L’écrivain et essayiste martiniquaise Corinne Mencé-Caster a lu « Fillette Lalo », roman de Gerry L’Etang et Dominique Batraville.

Il est peu de livres qui suscitent ainsi l’effroi, tant par le contenu de ce qui y est conté que par la forme de neutralité narrative qui crée un fossé entre l’horreur et son dire. En premier lieu, le titre du roman, Fillette Lalo, attire et rassure, dans cette évocation de ce que l’on croit être, si on ne connait point assez cette sombre période de l’histoire haïtienne, un récit d’enfance (« fillette ») et de fraîcheur (« Lalo » qui évoque l’eau).

 L’imaginaire joue des tours à travers le langage et l’on peine à croire que ces deux termes « fillette » et « Lalo » accolés, renvoient à une figure sanguinaire, et qui plus est, une figure de bourreau-femme, un « Tonton-macoute » au féminin. Autant dire que c’est le monde à l’envers, une aberration dont la perversité ne peut que désarmer. Comme on est loin du stéréotype de la femme victime de la violence masculine et coloniale, qui est si familière et tellement plus tolérable ! Pourtant, il faut bien accepter parfois de regarder l’histoire en face, pas seulement depuis sa prétention d’objectivité mais à partir de ce qu’elle tisse dans la mémoire et de ce qui la relie à la légende !

 C’est un tel impensé féminin de la violence dictatoriale haïtienne que Gerry L’Étang, anthropologue martiniquais et Dominique Batraville, journaliste-écrivain haïtien, choisissent de mettre en scène dans leur texte à deux mains, de soixante-dix-huit pages, publié aux éditions Hervé Chopin. Relever ce défi n’est pas le fruit du hasard mais le résultat d’une entreprise solidement menée où l’analyse ethnologique rencontre de manière moins improbable qu’on pourrait le croire de prime abord, la subjectivité et l’imaginaire de l’écrivain, puisque l’ethnologie a aussi pour vertu de révéler l’insu des sociétés, tout comme la littérature a le pouvoir de dévoiler l’histoire non écrite des mémoires populaires plus ou moins inventives.

  À travers le portrait filé de Madame Max Adolphe alias Dame Ernst Léonard, cheftaine des fillettes Lalo, les deux auteurs reconstituent un parcours de vie, dans un style tout à la fois chatoyant et impersonnel, où Dame Ernst apparaît dans la splendeur de ses incohérences, l’absurde de sa grandiloquence, l’infaillibilité de sa cruauté, soit dans un étrange écartèlement de soi à soi, d’autant plus saisissant que le jugement semble s’absenter de la narration :

 « Léonard et sa dame fréquentaient assidûment l’église paroissiale. Il fallait les voir le dimanche matin, elle, crucifix, missel en main, priant gorge déployée ; lui, méditant les cent cinquante psaumes de David […] Tout n’était pas que mise en scène. Genoux pliés face au prie-Dieu, ces pieux catholiques s’absolvaient là de leurs lâchetés, débauches, infamies […]  La gardienne de la révolution noiriste s’affranchissait des tortures administrées à Fort Dimanche, des prisonniers qu’elle affamait au point de les réduire à manger leurs excréments, de son affection pour Bravo ».  

 La monstruosité du personnage de Dame Ernst n’a d’équivalent que l’aisance avec laquelle il paraît se mouvoir dans un univers où masculin et féminin semblent s’annuler dans une assomption de l’horreur. L’intérêt de l’écriture jumelée de Gerry L’Étang et Dominique Batraville est précisément de décrire la cruauté féminine incarnée par Dame Ernst dans des termes qui ne se distinguent pas fondamentalement de ceux qui servent à rendre compte de la dimension tortionnaire de ses homologues masculins. Ils nous découvrent ainsi les coulisses du pouvoir de Président-à-vie dans sa quotidienneté mortifère et meurtrière, auréolée qu’elle est de ses assises idéologiques, voire philosophiques, dont les contradictions ne semblent jamais sauter aux yeux de ceux qui les professent et partagent.

 Cette distanciation permanente de l’écriture renvoie la prise en charge de l’émotionnel et du pathos du côté du lecteur, lequel, incrédule, se demande s’il a bien lu, s’il n’est pas victime du pouvoir illusionniste des mots, seuls capables de donner forme à de tels monstres, sous apparence humaine :

« La Léonard déboutonna violemment le haut de la robe vichy de Mamoune, arracha son soutien-gorge, fit un signe impatient à ses séides. La jeune femme hurla quand elle vit apporter des ciseaux… La main de la Dame ne trembla pas lorsqu’elle sectionna les mamelons ».

 De ce jeu subtil entre histoire et mémoire, entre factuel et réinvention, s’insinue la légende qui n’est pas le conte, parce qu’elle prend appui sur des faits historiques remarquables, retravaillés par l’imagination populaire dans le sens de l’amplification. Mais qu’elle soit réelle ou revisitée, la monstruosité de Dame Ernst appartient de plein droit à la mémoire et à l’imaginaire haïtiens, auxquels est dévolue cette fonction diacritique dont Gerry L’Étang concède la légitimité aux seuls Haïtiens, se situant, lui, dans une extériorité régulatrice qui donne au récit sa facture si particulière.

 Sommes-nous dans le roman ? Oui sans doute si on tient que celui-ci a part au banquet de l’historique et du merveilleux, de l’épique et du quotidien, du grotesque et du tragique.

 Je retiendrai – tout en vous invitant à lire ce beau texte dérangeant – qu’à la lecture de Fillette Lalo, on ne saurait oublier que tout homme, et en l’occurrence, toute femme, porte les stigmates d’une Bête que les travers de l’Histoire peuvent endormir ou réveiller. Dame Ernst, en ce sens, n’est pas hors de notre humanité.

 

Corinne Mencé-Caster

 

 

 



Météore des lettres haïtiennes, l'écrivain et intellectuel engagé Jacques Stephen Alexis, probablement assassiné en avril 1961 à 39 ans, est devenu mercredi le premier lauréat du prix Jean d'Ormesson pour son chef d’œuvre "L'espace d'un cillement" (Gallimard/L'imaginaire). L’annonce a été faite à Paris ce mercredi dans le journal La Croix.

 

Le prix Jean d'Ormesson est un prix "qui ressemble (à Jean d'Ormesson), un prix qui célèbre les livres, la grande affaire de sa vie", avait expliqué sa fille Héloïse d'Ormesson en annonçant, début mars, la création de ce nouveau (et original) prix littéraire.

 

"L'espace d'un cillement", paru en 1959, est un chef d’œuvre du "réalisme merveilleux", genre littéraire lancé par le Cubain Alejo Carpentier. Ce roman d'amour est porté par une écriture incandescente. Livre écrit au présent, chaque chapitre est découpé au rythme des cinq sens (la vue, l'odorat, l'ouïe, le goût et le toucher).

 

Tout se passe, le temps de la Semaine sainte, dans un bordel de Port-au-Prince, le "Sensation Bar", où se croise toute une humanité en souffrance. On suit Niña Estrellita, prostituée cubaine convoitée par les soldats américains (Les États-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934). Il y a aussi El Caucho, militant syndicaliste, défenseur des opprimés, qui aimerait arracher Niña à la prostitution.

 

Le roman nous fait découvrir alternativement les pensées de l'un et de l'autre. Jacques Stephen Alexis avance par petites touches sensorielles ("le premier jour ils se verront"...). Ces deux là vont devenir amoureux "l'espace d'un cillement".

 

Le livre, sensuel et poétique, est aussi une ode à Haïti: ses odeurs, sa musique, sa rage de vivre.

 

 

 
De passage en Haïti à l’occasion de la 24e édition de Livres en folie, le journaliste français Edwy Plenel, fondateur du site d’information indépendant Médiapart, auteur de plusieurs ouvrages, ex-directeur de publication au journal Le Monde, expose sa compréhension d’Haïti.
 
 
Présent à la première journée de cette grande foire du livre qui a eu lieu les 31 mai et 1er juin au jardin du Musée du Panthéon National d’Haïti (MUPANAH), Edwy Plenel souligne qu’Haïti est la mère de la première révolution de l’égalité radicale. « En 1789 la France dit que tous les Hommes naissent libres et égaux, mais le nia. Alors qu’Haïti a sauvé l’honneur pour l’humanité. Elle a tout fait.», renforce-t-il.
 
Il précise que toutes les grandes questions modernes ont été posées sur cette terre. À cet effet, les grandes réponses aux maux qui bouleversent l’humanité peuvent bien y être aussi, confie-t-il discrètement.
 
 
Par rapport à la question de la dette de l’indépendance qu’a exigée la France à Haïti et qu’elle a obtenue, le journaliste parle de l’ajout de l’ignominie aux crimes. 
 
En Haïti, il y a une dignité du langage, selon Plenel. Il s'agit, maintenant, de se battre, de refuser la fatalité. Opter pour l'optimisme de la volonté en rejetant le pessimisme de l'intelligence, pense-t-il.
 
Eu égard aux questions brulantes de l’actualité politique, économique et sociale du pays, Edwy Plenel note pour les dirigeants haïtiens et du monde entier que le droit de savoir est plus important que le droit de vote.
 
Wadner Voltaire
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La 24e édition de Livres en Folie a débuté ce jeudi 31 mai 2018 et se poursuivra ce vendredi dans la première ville du pays, au jardin du Musée du Panthéon National d’Haïti (MUPANAH). C'est l'activité littéraire la plus convoitée en Haïti : plus de 159 auteurs sont en signature, et près de 1828 titres sont encore  en vente.
 
Cette édition accueille au rang des invités les auteurs : Dieudonné Fardin et Emmelie Prophète, directrice du bureau des droits d'auteurs en Haïti( BHDA). Une initiative  vivement appréciée des  invités.
 
D'une joie sans mélange,  l'auteur Emmelie Prophète qui dispose de pas moins d'une dizaine d'ouvrages disponibles dans cette foire dont les plus connus sont" Un ailleurs à soi et Sol et si", a dévoilé sa béatitude à propos de l'activité.
 
 
"C'est pour moi un honneur d'être choisie pour être l'une des grandes invités de cette festivité. Et j'éspère que mes ouvrages constitueront des modèles pour nos jeunes"
À confié la femme de lettre à un journaliste de Haïti press network.
 
Cet évènement de valorisation du livre et de ses acteurs est organisé par le quotidien Le Nouvelliste, avec le soutien de la Unibank et d’autres partenaires publics et privés.
 
De nombreuses expositions, rencontres, dédicaces, conférences animations et tables rondes font le bonheur des amants du livre. Par ailleurs, Haïti est au centre de réflexions dans la plupart des ouvrages où des d’auteurs ont décidé de mettre en relief la situation chaotique du pays à travers des vers, des ballades dans la prose ronflantes, froides,et figées.
 
Malgré la chaleur ambiante, comme pour les années  précédentes, le public a massivement répondu présent à cet événement. 
Frantz Duval, le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste  s'exprimant sur cette 24e édition  dit " se réjouir d’une régularité  du public à cet événement majeur de la vie culturelle haïtienne". 
 
Par Noada Batista AIMÉ

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