'interdis  de suivre les nouvelles sur l'évolution du virus corona à travers le monde à la radio et à la télévision. Cela ressemble trop aux transmissions des compétitions sportives, sur les courses de chevaux par exemple. L'Italie est en tête, la Grande Bretagne se rapproche. Je n'ai jamais voulu mettre les pieds dans un hippodrome. Mais j'essaie de comprendre ce qui se passe à travers toutes ces nouvelles contradictoires. Sommes-nous en train d'assister à une nouvelle manifestation,en grand, de l'ère de la post- vérité?

Je me rends compte que le confinement ne peut transformer personne. Il nous ramène à ce que nous sommes. J'ai besoin de bouger, de voir des gens, de me mettre à tourner. Je suis un lion en cage?

Des fois je me console bêtement  en me disant que j'ai de la chance dans un pays où le confinement est un arrêt de mort pour 90% de la population. Ça ne me console pas. En revanche ça soulève en moi  trop de questions qui se bousculent. 10% de la population vivaient  déjà confinées, de peur de tomber victimes de la violence impitoyable des gangs armés. Les autres, les principales victimes continuaient, terrorisées, à vaquer à leurs occupations comme des fourmis.

Comment un gouvernement peut-il être aussi incohérent et indolent? Est-ce le cynisme criminel de prédateurs qui ne pensent qu'à garder le pouvoir? Il est vrai qu'on manque cruellement de moyens. Mais cela peut-il expliquer que tout devienne une mascarade?

2- Qu'est-ce que cette crise vous a révélé?

Indépendamment de la logorrhée géopolitique et de la métaphysique à bon marché , la façon dont on fait face au corona-virus en Haiti m'a conforté dans l'idée que ce pays est à repenser et à refaire entièrement. Il n'y a pas de solution réparatrice partielle possible. Et au niveau mondial c'est la même chose. Le coronavirus est un révélateur du pourrissement, sous des dehors autrefois attractifs, d'un modèle de développement qui ne tient plus la route. 

Je déteste le mot paradigme que j'ai appris sur les bancs de l'école à St Martial dans les cours de latin et de grec. Aujourd'hui c'est une formule passe-partout, une béquille  qu'on met  à toutes les sauces. Mais il est un fait certain qu'il faut un changement de tous les critères à partir desquels nous envisageons la modernité, la science, la technologie, l'information, l'énergie et notre rapport au climat, à la nature et à la place des êtres humains dans la politique et l'économie. Il faut une refonte radicale de notre vision de la planète et  de nos pratiques.

Camus a prononcé une phrase, devenue célèbre, lors de la réception du prix Nobel:" Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse." Le monde se défait sous nos yeux. Les dirigeants américains se sont appliqués à détricoter tous les organismes internationaux de l'après-guerre qui étaient les piliers du nouvel ordre international et de la mondialisation. Pire, ils tiennent des discours qui font penser qu'ils veulent s'en prendre à toutes les idées héritées du Siècle des lumières. Ils s'opposent à toutes les initiatives, les plus timides, pour faire fasse à la destruction en cours de la planète.Que voulons-nous de plus pour nous rendre compte que nous sommes appelés à un changement de cap global sinon nous allons au pire: le capitalisme sauvage et la perte des conquêtes démocratiques, fruit de tant de luttes, le nationalisme de grande puissance et les guerres? Qu'en sera-t-il de notre évangile moderne, la Déclaration universelle des Droits de l'Homme?

3- Croyez vous qu'un autre monde émergera après cette crise? 

Certainement pas s'il n y a pas une lutte au sein de chaque pays et  au niveau international en vue de préserver nos conquêtes et d' inventer un nouveau modèle de développement de nos sociétés.

Je crois qu'après qu'on soit sorti de la pandémie ou même avant, avec la grave crise multidimensionnelle qui s'annonce, ceux qui sont responsables de la situation actuelle vont mettre les bouchées doubles afin que tout recommence comme avant. J'ai entendu ces jours-ci parler d'une "nouvelle normalité". Qu'est-ce que cela veut dire? Le statu quo ante ? Ou bien un nouveau modèle durable? Un nouvel ordre mondial basé sur le respect de l'environnement, la solidarité, la fin de la course aux armements, l'utilisation du numérique à bon escient  et qui mette le bonheur de l'être humain, sa santé  avant le profit?

L'utopie ou la mort, le vieux cri de Dumont! Il nous faut une nouvelle utopie, quelque chose qui semble bien lointain mais pour lequel nous sommes prêts à tous les sacrifices. Tout en sachant que L'utopie n'est pas un monde idyllique mais le monde meilleur que nous voulons. Il y a un film d' Harold Becker où Al Pacino se lance dans un discours qui se révélera un peu démagogique dans le contexte mais qui sied parfaitement aujourd'hui. Il disait à peu près ceci: Choisissons-nous de vivre ou de mourir? Sommes nous prêts à accomplir cette tâche apparemment insurmontable de faire de la terre un endroit habitable pour tous ?Unissons-nous pour la vie, pour un monde meilleur. Est-ce hors de notre portée? Voulons-nous être le troupeau qu'on conduit à l'abattoir final? Pour la vie,redressons-nous!  Unissons-nous!

Arnold Antonin 

Homme de carrières diverses, Arnold Antonin est connu tant à l'intérieur qu'à l'extérieur d’Haiti  pour son engagement social, politique et culturel. Docteur en Economie, il a été professeur à l’Université d’Etat d’Haïti pendant 18 ans, à l’Ecole Nationale des Arts pendant plus de 10 ans. Il a animé d’innombrables formations pour les syndicats et les organisations de base et publié un livre pour le compte du Bureau International du travail : Manuel du syndicalisme de base.  Il a réalisé plus d’une  cinquantaine de films documentaires et de fiction.

Il est le réalisateur du premier long métrage haïtien. Il a été honoré pour l'ensemble de son œuvre dans le cadre de la remise du Prix Djibril Diop Mambety au Festival International de Cinéma de Cannes en 2002. Il a eu trois  fois consécutives le prix Paul Robeson du meilleur film de la Diaspora africaine au FESPACO à Ouagadougou, en 2007, 2009, 2011  et ainsi que nombreuses distinctions dans différents festivals. Il a été honoré à plus d’une reprise  à Vues d’Afrique.  Directeur et fondateur du Centre Pétion-Bolivar d’ Haïti depuis 1987.    Il a été président de l'Association Haïtienne des Cinéastes (AHC) de 2005 à 2009. MASTER CLASS dans le cadre de la Journée ACP-Union Européenne Ouagadougou, Burkina Faso, Mars 2011.

RETROSPECTIVES: Institut français d’Haïti, Africamérica, Alliance française de New -York,  Festival des écoles de cinéma Bogotá,  Festival des Droits de  l’Homme à Sucre, Bolivie, Cinemateca de Santo Domingo et Palais de Glace de Buenos Aires. Membre fondateur du Festival Itinérant des films de la Caraïbe. Membre du réseau des documentaristes de l’Amérique Latine et de la Caraïbe du siècle XXI. Membre du Jury du Membre du  Festival International du nouveau Cinéma Latino-Américain de la Havane en 1983 et du Prix Littéraire Casa Las Americas en 2012. Membre du Jury pour la 2ème fois au FESPACO, Burkina FASO en 2013.

Plusieurs de ses films ont été projetés sur diverses chaines de télévision nationales et internationales. Voir « Arnold Antonin, le cinéma de la liberté », par Virginie Hémar, Ed. de l’Université d’Etat d’Haïti, 2013, 200 pages

 

 

 

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