Haïti-Culture : Le rara et la mort du major-jonc 

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Traditionnellement, durant la semaine sainte, les chrétiens catholiques et protestants se mettent en situation pour commémorer la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Parallèlement, des fidèles du vaudou se préparent à faire danser rara. Le temps, une fois venu ; les préparatifs, une fois bouclés ; les bandes de rara défilent à travers le pays, traversant mornes et plaines, villages et villes au son du tambour et des vaccines. Mais les observateurs d’antan encore de service aujourd’hui peuvent bien s’en rendre compte : les bandes de rara ont beaucoup perdu de leur art.

Les transformations auxquelles la société haïtienne est soumise touchent dans les racines la composition et le mode de fonctionnement des troupes de rara. Le plus grand concert annuel qu’elles offrent à leurs fanatiques durant la période pascale laisse manifester les méfaits de ces profonds changements.      

Pour Pâques 2017, des bandes de rara croisées sur les routes ; des reportages diffusés principalement par la Télévision nationale traduisent la transmutation que vivent ces groupes d’animation populaire bénis par les esprits du vaudou.

Il est à observer que la composition des raras, dans certaines contrées du pays, s’amenuise. Des orchestres bien gonflés, poussant une musique capable de soulever par vagues de  grandes foules, sont de plus en plus rares. L’harmonie du tambour et de la ligne des vaccines qui savaient porter très loin la musique des raras n’existe presque plus. Ne disposant plus d’un corps de musiciens assez bien constitué, le rara sort des chants qui permettent de comprendre toute la prostration de ses membres. Les groupes sont vidés de leur essence ; ils n’ont plus de magnificence. 

La mort du major-jonc

Le major-jonc est mort ! Ce chorégraphe, dans l’élégance de son habit, était objet d’une belle curiosité. Sa chemise traditionnelle couverte de paillettes multicolores, de lamelles de miroirs ; son pantalon surmonté d’un tour de mouchoirs aux couleurs vives complétait la beauté de la tenue. 

Le major-jonc, un chorégraphe… de talent, pour la plupart. Avec son jonc saupoudré de légers réflecteurs, il se donnait à cœur joie en spectacle. D’une seule main, il savait faire tournoyer avec une dextérité étonnante cet instrument qui était son domaine de  définition. Dans le plein de l’action, cet artiste de la jonglerie pouvait balancer le jonc pour le récupérer promptement sur une distance de plusieurs mètres sans perdre pour autant ni la cadence ni le rythme de sa danse. 

Dans la démonstration de son talent, le major-jonc se mettait presque par terre pour vendre son art aux yeux sceptiques. Il pouvait ainsi multiplier les positions de voltigeur tout en gardant le contrôle de son instrument. En vérité, les faux pas étaient rares ! Et quand il en eut, la récupération faite avec tant de rapidité devenait un élément excitant de la prestation. 

Mais, ce prototype historique de cet artiste enjôleur de la paysannerie a disparu. De nos jours, là où quelques hommes ingénus tentent de jouer au major-jonc, les résultats sont décevants. L’art est absent. Les maîtres sont partis, leur savoir-faire avec.

Où est la reine-chanterelle ?

Où est passée la reine-chanterelle ? Cette femme bien mise dans de grandes robes chatoyantes est manifestement introuvable dans les raras. Elle était l’autre grande attraction de cette manifestation populaire. Les chants qui sortaient de sa gorge, les danses portées par des déhanchements voluptueux et concupiscents donnaient vie au rara. À travers le pays, l’archétype de la reine-chanterelle n’est plus. Le moule a cassé. 

Depuis des temps, les coryphées qui s’essaient à cet art n’ont plus d’inspiration. On dirait qu’elles n’ont rien reçu en termes de transmission de savoir-faire de la part  des ainées. Leur imagination est sèche. Pas d’intuition créatrice. Elles n’ont pas de souffle ni d’harmonie dans leur voix ; leurs corps raides arrivent difficilement à cacher leur ignorance des fondamentaux des danses traditionnelles et leur inexpérience. Les muscles ne sont pas travaillés le temps qu’il fallait par des exercices de chorégraphie pédagogique. De la matière brute qui n’a pas été soumise à l’épreuve douloureuse, mais bonifiant du rabot.  Tout comme le major-jonc, le vrai modèle de la reine-chanterelle se retrouve désormais dans les livres de description du folklore haïtien. 

Il ne manque que le swagg !

L’acculturation par le bas gagne le rara. L’art d’émerveiller les gens est devenu très pauvre. Donc, sans grand intérêt. Le rara a subi les assauts de l’uniformisation mondialisée des tenues vestimentaires des éléments des couches défavorisées d’où sont tirés ses principaux animateurs. Les habits typiquement haïtiens sont de moins en moins portés par les fêtards. 

Les jeans et t-shirts des marques internationales produisant pour les pays pauvres et la contrefaçon des marques haut de gamme envahissent les prestations. Un animateur de rara, avec des bras noués de mouchoirs portent jeans ou maillots étiquetés ou frappés des logos de Levi’s, Adidas, American Eagle, Hoolister, Nike Air, Reebok, Arizona, U.S. Polo, Louis Vuitton, Oba… Les chapeaux-pailles sont supplantés pas les képis portant ces mêmes symboles de commerce. D’aucuns pensent déjà au temps prochain où les bandes de rara auront à vomir des refrains de l’une ou de ces musiques sorties tout droit des gueules sophistiquées d’un studio américain. 

Le soi-disant festival de raras

Le rassemblement de plusieurs bandes de rara improprement appelé festival ne sert pas la cause de ce pan de la culture populaire haïtienne. Les politiciens obnubilés par des avantages couvés dans ce genre de manifestation ferment les yeux sur le volet esthétique. Les danseurs et danseuses ne s’exécutent que dans la « gouyad » de « Baron Samedi » ou de « Grann Brigitte ». Recherchant la représentation de l’ensemble des circonscriptions électorales, des groupes sont constitués pour le besoin de la cause. Leur piètre prestation expose leur méconnaissance de la chose. 

Le festival s’apparente également à un moment de gratifications post-électorales grandement facilitées ces jours-ci  par les subventions « du poisson de Pâques ». Les politiciens font tout pour rencontrer leurs chefs de « bouquements » tout en leur accordant, à eux et à leurs troupes, quelques liasses de gourdes. Dans cette quête irrésistible de visibilité, certains parlementaires ont officié, eux-mêmes, comme maîtres de cérémonies.  Il est toujours mieux de se servir soi-même !

La momification du rara

Il y a des et des années depuis que le processus de momification du rara a commencé. L’exode rural a saccagé les structures de transmission de ce patrimoine du vaudou ; les conditions de déroulement du rara impliquant d’interminables défilés à travers les zones d’habitation, se font  traditionnellement dans des conditions de locomotion épuisantes pour ainsi dire insupportables. Ces faits agissent négativement sur l’intégration de nouveaux membres tout en faisant un creux dans la relève générationnelle. Il paraît difficile de mobiliser de nouvelles  cohortes de jeunes pour une telle manifestation quand sur les bords des routes, l’on rencontre le plus souvent des gens exténués, couverts de sueurs blanches se déplaçant à la file indienne comme un troupeau fourbu et harassé.     

Le rara, à voir ce qu’il est devenu, subit les méfaits d’une urbanisation édentée, d’une migration « sauve-qui-peut » et de la perversion de ses fondamentaux organisationnels et esthétiques. En sus, il choie en son sein les germes de sa moisissure. 

Il faut voir la tête que se fait Emmanuel C. Paul dans sa tombe ! 

Idson Saint-Fleur 

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